Au Togo, Tikpi Atchadam, l’homme qui secoue le pouvoir

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TOGO, EN QUÊTE DE RENOUVEAU (3/3). L’opposant a relancé les manifestations contre la famille présidentielle, au pouvoir depuis cinquante ans. Craignant pour sa vie, il se cache au Togo où « La Croix » l’a rencontré. Il revient sur les manifestations, son rapport à l’islam, son combat politique.

Au Togo, tout le monde en parle. Avec admiration, espoir, curiosité, scepticisme ou crainte. Pour le rencontrer, il faut passer par plusieurs intermédiaires, prendre des précautions d’agent secret, sauter dans une voiture pour un rendez-vous improbable, attendre, se laisser conduire. Tikpi Atchadam craint pour sa vie. C’est pourquoi, explique son entourage, il se cache, se méfie, évite les rencontres, s’entoure de mystère et de flou. Selon les jours et les rumeurs, il serait dans le Nord, dans la brousse, au Bénin, en visite à Paris. Ce jour-là, il était à Lomé. Dans sa maison. Dans sa cour.

Tikpi Atchadam, le nouveau venu qui fait vaciller le pouvoir, est assis sur une chaise de jardin en plastique blanc. À 51 ans, ce juriste de formation de la région de Sokodé a une silhouette gracile, celle d’un footballeur menu, quelque chose de Jean Tigana. « On dit que je lui ressemble », s’amuse-t-il. De confession musulmane, il est issu de la communauté tem, une ethnie du centre du pays alliée aux Kabyés, celle de Faure Gnassingbé.

Il répond aux questions avec détermination et autorité. Parfois, il fronce les sourcils pour appuyer son propos, s’emporte, s’enthousiasme, sourit. Dans sa rue, devant chez lui, à sa porte, dans sa cour… sa garde rapprochée reste attentive.

« Oui, je peux perdre la vie dans cette lutte »

Un brin paranoïaque ? « Je suis dans le viseur du pouvoir, il me surveille étroitement, me file, m’observe, m’intimide. Leurs hommes armés font des rondes dans le quartier, autour de la maison, provoquent mes agents de sécurité. Ils savent qui je rencontre. Selon nos sources, oui, je peux perdre la vie dans cette lutte. » Un exemple ? « Le 10 décembre, à 1 heure du matin, on m’a dit qu’une équipe venait de partir pour m’enlever. J’ai fait ce qu’il fallait pour me mettre à l’abri, juste avant l’arrivée de cette équipe. »

Inconnu il y a trois ans, Tikpi Atchadam a commencé à faire parler de lui en lançant le Parti national panafricain (PNP), un parti d’opposition créé dans le centre du pays, région traditionnellement acquise au pouvoir. Dans sa ligne de mire, Faure Gnassingbé dont la famille exerce le pouvoir depuis 1967. « Après cinquante ans de règne, regardez l’état de nos écoles, de la santé, de l’agriculture… c’est un fiasco. Nous ne voulons plus de cette famille. Nous sommes le seul pays de la région à ne pas avoir connu de transition démocratique. Même la Gambie y est parvenue. Même Mugabe a quitté le pouvoir cette année. »

Alors que l’opposition traditionnelle lasse les Togolais plus qu’elle ne les convainc, Tikpi Atchadam a soulevé la curiosité et attiré les déçus du régime comme de l’opposition. Son coup de maître ? Son appel, cet été, à manifester contre la réforme de la Constitution qui permettrait à Faure Gnassingbé de contourner la limitation du mandat présidentiel. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue. Un immense succès et une surprise ! Prises de court, les forces de l’ordre, équipées et formées par la France, les ont dispersées avec violence, tuant deux personnes. « Le Togo n’est pas un État de droit, commente-t-il. Les Togolais sont sans défense face au pouvoir : nous ne sommes pas en France. »

L’opposition se fédère

La réussite de cette mobilisation a relancé une opposition atone depuis 2015. Elle s’est fédérée dans un front commun et organise, chaque semaine, des marches de protestation dont le souffle, en ce début de l’année, n’est pas retombé.

Demander le départ de Faure Gnassingbé avant la fin de son mandat, en 2020, n’est-ce pas faire ce qu’on lui reproche : ne pas suivre la règle de droit ? À cela, Tikpi Atcha­dam répond avec résolution : « Faure ne respecte en rien la démocratie. Son élection est illégitime car elle s’appuie sur des truquages et des manipulations. La seule chose qui est sûre, c’est qu’il ne laissera jamais le pouvoir, comme son père avant lui. »

Les mesures d’apaisement prises, début décembre, par le régime pour faciliter le dialogue avec l’opposition, ne l’apaisent pas : « On ne négocie pas avec celui qui a accaparé un bien qui vous appartient aussi, au motif qu’il vient de vous restituer le chapeau qu’il vous avait volé. Nous ne voulons plus de cette famille, c’est tout ! », dit-il avec force.

« Oui, je suis musulman, mais le PNP n’est pas un parti islamiste »

Nombreux, dans les rangs de la majorité comme de l’opposition, sont ceux qui s’inquiètent de la place de l’islam dans la rhétorique de Tikpi Atchadam. Ne serait-il pas en train de jouer avec le feu islamique dans un contexte sous-­régional travaillé par le wahhabisme et menacé par le djihadisme ? « Dans aucun de mes discours, affirme-t-il, je ne parle de l’islam. » Il rappelle, ensuite, que les églises chrétiennes écrivent des lettres pastorales, que les chantres de l’opposition historique sont chrétiens. « Oui, je suis musulman, mais le PNP n’est pas un parti islamiste. Si cela avait été le cas, les autres partis de l’opposition ne se seraient pas alliés avec nous. »

Selon le régime, il percevrait des financements du Golfe. Et ses camarades de l’opposition ne comprennent pas qu’il refuse de manifester le vendredi. « Tous ceux qui reçoivent des fonds des pays arabes ne sont pas djihadistes. Manifester le vendredi, c’est se priver des personnes qui vont prier à la mosquée. De même, nous ne marchons pas le dimanche en raison des messes », répond-il.

La cohabitation entre les chrétiens et les musulmans est habituelle chez les Tems, poursuit-il avec conviction. « Les chrétiens sont arrivés chez nous, à Sokodé et Bafilo, il y a cent ans. Ils y sont toujours. Nous n’avons jamais cherché à les islamiser, nous vivons ensemble sans problème. »

« Je n’attends qu’une chose, débattre avec Faure Gnassingbé »

Si c’est effectivement le cas dans ces deux villes, des musulmans et des chrétiens – issus de la majorité mais pas seulement – observent cependant la diffusion d’un discours religieux plus conservateur et plus tourné vers l’Arabie saoudite.

« Mais je ne sais pas ce que c’est, le wahhabisme ! s’écrie-t-il. Au Togo, nous sommes des sunnites africains, c’est tout ! Je ne suis pas arabe : le conflit dans le monde arabe entre les branches de l’islam ne m’intéresse en rien. La seule doctrine qui m’intéresse, c’est le panafricanisme. »

À ses yeux, ces attaques visent à le décrédibiliser et à éviter de parler du fond : « Le régime n’est pas en mesure de parler politique avec nous, de défendre son bilan, ses actions. Aucun débat n’a été organisé sur ces sujets avec nous. Je n’attends qu’une chose, c’est d’en débattre avec Faure Gnassingbé à la télévision : mais ni lui ni les membres de son gouvernement ne sont prêts à le faire ! »

Des rêves de présidence ?

Tikpi Atchadam dit lire beaucoup, notamment des historiens comme Hérodote, et des anthropologues. Il espère soutenir une thèse d’anthropologie à l’université de Lomé : « C’est pour bientôt. La soutenance sera discrète, on ne va pas inviter tout le monde. »

Ses ambitions politiques ? « Je ne veux qu’une chose, le départ de Faure Gnassingbé. » Dans son équipe, toutefois, on se voit bien exercer le pouvoir. « Bien sûr qu’il veut devenir président, dit un leader de l’opposition. Il joue la carte de l’unité mais ne pense qu’à une chose, succéder à Gnassingbé : comme Jean-Pierre Fabre » – le président de l’Alliance nationale pour le changement, principal parti d’opposition.

Mais, pour l’heure, Faure Gnassingbé ne semble pas décidé à partir. La crise peut durer encore longtemps. « Nous vivons notre 1789, assure Tikpi Atchadam, confiant. Nous nous battons contre les privilèges et contre le manque de pain. La mobilisation populaire ne peut que croître. Nous ne voulons pas couper la tête de Faure. Nos marches vont le pousser à partir. »

Un pouvoir verrouillé

L’opposition togolaise réclame le retour à la Constitution de 1992, qui prévoit une limitation du nombre de mandats présidentiels à deux. Et elle veut le départ de Faure Gnassingbé, qui a succédé à son père, décédé en 2005, avec le soutien de l’armée, avant d’être réélu en 2010 et en 2015 au terme de scrutins très contestés par l’opposition.

Le gouvernement a promis d’organiser un référendum pour faire adopter une réforme prévoyant notamment la limitation des mandats présidentiels. Mais cette mesure ne serait pas rétroactive, ce qui permettrait à Faure Gnassingbé de se présenter aux scrutins de 2020 et de 2025. Rappelons que son père, Gnassingbé Eyadema, a exercé le pouvoir pendant trente-huit ans, de 1967 à 2005.

L’onde de choc des manifestations a atteint le parti présidentiel, l’Unir. Un scénario à la Mugabe circule : changer le visage du système pour lui permettre de perdurer. Mais Faure Gnassingbé bénéficie du soutien, d’une part, de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), dont il est le président en exercice et dont la commission est présidée par son beau-frère Marcel de Souza, et, d’autre part, de l’Union africaine. Ainsi que
de celui de l’armée, son premier atout dans le pays.
Laurent Larcher
source : La croix

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