Ce que dit Kodjo Epou sur « Réussites Diaspora »


kodjo-epou_10mai2015


Le gouvernement togolais a célébré du 11 au 16 janvier dernier la semaine de la diaspora à travers un projet dénommé ‘’Réussites Diaspora’’. Cette semaine est pilotée par le ministère des affaires étrangères, de la coopération et de l’intégration africaine. Ce projet a permis de récompenser cette diaspora qui est évaluée à près de 2 millions d’âmes. Mais ce projet ne semble pas faire l’unanimité chez tous les togolais de la diaspora, principaux concernés. Kodjo EPOU, togolais de la diaspora résident au Etats Unis a bien voulu se prononcer sur ce projet du gouvernement togolais. Celui-ci n’a pas été du tout tendre avec le gouvernement togolais sur le projet..
 
Voici l’intégralité de l’interview, à nous accorder par Kodjo Epou.
 
Bonjour M. Kodjo Epou, vous êtes un togolais de la diaspora résidant aux Etats Unis. Le gouvernement togolais se préoccupe de plus en plus de vous, togolais de la diaspora à travers plusieurs initiatives contrairement au passé. Vous êtes surpris de l’intérêt brusque du pouvoir togolais à l’endroit la diaspora ?
 
C’est logique, ce vif intérêt est même obligatoire. Ne dit-on pas qu’un peuple qui a atrocement faim, qui a touché le fond des frustrations, finit par “manger” le pouvoir. De ce point de vue, la Diaspora constitue un bol d’air inestimable pour les autorités actuelles.
 
Celles-ci (ndlr : les autorités togolaises) auraient déjà subi une impitoyable colère populaire sans l’intervention financière massive de la Diaspora dans une économie nationale en souffrance entre les dons, les prêts et la corruption. D’où, les multiples opérations de charme à l’égard de notre Diaspora avec en exemple le projet “Réussites Diaspora”.
 
Parlant justement de ce projet ; le gouvernement togolais a commémoré la semaine de la diaspora. Semaine au cours de laquelle la diaspora togolaise a été célébrée. Que pensez-vous de cette initiative du gouvernement togolais ?
 
Vous savez, c’est de bonne guerre si Robert Dussey met les petits plats dans les grands concernant ce chapitre, s’il tente de développer une politique de la diaspora que tout Togolais ayant le sens élevé de la patrie doit saluer. C’est une bonne chose que de faire de la question de la diaspora le point focal des activités du ministère des Affaires Etrangères.
 
Seulement, face à un dossier aussi épineux que celui-là, on se demande si le ministre fait les bonnes démarches. Dussey emprunte-t-il la voie appropriée susceptible de déboucher sur un taux convenable de succès qui avantage les deux parties, le gouvernement et la Diaspora? Rien n’est sûr.
 
Cette opération pilotée par le ministère des Affaires Etrangères en relation avec quelques bailleurs de fonds du Togo, le PNUD notamment, semble foirée dès le départ. Elle est mise en route à la va-vite, sans apporter le soin et la réflexion nécessaire.
 
On dirait un paysan ivre qui laboure la charrue devant le bœuf. Pourquoi, ne peut-on pas ou ne veut-on pas incruster une politique de la Diaspora dans un plan de cinq ans correspondant à la durée du nouveau quinquennat de Faure Gnassingbé?
 
L’impression générale est que Robert Dussey, à la fois Maitre d’Ouvrage (MOA) et Maitre d’Œuvre (MOE) d’un chantier qui s’étend à perte de vue, fait les choses strictement à la manière du RPT/UNIR.
 
Un procédé dont les Togolais sont coutumiers et qui consiste à commencer les choses par la fin, par l’apothéose c’est-à-dire par l’étape ultime qui aurait dû être la consécration. En clair “Réussites Diaspora” s’apparente à une forme de saupoudrage qu’on s’efforce d’appliquer, à grand renfort de publicité, à une population expatriée qu’on sait vastement hostile à tout ce qui porte les marques du RPT/UNIR.
 
M. Epou, vous ne semblez pas croire au projet de consécration de la diaspora initié par le gouvernement, pourtant, il a connu un succès, des compatriotes ont été distingués…vous critiquez tout simplement parce qu’il vient d’un pouvoir que vous contestez ?
 
Pas du tout. Les mêmes erreurs produisant toujours les mêmes effets néfastes, la fanfaronnade arrangée à laquelle nous assistons se révèlera, à la fin, un subterfuge grotesque et hypocrite, sans qu’on aboutisse à des résultats palpables qui justifient les moyens mis en œuvre.
 
Que proposez-vous donc concrètement ?
 
A notre sens, le projet devrait être précédé de quelques actions préalables qui envoient des signaux forts. D’abord, l’aboutissement, à domicile, des recommandations de la Commission Vérité Justice et Réconciliation (CVJR) s’impose comme un point de départ incontournable. Elle (la CVJR) pourrait constituer une fondation solide, gage d’une politique crédible et durable de la Diaspora.
 
Ensuite, pourront suivre le recensement complet de tous les Togolais vivant hors des frontières nationales et l’octroi à ceux-ci du droit de vote lors des consultations nationales.
 
Cette étape sera forcément ressentie comme une manifestation judicieuse de la volonté du gouvernement d’associer tous les enfants du pays, où qu’ils se trouvent, quels que soient les motifs de leur éloignement du pays, aux grands choix qui touchent la gestion des affaires de la cité commune.
 
Continuer à maintenir à distance des urnes cette partie vitale de la population ne peut qu’être considéré comme une politique systématique d’exclusion.
 
Enfin, et la liste n’est pas n’est pas exhaustive, le nombre des Togolais établis à l’étranger, à cause de leur importance et de leur contribution financière, suggère au pouvoir la création d’un département entier (Secrétariat d’Etat auprès du Ministère des Affaires Etrangères chargé des Togolais de l’étranger).
 
Vouloir sauter par-dessus ces étapes préparatoires qui sont autant nécessaires au retour progressif de la confiance est un jeu malsain.
 
Il y a de fortes chances que “Réussites Diaspora”, une initiative à première vue adroite et louable, se fausse entre les mains du professeur Dussey et de son président Faure Gnassingbé, avant même de tenir ses promesses annoncées.
 
Ainsi, notre pays, une fois encore, aura gaspillé du temps et de l’argent pour rien, parce que ses dirigeants, sciemment ou inconsciemment, ont toujours choisi d’éluder en les évacuant à des fins publicitaires, un océan de problèmes cruciaux, au lieu de s’armer pour les affronter définitivement avec méthode, sincérité, expertise et sans faux-fuyant.
 
Jusqu’à quand le Togo va-t-il continuer de jouer à saute-mouton sur les questions essentielles de son existence? That is the question.
 
Donc vous méritez mieux que ce qui se fait. La diaspora togolaise a donc une valeur inestimable, valeur humaine, valeur financière, valeur technique ? Que vaut en chiffre la diaspora togolaise sur l’échiquier économique du Togo.
 
La Diaspora togolaise vaut de l’or. Elle a transféré, au cours de l’année 2015, une rondelette somme de 350 millions de dollars, selon une publication de la Banque Mondiale. Ce chiffre n’est pas rien dans une économie faible comme la nôtre.
 
Il mérite d’ailleurs d’être revu à la hausse si l’on sait que beaucoup de transferts sont opérés en liquide, par l’entremise d’amis et parents se rendant à Lomé pour leurs vacances ou à des occasions diverses.
 
En somme, on peut estimer que les Togolais de l’étranger, en particulier ceux vivant en Occident, contribuent à l’économie togolaise jusqu’à concurrence de 10% du Produit Intérieur Brut (PIB). C’est considérable et, aucun gouvernement au monde ne peut négliger l’importance d’un tel apport même si les fonds transférés servent essentiellement à financer la consommation et sans lesquels la misère aurait triplé voire quadruplé dans le pays.
 
Mais dites nous, dans quelles conditions ces togolais, pour la plupart se sont retrouvés à l’étranger ?
 
On se souvient que nos compatriotes avaient massivement fui l’état de terreur entre les années 1990 et 2000. Ces Togolais, quelques soit la catégorie dans laquelle on les classe, sont des citoyens moralement blessés, socialement lésés et politiquement chassés pendant les années de plomb sous le régime Eyadéma.
 
Sans ces Togolais fugitifs qui forment aujourd’hui ce qu’on pourrait appeler la sixième région du Togo avec une population avoisinant les 3 millions d’âmes, la situation sociale aurait été beaucoup plus catastrophique, donc périlleuse pour le gouvernement de Gnassingbé fils.
 
Kodjo Epou, merci
 
C’est moi qui vous remercie…
 
Interview réalisée par Alfredo Philomena