Où va le Togo?

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L’analyse de Jean-Paul Agboh Ahouelete, président du CONAP, Conseil national de la presse togolaise et directeur de publication du journal Focus Infos sur la situation socio-politique du Togo. Interview.
 
Philippe Tourel : Les 7, 8 et 9 novembre prochain, l’opposition togolaise appelle à nouveau à manifester, comme elle le fait depuis plus de deux mois. Doit-on craindre des violences et des débordements, comme cela a été le cas récemment à Sokodé dans le centre du pays ?
 
Jean-Paul Agboh Ahouelete : Les violences telles que le pays a connues ces dernières semaines ont créé une véritable psychose. Elles ont été très majoritairement dénoncées par les Togolais qui sont exaspérés par cette crise politique et ses conséquences, notamment sur l’économie nationale. Un Collectif de femmes a, la semaine dernière par exemple, interpellé la classe politique, l’enjoignant de trouver les solutions idoines afin de sortir le Togo du blocage, générateur de ce cycle de violences.
Dans ce contexte, des débordements peuvent de nouveau être craints lors des manifestations que l’opposition organise les 7,8 et 9 novembre, comme ce fut le cas lors des précédentes qui étaient par ailleurs interdites. Au nom de l’apaisement, le gouvernement a levé l’interdiction pesant sur les manifestations organisées en semaine.
 
Et pour prévenir tout risque de violences, il a convenu avec l’opposition et les organisations de la société civile, d’une série de mesures pour assurer la bonne marche des manifestations publiques. Il s’agit de la mise en place d’une cellule d’observateurs, d’un pôle de sécurité et des organisateurs. Les éléments de ce pôle sécurité seront habillés différemment de ceux qui gèrent la manifestation. Il est prévu également la présence d’observateurs neutres pour suivre de bout en bout les manifestations ainsi qu’une opération sentinelle et des débriefings après chaque manifestation.
Cependant, le caractère non pacifique et violent de certaines manifestations organisées ces derniers mois, ne doit pas faire oublier que depuis l’adoption en 2012 de la loi qui garantit et encadre les manifestations dans le pays, plusieurs centaines ont pu se dérouler sans incidents particuliers. Au final, les Togolais espèrent que ces manifestations resteront pacifiques pour éviter l’escalade.
 
Tikpi Atchadam, le leader du PNP, le Parti National Panafricain, à l’origine des premières manifestations en août dernier, est sans conteste l’un des personnages clé de la crise politique actuelle qui secoue le Togo. Pouvez-vous nous dire d’où vient Tikpi Atchadam ? Et quelle est l’influence réelle de son parti, le PNP, au niveau national ?
 
Tikpi Atchadam était un inconnu pour le grand public jusqu’en août dernier. Mais il n’en est pas pour autant un nouveau venu dans le paysage politique togolais. En effet, le quinquagénaire leader du PNP fit ses premières classes au Parti Démocratique pour le Renouveau (PDR) de Zarifou Ayéva, l’une des figures marquantes de l’opposition togolaise dans les années 90 , originaire comme monsieur Atchadam, de la préfecture de Tchaoudjo. Au nom de ce parti, il siégea à la Commission Electorale Nationale Indépendante (CENI)et fut plusieurs années secrétaire général de la préfecture de Tchaoudjo et fonctionnaire au ministère des Droits de l’Homme.
 
En 2014, il crée à quelques mois de la dernière élection présidentielle le PNP. Et s’essaye à un premier combat soldé par un échec : empêcher la tenue du scrutin présidentiel. Avec des partis sans audience comme le Parti des Travailleurs de Claude Améganvi, les Démocrates de Nicodème Habia, il créa le Front Tchoboè, un regroupement hétéroclite de formations politiques et d’associations qui vola plus tard en éclats à la réélection de Faure Gnassingbé.
 
Se positionnant comme une formation d’obédience nationaliste et panafricaniste, une contradiction selon plusieurs analystes politiques, le PNP est très peu loquace sur son projet ou programme de société ; il n’y en a d’ailleurs pas de disponible. Et lorsqu’on l’ interroge sur le sujet, l’un des responsables régionaux du parti a cette curieuse réponse : « Pour l’instant nous n’en faisons pas cas et nous le publierons au moment opportun. Parce que nous ne voulons pas prendre le risque qu’il soit copié par d’autres formations. »
 
Les accusations communautaristes qui pèsent sur le PNP et son leader ne sont pas nécessairement une vue de l’esprit. Tout respire et exprime Tem, communauté dont est issu Tikpi Atchadam, chez le PNP. La grande majorité de cadres du parti sont de cette communauté. La couleur rouge, emblématique des Tem qu’arbore par exemple la très populaire équipe de la localité, Sémassi de Sokodé, est celle choisie par le parti. Son emblème, le cheval est un animal de prestige dans la culture Tem. Par ailleurs, c’est dans les régions septentrionales et surtout centrale que le PNP est le mieux implanté.. Toutes choses qui renforcent les présomptions d’une formation ethnique et accréditent la thèse d’un positionnement avant tout communautariste. Encore plus inquiétant pour certains, c’est la référence à Dieu et à Allah et cet appel de pied aux musulmans, dans un contexte international trouble. Ainsi, lors d’un grand meeting tenu le 13 mai dernier à Sokodè, l’imam Hassan Malam a lancé depuis la tribune que « Tikpi ATCHADAM est un envoyé de Dieu » et sa mission est divine, révélée par Allah. La dérive religieuse est confortée par des prédications d’une minorité d’imams dans certaines mosquées, appelant à l’insurrection voire à la violence. Le cas le plus patent fut celui de l’imam Djobo dont l’appel au meurtre des militaires le 13 octobre, lui a valu d’être interpellé. D’autant plus que ces appels, relayés massivement par les réseaux sociaux grâce à des voix pour beaucoup anonymes installées à l’étranger, sont à l’origine de la mort de plusieurs militaires, lynchés pour certains, égorgés pour d’autres.
 
Dans ce contexte, difficile de mesurer le poids électoral du PNP qui n’a encore participé à aucune compétition électorale. Si son leader a eu le mérite de sortir de la torpeur toute la classe politique sur la question des réformes et d’en refaire aujourd’hui le sujet central du débat public, il n’est pas pour autant sûr qu’il en tire de vraies dividendes politiques, susceptibles dans les urnes, de ravir la première et la deuxième place à UNIR, parti au pouvoir et à l’ANC, la principale formation de l’opposition. C’est d’ailleurs ce match dans le match, qui se joue aussi dans cette crise politique : la guerre pour le leadership de l’opposition, à quelques mois d’élections législatives et locales.
 
L’opposition exige le retour à la constitution de 1992, le vote de la diaspora et le déverrouillage des institutions. Pouvez-vous nous dire en quoi est-ce que ces trois exigences sont susceptibles de révolutionner la vie politique togolaise ?
 
La Constitution togolaise a été adoptée par référendum en septembre 1992 par 98,11% des électeurs. Ce plébiscite référendaire, associé au contexte dans lequel la Constitution a été adoptée par rapport au régime politique précédent, en font nécessairement un texte, au-delà de ses dispositions, à forte valeur symbolique. Les modifications intervenues en 2002 ont dès lors été considérées comme remettant en cause l’esprit même de cette Constitution. C’est cette analyse qu’a fait également la Commission Vérité Justice Réconciliation (CVJR) qui a demandé le retour à l’esprit de la Constitution de 1992.
 
En réalité, en filigrane de l’exigence de l’opposition à un retour au texte originel de 92, il y a la volonté de voir de nouveau inscrire dans la Constitution deux dispositions emblématiques : la limitation du mandat présidentiel et le scrutin uninominal à deux tours pour l’élection du président de la République. Car elle est en convaincue, seules ces deux dispositions permettraient l’effectivité de l’alternance dans le pays. En clair, le slogan « retour à la Constitution de 92 » n’a d’autre objet que de ramener la limitation du mandat et l’élection à deux tours, et depuis peu, d’empêcher une nouvelle candidature du président actuel, Faure Gnassingbé. Car tous les constitutionnalistes s’y accordent : d’abord, la Constitution de 92 comporte des dispositions à caractère « crisogène » et est déséquilibrée. Ensuite, les modifications intervenues en 2002 ne sont pas toutes d’opportunité et à rejeter, car certaines ayant permis de corriger des faiblesses du texte originel.
 
Le vote de la diaspora est un débat récurrent, avec les nombreux Togolais vivant en dehors du territoire national. Dès 1992, lors des discussions sur l’avant projet de Constitution, il a fait l’objet de polémique. Le Gouvernement de transition de l’époque a rejeté la possibilité d’inscrire le vote de la diaspora dans la Constitution. « Si l’établissement des listes et cartes électorales , le recensement des Togolais de l’intérieur sont difficiles à réaliser en raison des fraudes qui ne sont un secret pour personne, ces opérations sont encore plus difficiles et aléatoires à faire pour nos compatriotes de l’étranger. Si nul n’a le droit de denier à tout citoyen togolais le droit de vote, il n’est pas en revanche concevable que les voix des Togolais expatriés puissent modifier, voire même basculer parfois du simple au double, les résultats des élections » avait alors soutenu le gouvernement de transition. De fait, il n’a jamais été inscrit dans la Constitution, ni dans le code électoral. Il me semble qu’aujourd’hui, au vu du rôle primordial de la diaspora qui contribue de façon substantielle au développement du pays et de la volonté des autorités d’une implication plus forte de nos concitoyens vivant à l’étranger dans la vie nationale, un processus peut être enclenché dans une démarche consensuelle pour parvenir à terme à ce vote, en rassurant tous les acteurs sur les inquiétudes de fraudes.
 
En 2012, le Collectif Sauvons le Togo avait été à l’origine d’une grave crise politique. Pour quelles raisons le Togo est-il secoué par des soubresauts politiques à l’approche d’échéances électorales ?
 
Effectivement, en 2012, un mouvement porté par un regroupement aujourd’hui disparu composé de partis politiques et d’organisations de la société civile et dénommé Collectif Sauvons le Togo, avait été à l’origine d’un bras de fer politique avec les autorités. Déjà à l’époque, la question des réformes était au cœur de la crise, avant que les revendications ne deviennent plus maximalistes : l’exigence de la démission de Faure Gnassingbé. De plusieurs points de vue, les mouvements actuels empruntent beaucoup à ceux de 1992 : mêmes revendications évoluant avec le temps, mêmes discours, mêmes méthodes, avec peu ou prou les mêmes acteurs, à quelques exceptions près, celle notable notamment de Tikpi Atchadam. Ces mouvements ont provoqué le report des élections législatives prévues cette année là et qui auront finalement lieu quelques mois plus tard, en 2013, suite à un accord conclu sous l’égide du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et l’ambassade des Etats Unis. On a l’impression que l’histoire se répète de nouveau. S’il est vrai que la question des réformes cristallise depuis des années le débat politique et que leur opérationnalisation décrisperait le climat public, il n’en demeure pas moins que la tension créée à la veille d’échéances électorales, permet aussi aux formations politiques de se positionner en vue de la compétition à venir. Etant entendu que la plupart du temps et entre deux élections, la grande majorité de ces partis est absente du terrain. La situation de tension leur permet de rattraper le temps perdu et d’occuper l’espace, en étant plus visibles.
 
La présidentielle de 2005, gagnée par le président Faure Gnassingbé avait été entachée de morts, de blessés et de réfugiés. Depuis, un cadre de concertation permanent a été institué. Pour quelles raisons les partis d’opposition boycottent-ils les discussions au sein de ce cadre ?
 
Effectivement, l’Accord Politique Global (APG) signé par la classe politique togolaise au lendemain des élections présidentielles de 2005 émaillées de violences avec plusieurs victimes, a prévu un cadre d’’approfondissement du dialogue politique afin de créer les conditions favorables à la poursuite des réformes institutionnelles et constitutionnelles, à l’affermissement du climat de paix et de stabilité ainsi qu’à la consolidation du processus de réconciliation nationale.
 
Dans cette optique, de multiples initiatives ont été entreprises pour d’instaurer et d’institutionnaliser le dialogue au sein de ce qui a été appelé le Cadre Permanent de Dialogue et de Concertation (CPDC).
 
Malheureusement, ces initiatives s’étaient heurtées aux objections et aux obstacles de la part de certains partis politiques de l’opposition. Il y avait deux écoles : la première exigeait l’application du critère convenu de 5% obtenus lors des législatives de 2007 pour identifier les formations devant siéger au CPDC ; rejetant donc la participation des partis politiques extraparlementaires et des représentants des organisations de la société civile et des forces vives La seconde, se fondant sur une autre disposition de l’APG exigeant un large consensus pour opérer les réformes, réclamait une application souple du critère des 5% obtenus aux législatives. Car dans le faits, retenir ce critère aboutirait à réunir au CPDC, les mêmes et uniquement les formations politiques siégeant déjà à l’assemblée nationale.
 
De fait, les discussions engagées au sein des différents formats du CPDC ont été boycottées ou rejetées par les uns ou les autres, tandis que les tentatives de discussions limitées exclusivement aux partis politiques ayant des députés à l’Assemblée Nationale ont buté sur des préalables et des revendications de pure forme, et dénoncées par les partis extra parlementaires.
 
Pour quelles raisons une partie de l’opposition a-t-elle joué la politique de la chaise vide à propos de l’adoption de réformes qu’elle réclame aujourd’hui ?
 
L’opposition a choisi la politique de la chaise vide parce qu’elle a estimé que son exigence, le retour à la Constitution de 1992, n’a pas été prise en compte, quand bien même le projet comprenait les emblématiques limitation du mandat et l’élection à deux tours.
Pour un bref retour en arrière, rappelons que c’est le 05 septembre dernier, que le Conseil des Ministres a adopté un avant-projet de loi portant sur les questions de réformes constitutionnelles avec la modification de plusieurs dispositions de la Constitution. Il s’agit des articles 52, 59 et 60.
 
La révision de l’article 52 vise la limitation des mandats parlementaires (députés et sénateurs) ainsi que les modalités de désignation des sénateurs. Celle de l’article 59 porte sur la limitation du nombre de mandats présidentiels (mandat de 5 ans renouvelable une fois). Le projet du nouvel article 60 fixe le mode de scrutin pour l’élection présidentielle (scrutin uninominal majoritaire à deux tours).
 
Sauf que l’adoption de la révision constitutionnelle suppose une procédure particulière : ni le Président de la République, ni le Gouvernement, ni la majorité parlementaire dans sa configuration actuelle (62 députés sur 91) ne peuvent imposer l’adoption de la révision. Celle-ci nécessite une majorité qualifiée de 73 députés conformément à l’article 144 de la Constitution, ce qui appelle impérativement un consensus. Malheureusement, le 19 septembre, alors que la majorité parlementaire adopte le projet, les députés de l’opposition ont préféré quitter la séance.
 
Ainsi, à ce stade, si la limitation du nombre de mandat présidentiel ainsi que le scrutin à 2 tours ne sont pas encore inscrits dans la Constitution togolaise, c’est à mettre au débit de l’opposition dont la surenchère n’a pas permis de réunir la majorité qualifiée des 4/5 exigée pour toute révision constitutionnelle par voie parlementaire.
 
Bref rappel historique encore une fois : c’est la politique de la chaise de l’opposition, son boycott des élections législatives de 2002 malgré les avertissements clairs des observateurs et des partenaires du Togo, qui a entraîné l’élection d’une assemblée monocolore. Résultats : celle-ci a eu la majorité qualifiée pour modifier la Constitution de 1992 en faisant sauter le verrou de la limitation, objet aujourd’hui de toutes les tensions.
 
Quelles sont aujourd’hui les perspectives de résolution de cette crise politique ? Et est-elle partie pour durer encore plusieurs mois ?
 
A l’instar, de ce que demandent beaucoup de Togolais, l’influente église catholique, des organisations de la société, les partenaires du Togo et les organisations sous régionales, régionales et internationales, notamment la CEDEAO, l’Union africaine, l’ONU, la Francophonie, la France ou encore les Etats-Unis, le dialogue est la voie la plus crédible et la plus pérenne. Toute autre initiative serait aventureuse et vouée à l’échec, au regard du rapport de force sur le terrain, qui n’est pas en faveur de l’opposition malgré ses mobilisations. Le risque pour elle d’ailleurs à moyen terme, es qu’à force de surenchère sans résultats, elle finisse par lasser ses militants et les démobiliser.
 
Propos recueillis par Philippe Tourel pour Afrique-Asie.fr
 

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