Agboyibo, une inattendue fin de parcours terrestre à Paris :Une vie riche et pleine Désormais au panthéon des illustres hommes politiques du Togo

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Me Agboyibo
Me Agboyibo

Parti de son pays natal dans la nuit du 1er mars dernier pour Paris afin de répondre à un rendez-vous médical, Agboyibo a été surpris dans ses prévisions par les mesures d’urgence prises un peu partout dans le monde pour cause de Covid19. Ce qui va prolonger pendant trois mois son séjour parisien pour que finalement, les Togolais apprennent son rappel à Dieu le samedi 30 mai 2020. Un choc dans le pays et dans certaines capitales de la sous-région car, Me Agboyibo a marqué de sa forte empreinte la vie politique du Togo ces trente dernières années. On peut ne pas être d’accord avec les idées de cette bête politique mais, l’on ne pourrait rester indifférent à l’intelligence, l’humilité, l’humanité, le sens de l’amitié et l’engagement d’Agboyibo pour une lutte politique basée sur la prise en compte de l’adversaire politique. Le Bélier Noir de Kouvé, même diminué par des problèmes de santé est resté lucide et très engagé dans son combat de toujours. Incompris par certains, Agboyibo l’incontestable et incontesté patron du Comité d’Action pour le Renouveau (CAR) a été l’injuste cible d’attaques mais pour autant, il est resté ferme et déterminé à faire triompher une méthode politique qui avait fait ses preuves dans les années 1990 et assurer la renaissance du Togo avec l’Accord politique global (APG). L’ancien Premier Ministre togolais, quitte ce bas monde pour rejoindre son créateur au moment où son parti, son pays avaient le plus grand besoin de lui.

Retour sur la vie de ce considérable homme politique

Né pour marquer son temps «Brillant», Agboyibo l’a été dans sa vie.Que ce soit sur les bancs d’école, dans les amphis universitaires, dans sa vie professionnelle et politique, l’ancien premier ministre s’est imposé comme un incontournable personnage. Tous ceux qui l’ont connu et travaillé avec lui reconnaissent en lui un génie, un esprit éclairé et éveillé qui, ne se limite pas aux constats faits mais anticipe sur les éventuelles conséquences des conclusions scellées. Moi, Halirou TCHAKALA suis fier d’avoir connu cet exceptionnel papa, confident, guide et professeur. Très cultivé, il aimait les belles écritures, il a le don du verbe et de l’écrit. Malgré sa culture gargantuesque, rarement il ne vous imposait ses points de vue. Agboyibo recherche toujours le compromis. Avocat, défenseur des droits humains, homme politique, le bélier noir de Kouvé a marqué son territoire non sans faire face à une certaine adversité. Futé et très craint, quand l’ancien PM dit que le soleil se lève à l’Est, ou cherche en dépit du caractère de vérité générale de ce qu’il affirme, plutôt de savoir ce qui se cache derrière certaines évidences. Certains ont à tort assimilé cela à la roublardise mais c’est plutôt une manière de montrer qu’il sait de manière méthodique, sans frustrer, sans élever la voix à imposer ses idées, ses points de vue. Me Apollinaire Madjé Yawovi Agboyibo, c’est un parcours éloquent et digne d’un illuminé qui a traversé des époques en arborant la même constance. C’est une somme d’héritages et d’idées à entretenir pour la postérité. Il faut des héritiers de ce grand homme pour entretenir à jamais le flambeau.

Engagement pour la dignité humaine

Agboyibo a connu la gloire, la célébrité. Il fut l’un des rares hommes à avoir trouvé auprès du Général Eyadema, la plus active attention et écoute. Les deux hommes se vouaient une admiration et respect réciproques. Ils étaient comme ces alliés de circonstance pour réaliser de grandes choses en faveur du pays. Ils n’hésitaient pas à se pincer au nom de certains intérêts en jeu. Pour les questions liées au respect des droits de l’homme, Agboyibo avec la bienveillante complicité d’Eyadema a permis au Togo d’être dans le délicat domaine, la locomotive de l’Afrique. La Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH), une première en Afrique et l’intérêt des Occidentaux pour ce petit pays qu’est le Togo a grandi à l’époque comme par magie. Ce ne fut pas simple pourtant. Dans certaines confidences qu’il m’a faites, Agboyibo a dit que l’entourage du Général avait marqué son ferme refus d’une telle aventure. Trop de choses insensées avaient été dites sur la question des droits de l’Homme. On avait même dit à Eyadema qu’accepter, c’est mettre son pouvoir en situation. Des discussions houleuses ont eu lieu et quand la rupture était perceptible, Eyadema sans vouloir frustrer ses collaborateurs, mettait fin aux débats.A peine congé donné à tout ce monde que de retour à son cabinet le président Eyadema rappelait Agboyibo de revenir pour poursuivre les échanges avec pour seule présence parmi la horde de courtisans, Aboudou Assouma. Le compromis était toujours trouvé. Ainsi, à la mise en place de la CNDH, la cérémonie a été sobre dans un premier temps parce que les collaborateurs du Général avaient averti ce dernier sur les risques qu’il faisait prendre au pays et à son pouvoir en donnant son onction à une telle aventure.

Malheureusement, ces caciques vont être contrariés par les retours reçus par Eyadema. Les coups de fil de félicitations pour son engagement pour les droits de l’Homme, le Togo était en boucle sur les chaînes et radios occidentales. Alors, pour récupérer en sa faveur cette dynamique, Eyadema va demander à Agboyibo de créer une occasion qui lui permettrait de présider personnellement la cérémonie et c’est ce qui fut fait avec l’onde de choc qui a atteint les quatre coins du globe. Eyadema verrait désormais Agboyibo d’un autre regard. A partir de cette adhésion, plus rien n’arrêtera Agboyibo. Des sujets qui fâchent seront mis au-devant avec la faune de Mango, la préparation de la boisson sodabi et le lancement du journal privé sur les droits de l’homme. La notoriété d’Agboyibo a commencé à grandir et les ennemis aussi qui voit en cela, une volonté d’un homme de prendre leur place. Des flèches lui seront envoyées, des histoires invraisemblables colportées sur lui. Mais Eyadema trouvait en lui un homme bien et surtout plein d’audaces qui savait le convaincre sur la pertinence de ce qu’il entreprenait. Et du défenseur des droits de l’homme à l’homme politique, la transition s’est faite de manière bien fluide par ce monsieur très rusé.

Agboyibo, l’icône de la lutte pour la démocratie

Dans les années 1989 à 1990, l’Afrique connaissait une ferveur perceptible avec une volonté affichée par les populations et certains intellectuels devoir leurs pays être gouvernés autrement. Il est réclamé un peu partout un plus grand espace de liberté et des ouvertures politiques qui mettront fin aux partis uniques. Cette soif de changement et de la bonne gouvernance a été rendue plus forte et poussée par le président français de l’époque, François Mittérand lors du sommet de la Baule du 20 juin 1990. A partir de là, une course contre la montre va s’engager en Afrique avec plus de verve dans les pays francophones. D’un côté, ceux qui voulaient la survie d’un système et de l’autre, ceux qui voulaient voir tout changer. Au Togo, le raccourci voulu emprunter par le Général connaîtra des adversaires au nombre desquels Yawovi Agboyibo, Léopold Gnininvi etc. Les milieux estudiantins seront les épicentres de cette lutte pour le changement parce que certains leaders de l’époque avaient un contrôle sur ces milieux.

Le bélier noir de Kouvé et le robuste baobab de Pya, une complicité doublée de méfiance

La démocratie au Togo devrait connaître un meilleur essor, s’il n’y avait pas eu des intrusions malveillantes qui ont tout remis en cause. En effet, le Général Eyadema très soucieux de son image propre et de celle de son pays n’avait pas voulu se soustraire d’une inévitable dynamique de l’époque. Aucun système si ancré soit-il ne pouvait éviter l’avènement de la démocratie. Surtout qu’il avait un parrain appelé François Mitterand. Eyadema et Agboyibo vont être des complices pas dans le mal mais pour éviter de heurter certaines susceptibilités par le fait de cette instauration du multipartisme et de la démocratie. De là, naquit la méthode dont le président du CAR s’est fait le chantre jusqu’à son dernier souffle. Pour lui, il ne faut jamais engager un stupide bras de fer avec celui avec qui, on est obligé de collaborer. Eyadema et Agboyibo étaient entre le marteau et l’enclume. Les extrémistes des deux côtés voulaient des méthodes radicales ici pour préserver des acquis et contrôler toutes les ouvertures qui seront faites lors des échanges et de là, des opposants trop pressés de finir avec le pouvoir peu importe ce qui va arriver au pays.

Quand ça devenait houleux avec des positions figées, Eyadema se retrouvait seul avec Agboyibo pour faire avancer les lignes. Les lois pour l’instauration du multipartisme et l’amnistie non sélective ont été votées. Les charançons politiques vont se déverser dans l’arène politique. De là, rien ne sera plus comme avant. Tout sera mis sens dessus, sens dessous avec des attaques gratuites, la diabolisation de l’adversaire politique, le chantage, etc. Me Yawovi Agboyibo et son parti le CAR ont souffert de cette triste situation. Mais pour autant, le bélier noir de Kouvé gardera toujours le cap au point même de damer le pion au parti au pouvoir aux législatives de 1994. Le charisme, le pragmatisme et la connaissance de certains dossiers vont faire de lui, un leader insubmersible qui, malgré certains aléas passera toujours en travers les filets. Plusieurs fois élu député et même candidat à la présidentielle par trois fois au plus, Agboyibo regrettera toujours les occasions vendangées par certains leaders qui ont eu cette pourrie idée de lâcher souvent la proie pour l’ombre.

2005, l’autre tournoi dans la vie politique d’Agboyibo

Le 05 février va marquer un nouveau tournant dans la vie du bélier noir de Kouvé. Suite au subit décès du Général Eyadema et ce qu’il n’est point besoin de rappeler ici, le Togo va flirter avec l’instabilité. La rupture était perceptible et tout ce qu’on pouvait redouter était à nos portes. Le pouvoir qui a changé de main avec de nouveaux acteurs va avec certains présidents de la sous-région ouest-africaine tenter des rapprochements pour sauver ce qui pouvait l’être. Une fois encore, comme ce fut le cas en 1990, Agboyibo prendra le devant dans les rangs de l’opposition. Ouaga-Lomé ce fut d’incessants ballets pour sceller un gentlmen agreement pour créer le dégel dans le pays. Avec toujours la méthode de composer toujours avec l’adversaire politique. Agboyibo et le pouvoir vont parvenir à un accord qui va comme sceller le renouveau du Togo avec la signature le 20 août 2006, de l’Accord politique global (APG). Nouveau cadre et nouvelles personnes pour la mise en œuvre du contenu de l’APG. Agboyibo sera nommé premier ministre par le président Faure avec pour mission de mener à bout les réformes institutionnelles et constitutionnelles avec au bout du fil, l’organisation des législatives qui seront inclusives avec la participation de tous. Comme une réécriture de l’histoire, Agboyibo et son parti le CAR seront victimes de grotesques montages et cela a eu le triste mérite de reléguer le parti des déshérités au tréfonds du classement avec une terrible perte du terrain. L’ancien PM sera affecté par cette injustice et ingratitude notoire. Il passera même la main à un de ses fidèles pour reprendre le contrôle du parti après un bras de fer et des déballages déshonorants. Il avait cru que son retour sur la scène politique et vu l’atmosphère politique qui se faisait délétère, il allait disposer de coudées franches dans les rangs de l’opposition pour assurer le dégel avec la même méthode qui avait permis au pays de réaliser des avancées dans la pensée.

Un théoricien hors-paire

Agboyibo, c’est un homme très cultivé qui a avalé des quantités considérables d’œuvres philosophiques, littéraires et politiques. Il est tellement dense dans le domaine qu’il n’hésite pas à établir certaines comparaisons d’une rare pertinence. Il a toujours œuvré pour un déverrouillage des institutions. Agboyibo a de tout temps estimé que les institutions dans leurs compositions actuelles ne pourraient pas permettre l’avènement de l’alternance. Pour lui, les leaders en lutte pour créer l’alternance devraient prioriser le combat en vue du déverrouillage des institutions. Si non, tous les efforts butteront sur la stérilité des résultats à cause des hommes qui incarnent la vie et l’animation de ces institutions. Quelqu’un reprendra-t-il le flambeau pour ce combat ?

Agboyibo, «Monsieur Courage»

Tous ceux qui ont eu à approcher Me Agboyibo ces deux dernières années se rendront compte qu’il était diminué physiquement. Malgré cela, ce bosseur enchaînait des réunions. Bref, il avait toujours des emplois de temps très chargés avec des réunions qui se terminaient tard dans la nuit et se levait tôt pour commencer avec le même rythme. Il avait une mémoire d’éléphant se rappelant toujours de ces rendez-vous avec exactitude. Lucide, le premier ministre l’était à l’excès malgré son âge et son état de santé. Jamais de fébrilité cognitive constatée de sa part. Amoureux du style soigné, il aimait les bonnes formulations, c’est avec plaisir qu’il aimait partager avec ses hôtes ses préoccupations, ses connaissances. Jamais, il ne pose des actes qui mettent à mal ou embarrassent ses vis-à-vis. Avec stoïcisme, il vivait le mal qui le rongeait. Il se savait condamné mais, il a su garder un mental d’acier se remettant à ce qu’il en sera de la sentence de son Créateur. Une sentence malheureusement tombée quand l’on s’y attendait le moins. Rappelé à Dieu à 77 ans, le Togo a perdu un dinosaure politique, un brillantissime avocat, un homme sincère en amitié et humble devant moins que lui. Nous aurions souhaité unanimement avoir encore pendant longtemps l’ancien Premier ministre avec nous pour bénéficier de sa sagesse, de sa grande connaissance de la vie, de son sens de l’humilité. Il va manquer à toutes celles et tous ceux qui l’ont connu.

Halirou TCHAKALA

Source : Courrier de la République N°554 du 02 Juin 2020

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