Affaire d’escroquerie:Les dessous de la libération de Pascal Bodjona

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* Quel avenir politique pour l’ancien ministre?

Faure Gnassingbé comptait le maintenir en prison jusqu’à l’organisation effective des prochaines élections législatives dont la date n’est pas connue jusqu’à ce jour. Mais ce plan a tourné court depuis la libération de l’ex PDG d’Elf Aquitaine, Loïk Le FLoch-Prigent, le 26 février dernier après d’intenses pressions de la France.

Il était connu de tous que la procédure bancale et atypique initiée contre l’ancien ministre de l’Administration territoriale ne pouvait prospérer. En dépit de cette évidence, les mains noires qui tiraient les ficelles dans ce dossier, imaginaient encore des scénarios pour maintenir « le gros » en détention, quitte s’il le faut à lui trouver d’autres chefs d’accusation. Une tentative de lui coller l’affaire des incendies avec l’arrestation rocambolesque du professeur Napo Tchin à Kara a lamentablement échoué. La situation devenant intenable et la détention prolongée de Pascal Bodjona ne rimant à rien sauf à l’arbitraire et à la volonté d’humiliation, il a été décidé de trouver une formule pour permettre à chacun des protagonistes de ne pas perdre la face.

A la mi-mars, les collaborateurs et proches de Faure Gnassingbé dont certains ont participé au complot pour la chute du ministre « grand format » ont multiplié les réunions pour trouver la formule magique. Deux avocats du ministre ont été briefés sur les termes de cet arrangement qui consistait pour le ministre à demander une liberté provisoire sous caution, entrainant automatiquement l’annulation de la seconde plainte fantôme, mais le maintien de la première dans laquelle il sera considéré comme inculpé. Naturellement, Pascal Bodjona, un homme très futé, détecte le piège de cette proposition et repousse le deal. Pour lui, il n’était pas question de sortir sous caution et de reconnaître la moindre responsabilité dans cette histoire d’escroquerie.

Après quelques semaines de réflexion, les concepteurs du projet reviennent à la charge avec cette fois-ci une proposition moins contraignante, toujours dans le but de sauver la face et permettre, selon leurs propres dires, à la Justice de retrouver une petite crédibilité. Une liberté provisoire sans payement d’un centime. Affaire conclue.

Dans cette affaire d’escroquerie dite internationale, la Justice togolaise aura battu tous les records d’incongruités et cela n’est pas près de s’arrêter, lorsque c’est le juge qui se déplace au lieu de détention du prévenu pour négocier les termes de l’ordonnance de sa mise en liberté provisoire. Visiblement à ce stade de l’affaire, même en étant en détention, Pascal Bodjona était en position de force, au vu de l’enlisement de la procédure.

Ce mardi 9 avril, c’est avec surprise que le juge d’instruction Komi Soumdina, le Procureur de la République Blaise Essodina Poyodi, accompagnés de deux greffiers se sont rendus au lieu de détention de l’ancien ministre dans les locaux de la Gendarmerie, pour lui donner lecture des termes de l’ordonnance de sa mise en liberté provisoire. C’est séance tenante que le prévenu, toujours dans ses bons droits et ne se reprochant de rien, a obligé ces acteurs de la Justice à corriger au stylo et à nettoyer les passages de l’ordonnance qu’il trouvait inappropriés avant toute signature. Ce qui a été fait sur place. Une fois les détails réglés, il ne restait au ministre qu’à ramasser ses effets pour rentrer chez lui. Ce qui fut fait en début de soirée du 9 avril.

La nouvelle de sa libération s’est immédiatement répandue dans la ville comme une trainée de poudre. Les journalistes avides d’information se sont précipités à son domicile. Sur les lieux, parents, journalistes, amis, frères de villages et mouchards se bousculaient. Pour l’ancien ministre de Faure Gnassingbé, l’épreuve aura été longue, difficile à supporter, humiliante et avilissante. Mais en ville, si la nouvelle de la libération de Pascal Bodjona a réjoui tout le monde et a été accueillie avec un grand soulagement, les Togolais se demandent ce qu’il va faire maintenant.

Quel avenir politique pour Pascal Bodjona ?

Le ministre « grand format » n’est pas un homme à qui on impose le silence. La preuve, une fois de retour à son domicile, il reprend le ministère de la parole à travers une conférence de presse improvisée. Clamer une fois encore haut et fort son innocence, remercier tous ceux qui se sont mobilisés à ses côtés et faire comprendre aux uns et aux autres qu’il n’est pas politiquement mort et qu’il faudra de toutes les façons compter avec lui, telle a été la trame du message délivré le soir du 9 avril. « Mes premières impressions vont tout d’abord à Dieu, qui m’a donné la force, , le courage et la santé de supporter ce qui me paraissait impossible à supporter. Je sors d’une épreuve injuste, mais qui m’a permis de connaître l’homme. En ces circonstances particulières pleines d’émotions, ma pensée va d’abord à ma courageuse et digne épouse et à mes enfants. A tout le peuple togolais, à tous ces Togolais et Togolaises de toutes confessions religieuses, les hommes politiques, la société civile… je vous dis merci. A vous les journalistes, vous vous êtes battus. Certains n’avaient aucune raison de s’élever contre cette injustice flagrante, mais vous l’avez fait. D’autres qui devraient être aux premiers rangs ont parfois succombé à la tentation. Mais à vous tous, je dis merci. Vous retrouverez en moi l’ami d’hier. A tous les acteurs politiques, qui n’avaient aucune raison de s’élever contre l’injustice dont je faisais l’objet, je leur dis merci. A tout ce peuple, à tous ces Togolaises et Togolais, illustres et anonymes, je leur dis merci; merci de s’être mis dans la prière, de s’être élevés contre l’injustice dont j’ai été victime », a déclaré l’homme de Kouméa qui a tenu à préciser qu’il est toujours dans la course politique : « La politique, personne ne peut m’empêcher de la faire. La moitié de ma vie, je l’ai consacrée à faire de la politique. J’ai été arrêté pour une affaire dont je ne connaissais ni les tenants, ni les aboutissants. J’ai intérêt plus que quiconque, à ce que la procédure aille jusqu’au bout pour qu’on me dise ce qu’on me reproche. On peut s’élever contre moi pour toutes choses, mais pas pour ce délit qui ne me ressemble en rien ».

Pascal Bodjona est allé loin avec une dose d’humilité en demandant pardon au peuple togolais pour les actes qu’il a eu à poser par le passé. « A tout ce peuple togolais que mes actes politiques ont frustré, je leur demande pardon », a-t-il ajouté. Quant à son avenir politique, il se donne le temps de la réflexion en ces termes : « On m’a privé d’une liberté depuis 8 mois bientôt. Il faut que je vous redonne la chaleur. Et j’aurai tout le temps qu’il faut pour faire la réflexion ».

Quelle destination politique pour l’ancien ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales ? La question est au centre de toutes les conjectures. Pour la plupart des Togolais, la demande de pardon du ministre « grand format » qui est à saluer, ne sera acceptée que lorsqu’il décidera de tourner définitivement le dos au pouvoir actuel qui l’a humilié, torture quotidiennement les Togolais et conduit le pays inexorablement dans le gouffre. Même si certains de ses avocats sont des membres du CST et de la Coalition Arc-en-ciel, il est difficile voire impossible de voir cet ancien collaborateur de Faure Gnassingbé rejoindre les rangs de l’une des organisations. Alors va-t-il rejoindre le pouvoir et se mettre à nouveau à son servicescomme l’ont fait par le passé le Général Seyi Memene après ses bisbilles avec feu Eyadema et Fambara Ouattara Natchaba suite à son éviction en 2005 au profit de Faure ? Il faut dire que l’histoire politique nous a déjà habitués à des retournements spectaculaires, d’où l’attentisme des uns et des autres.

La troisième piste qui s’offre à l’ancien ministre est la carte personnelle d’une organisation politique propre à lui, comme le cas de Dahuku Péré ou d’Agbéyomé Kodjo. Mais pour l’heure, l’homme y réfléchit et nous n’en sommes pas encore là quoique dans la tête de plusieurs observateurs et analystes bien avisés, le régime actuel qui prend de l’eau de tous les côtés est en fin de règne et l’après-Faure Gnassingbé a déjà commencé dans la tête des gens, y compris dans son propre camp.

En attendant de couper ou non définitivement les ponts avec ses anciens amis, les premières déclarations de Pascal Bodjona invitant à un dialogue qui réunisse tous les Togolais n’ont pas du tout été du goût de Gnassingbé II qui trouve que c’est une grosse pierre lancée dans son jardin au moment où lui, s’active à organiser de façon unilatérale les prochaines élections législatives et municipales. « Rien ne peut sauver ce pays que le dialogue. C’est ce que j’ai dit et je le répète avec force. Que le chef de l’Etat s’élève pour qu’il puisse réunir tous les Togolais de tous bords pour que notre pays soit dans l’apaisement total », a-t-il déclaré, sauf que cette posture d’homme consensuel que Bodjona adopte au moment où les lignes sont tranchées, constitue une provocation aux yeux de Faure Gnassingbé. Du coup, Pascal Bodjona étant en liberté provisoire – en fait définitive – risque de se faire inculper dans la première procédure qui continue de suivre son cours. Comme on le voit, le feuilleton continue et bien malin celui qui peut imaginer la suite voire l’épilogue.

Ferdi-Nando

L’Alternative Togo