Togo : Un départ du pouvoir, la prochaine étape ?

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« La politique ne se fait pas dans la rue », « Ce n’est pas la rue qui gouverne », « Les marches ne changeront rien »…Les griots et profiteurs du pouvoir RPT/UNIR ne manquent pas de mots pour dézinguer les manifestations de rues. Voilà autant de propos dont ils ont rebattu et continuent de rebattre les oreilles des Togolais. Mais, visiblement, c’est à un effet contraire que l’on assiste depuis un moment.
 
La rue, mieux, la levée de boucliers du peuple togolais fait courir Faure Gnassingbé dans tous les sens, même s’il n’a pas encore accédé à la revendication du peuple son départ pur et simple du pouvoir. Qui sait, ce n’est peut-être que le « début du commencement »…
 
Une révision constitutionnelle annoncée dans la précipitation
 
Retour à la Constitution originelle de 1992, effectivité du vote de la diaspora, réformes électorales…voilà entre autres exigences formulées par l’opposition et auxquelles a adhéré le peuple. Et ce mardi 5 septembre 2017, les Togolais ne pensaient qu’à descendre dans les rues le lendemain pour se faire entendre. Mais au journal de 20 heures, ils apprendront qu’un conseil des ministres a été tenu au cours de la journée et qu’il a y été adopté un avant-projet de loi portant révision constitutionnelle, notamment des articles 52, 59 et 60 relatifs à la limitation des mandats et au mode de scrutin. Lesquels avaient été tripatouillés en décembre 2002 pour permettre à Eyadéma de jouer la prolongation au pouvoir et avaient permis à son fils de briguer un 3e mandat en avril 2015.
 
Onze (11) ans, c’est le nombre d’années que Faure Gnassingbé a passé à faire du dilatoire autour de la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles recommandées par l’Accord politique global (APG) du 20 août 2006, à rester insensible aux cris de l’opposition, aux exhortations des églises, aux pressions des partenaires occidentaux et aux aspirations légitimes du peuple togolais. Mais il a fallu que l’opposition sonne la mobilisation du peuple et appelle à de grandes manifestations de rue sur toute l’étendue du territoire pour qu’il descende de son piédestal et annonce précipitamment une révision constitutionnelle. Il s’agit d’un retour tacite aux fondamentaux de la Constitution du 14 octobre 1992, ce qui est réclamé par le peuple. Le compte-rendu du conseil des ministres justifie ce geste par une certaine « volonté d’ouverture » de Faure Gnassingbé et le désir de « favoriser la préservation d’un climat de paix et de sérénité indispensable pour permettre à notre pays d’intensifier les efforts visant à répondre aux préoccupations essentielles des populations en matière d’amélioration de leurs conditions de vie ». Mais au-delà de ces mots, personne n’est dupe, l’intention de Faure Gnassingbé en faisant cette annonce était de désamorcer la mobilisation populaire pour les marches des 6 et 7 septembre. Et c’est un euphémisme de dire qu’il n’a malheureusement pas réussi.
 
Les députés convoqués d’urgence mardi prochain
 
Cette nouvelle a été donnée à la TVT ce mercredi 6 septembre au cours du journal de 20 heures, au soir de la forte mobilisation de la journée à Lomé et sur toute l’étendue du territoire national. C’est en fait un communiqué rendu public par le président de l’Assemblée nationale qui a été lu. On y apprend que les députés sont convoqués en une séance extraordinaire le mardi 12 septembre prochain.
 
Ce que le commun des Togolais ignorait peut-être, c’est que les députés sont en vacances parlementaires depuis le 30 juin 2017. A cette date, se tenait la 11e session qui bouclait en fait la première session ordinaire de l’année, débutée le 4 avril. Pour ces vacances, les élus devraient retourner auprès de leurs populations, comme les y exhortait Dama Dramani à travers ces mots : « L’intersession est une occasion de retourner dans nos circonscriptions électorales», et ils étaient censés reprendre le chemin de l’hémicycle seulement en octobre, notamment le premier mardi. Mais leurs vacances sont ainsi écourtées. Cette convocation des députés relève suffisamment l’urgence du sujet pour lequel ils sont requis. Même si l’ordre du jour n’a pas été précisé, c’est une évidence que cette séance extraordinaire sera consacrée à l’étude et au vote du projet de révision constitutionnelle annoncé par le conseil des ministres du mardi 5 septembre.
 
Un départ du pouvoir, la prochaine étape ?
 
Le 22 novembre 2014, lors des échanges au cours de la seconde rencontre entre Jean-Pierre Fabre et Faure Gnassingbé, dans le cadre de la mise en œuvre des réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’APG avant la présidentielle de 2015, le locataire du palais de la présidence reprochait à l’opposition de n’avoir pas de moyens de contrainte, mais est souvent intransigeante. Il semblait avoir raison, parce qu’il a de son côté, lui, l’argent pour acheter les consciences au besoin, les institutions de la République aux ordres pour faire selon ses désirs, l’armée pour mater la contestation et imposer ses desiderata…autant d’armes redoutables qui lui ont toujours permis de prendre le dessus. L’autre reproche souvent fait à l’opposition togolaise dans l’échec de l’avènement de l’alternance au Togo, c’est de n’avoir pas le rapport de force en sa faveur. Mais aujourd’hui, visiblement, soutenus par le peuple déterminé, les opposants ont réussi à le renverser, simplement par la rue. Et c’est l’éternel chasseur qui court, poursuivi par sa proie…
 
Une chose est certaine, la rue fait beaucoup courir Faure Gnassingbé, l’as du dilatoire, qui a passé onze (11) ans à narguer tout le monde : opposants, hommes de Dieu, diplomates, homologues africains, populations togolaises…C’est la mobilisation populaire qui l’a aussi poussé à arrêter le simulacre de tournée de la coterie de ses intellectuels pompeusement baptisée Commission de réflexion sur les réformes constitutionnelles, institutionnelles et politiques. D’un rêve secret de septennat, d’une nouvelle République et de remise des compteurs à zéro, il semble vouloir revenir à la Constitution de 1992, ce que demande le peuple. Acculé, il se voit contraint d’appeler au secours son diplomate préféré Mohamed Ibn Chambas, pour la nième médiation.
 
Par ces annonces et actions tous azimuts, Faure Gnassingbé tente de désamorcer la révolte populaire. Mais Dieu seul sait si cela aura un quelconque effet. Ses gesticulations (sic) ne sont pas sans rappeler les dernières manœuvres d’un certain Blaise Compaoré. L’ancien président du Burkina avait retiré, le jeudi 30 octobre 2014, son projet de révision constitutionnelle controversé qui avait mis le feu aux poudres, croyant pouvoir casser la révolte populaire. Mais le peuple déterminé à le pousser dehors, y est parvenu juste le lendemain. Tout comme les Burkinabés, ce que demandent en réalité les Togolais aujourd’hui, ce ne sont plus vraiment les réformes, le retour à la Constitution de 1992, le vote de la diaspora, etc., mais le départ pur et simple de Faure Gnassingbé du pouvoir. Ils l’ont d’ailleurs martelé dans les rues ces mercredi et jeudi, et les leaders de la coalition de l’opposition sont aussi allés sur cette piste dans leurs déclarations. La balle est donc dans son camp…
 
Tino Kossi
 
Liberté No.2512 du 08 septembre 2017
 

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