Mgr Nicodème Barrigah a-t-il abandonné le chantier ?



« Seigneur, fais de cette Commission un instrument de paix et de réconciliation pour qu’à la fin de notre mission, nous, peuple de cette nation, acceptions nos fautes, erreurs, abus et violations du passé; aide-nous à les réparer dans l’humilité. Mets en nous, Seigneur, le désir de travailler à bâtir un avenir où chaque personne soit respectée dans sa dignité, accueillie dans sa différence, traitée avec justice et équité pour le bien de ce pays et du monde entier. Fais que les fils et filles de notre chère nation le Togo vivent dans la paix, l’amour, l’harmonie et l’unité afin de construire ensemble un pays prospère et heureux ». Ces mots ne sont pas de nous. C’est un extrait de la Prière de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation. Où diantre se trouve justement Mgr Nicodème Barrigah ? Et le chantier de la réconciliation ?
Après les audiences, plus rien
On parie que les Togolais l’ont oublié, le chantier de la réconciliation conduit par le prélat. A raison, puisqu’on n’en parle plus depuis un bon bout de temps. Le processus semble savamment passé par perte et profit. Et pourtant c’est tout un tapage médiatique qui a caractérisé ses différentes phases actives, surtout celle des audiences. Démarrées le 6 septembre 2011, les audiences publiques, privées et à huis clos se sont achevées le jeudi 17 novembre. Au total 508 dossiers ont été examinés par la Cvjr sur divers cas de violences et violations des droits humains de 1958 à 2005. Et pour ce faire, l’équipe de la Commission a parcouru toute l’étendue du territoire, de Dapaong à Lomé en passant par Kara, Sokodé, Atakpamé, Kpalimé, Tsévié et Aného. Cette étape a été des plus médiatisées de tout le processus. Des journalistes ont été embarqués dans le périple et relayaient les audiences à chaque étape. Ces séances étaient retransmises sur la Télévision togolaise et la LCF. C’est l’événement qui occupait la Une de l’actualité à l’époque, en tout cas sur les organes proches du pouvoir.
Cette phase devrait ouvrir la dernière du processus, celle de la rédaction des recommandations puis de la réparation. Mais depuis le 17 novembre 2011, c’est le silence plat, on ne sent plus rien bouger. Entre-temps il y eut une séance de rattrapage des audiences où sont venus se produire Mme Kissem Tchangaï-Walla qui avait quelque chose à voir avec les événements d’avril 2005, avec son statut de présidente de la Commission électorale nationale indépendante (Céni) de l’époque, et surtout le négationniste en chef Abass Bonfoh qui avait mis ses dix doigts au feu et nié l’existence de morts en 2005. Mais depuis, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Ce silence nous a poussés à aller farfouiller sur le site de la Commission pour se mettre à la page ; et ce petit tour n’a fait que confirmer cette appréhension.
Sous réserve d’un défaut de mise à jour, la toute dernière activité remonte aux 10 et 11 février 2012 où la Commission a organisé une rencontre d’échanges sur son programme de réparations – en cours d’élaboration – et la fin de ses travaux. Ont été associés à cet atelier des membres du gouvernement et le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme (HCDH) ; la rencontre a également bénéficié de l’expertise en justice transitionnelle de Mme Yasmin Sooka, ancien membre des Commissions Vérité de l’Afrique du Sud, de la Sierra Leone et du Sri Lanka, qui a partagé ses expériences sur le programme de réparations et la fin des activités d’une Commission Vérité et Réconciliation. A part cette activité, rien d’autre à signaler.
Un processus qui ne finit pas
La réconciliation des Togolais est-elle encore d’actualité ? Et si Mgr Nicodème Barrigah était tout simplement éreinté par le processus ? Ces questions sont assez légitimes, car le processus dure trop dans le temps, et à l’allure où vont les choses, il risque de prendre tout le second mandat de Faure Gnassingbé sans être clôturé.
En effet dans son décret de création N° 2009-046/PR du 25 février 2009, et nommément selon les dispositions de son article 8, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation dispose d’un délai de dix-huit (18) mois, prorogeable de six (6) mois, pour accomplir ses missions à compter de sa mise en place effective. L’installation officielle de ses membres a en effet eu lieu le 29 mai 2009. Ainsi le délai initial des 18 mois finissait au 29 novembre 2010. Mais après une phase préparatoire de sept mois et une période d’interruption de ses activités de 4 mois due à l’élection présidentielle du 4 mars 2010, la CVJR n’est entrée dans sa phase opérationnelle qu’en juillet 2010. Au vu de ce temps perdu, et pour lui permettre d’aller au bout de sa mission, une rallonge de six (06) mois lui a été accordée, conformément aux dispositions de l’article 8 du décret de création. Le processus devrait donc être bouclé en mai 2011. Mais là aussi, les six mois de temps additionnel n’ont pas suffi. Une prolongation de trois (03) mois lui sera ensuite accordée. Et selon les sources, le deadline serait le 31 mars 2012. A cette date, la Commission est censée boucler ses travaux et remettre ses conclusions à ses mandants.
Il faut donc le constater, pour un délai légal de vingt-quatre (24) mois, la Commission bouclera sous peu trois (03) ans. Il y a donc de quoi que Mgr Nicodème Barrigah soit éreinté. Et on a bien l’impression que ce silence sert juste à faire passer le dossier par perte et profit.
La tâche compliquée par l’affaire de torture
La tâche n’était déjà pas facilitée au prélat par les hommes de main de ses mandants. Lors des audiences publiques, les mis en cause, les Forces armées togolaises, leurs éléments nommément identifiés, le Major Kouloun et autres ont nié les accusations et chargé plutôt leurs victimes. Certains se sont même permis de les menacer. Mais aujourd’hui d’autres dossiers fumants sont venus compliquer la situation, comme celui de la torture et autres traitements inhumains et dégradants infligés aux détenus de l’affaire Kpatcha Gnassingbé.
La Commission nationale des droits de l’Homme (Cndh) a bien conclu à l’existence des cas de torture à l’Agence nationale de renseignement (Anr), au camp Gendarmerie et au camp Gal Gnassingbé Eyadéma et recommandé des poursuites judiciaires contre les auteurs de ces crimes. Ils sont bien connus, les tortionnaires, et ils ont pour noms Massina Yotroféï, Atcha Titikpina, Kuloh Kodzo, Pali Yao, Kadanga N’Guwaki et autres ; mais Faure Gnassingbé qui chante la fin de l’impunité et la réconciliation des Togolais, les laisse courir les rues. Que faut-il alors attendre alors de la Cvjr comme recommandations ?
Rien, pour éviter toute hypocrisie. Les mis en cause dans ces violences et violations des droits de l’Homme sur lesquelles ont porté les travaux de la Cvjr, ce sont toujours les hommes du pouvoir qui continuent à rendre service à Faure Gnassingbé, et on ne le voit pas les poursuivre. On s’en convainc davantage en considérant les pistes de réparation qui semblent emporter le choix de Mgr Barrigah et les siens. On parle avec insistance de « justice transitionnelle » et de réparation sous cinq formes : la restitution qui devrait rétablir la victime dans la situation originale qui existait avant les violations flagrantes du droit international des droits de l’homme ; l’indemnisation consistant à accorder pour tout dommage résultant de violations flagrantes du droit international des droits de l’homme et de violations graves du droit international humanitaire, une compensation économique ; la réadaptation devant comporter une prise en charge médicale et psychologique ainsi que l’accès à des services juridiques et sociaux ; la satisfaction censée comporter des mesures efficaces visant à faire cesser des violations persistantes, vérifier les faits et divulguer publiquement la vérité, entre autres ; et enfin les garanties de non-répétition qui sont des mesures devant contribuer à la prévention.
Tino Kossi
liberte-togo.com