CEDEAO/CFA : La Guerre SecrĂšte des Dirigeants Autour de la Monnaie Unique

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Photo : ASF


L’Ă©chĂ©ance de 2020 fixĂ©e pour la monnaie unique de la Cedeao est devenue caduque.

L’idĂ©e de la monnaie unique de la Cedeao est nĂ©e pour palier Ă  la disparition programmĂ©e du CFA que partage la moitiĂ© des 15 Etats membres. Si dans la sphĂšre technique, les choses avancent trĂšs vite, les labyrinthes politiques semblent bien confus. Plusieurs pays menĂ©s par le Ghana sont prudents, le NigĂ©ria mĂ©fiant et au sein de l’Uemoa, certains dirigeants retardent l’échĂ©ance, sous l’influence de Paris. DĂ©cryptage !

La CommunautĂ© Ă©conomique et monĂ©taire ouest africaine (Cedeao)travaille depuis quelques annĂ©es sur une monnaie unique pour ses 15 membres. Une initiative Ă  laquelle sont intimement associĂ©e la Zone monĂ©taire ouest africaine (Zmoa) et l’Union Ă©conomique et monĂ©taire ouest africaine (Uemoa). Des difficultĂ©s surgissent ci et lĂ  et rendent chaque jour plus loin l’évĂšnement de cette monnaie et pendant ce temps, une rĂ©sistance menĂ©e de l’intĂ©rieur par certains dirigeants notamment Alassane Dramane Ouattara (CĂŽte d ‘Ivoire) et Ibrahim Boubacar KĂ©ĂŻta (Mali) renforce le doute sur le projet. La genĂšse du CFA, les polĂ©miques qu’il suscite, l’idĂ©e de la monnaie unique de la Cedeao et la guerre froide que se mĂšnent les dirigeants
 Entre bonne volontĂ© et jeux d’intĂ©rĂȘts.

Le CFA en question


On n’en sait jamais assez mais il y a, en Afrique, deux types de francs CFA. La CommunautĂ© financiĂšre africaine (Cfa) en Afrique de l’Ouest d’une part et d’autre part la CoopĂ©ration financiĂšre en Afrique (Cfa) pour le centre du continent. Les deux monnaies sont physiquement diffĂ©rentes et ne peuvent ĂȘtre convertibles entre elles que par le biais des banques centrales. Ainsi, un Congolais de Brazzaville qui dĂ©barque Ă  LomĂ© avec des billets CFA ne peut les Ă©changer que sous des taxes de conversion. Les deux sont certes crĂ©es en 1959 pour remplacer leur ancĂȘtre commun, le franc de la Colonie française d’Afrique (CFA) existant depuis 1945. Sauf que toutes les colonies n’y sont pas soumises. L’AlgĂ©rie, le Maroc, la Tunisie, le Madagascar et la GuinĂ©e ont optĂ© pour des monnaies nationales dĂšs leur indĂ©pendance. Le Mali a abandonnĂ© la monnaie commune en 1962 avant d’y revenir en 1984 alors que la Mauritanie l’a quittĂ©e pour de bon depuis en 1973. ThĂ©oriquement, chaque pays est libre de quitter la zone franc mĂȘme si la GuinĂ©e a fait les frais de son refus d’intĂ©grer la monnaie coloniale. Les services secrets français ont mis en circulation Ă  Conakry des milliards de franc guinĂ©ens pour fragiliser l’économie. AprĂšs son retrait en 1962, le Mali, le nouveau franc malien a connu deux dĂ©valuations successives (1963 et 1967) et tout en empĂȘchant la convertibilitĂ© de la nouvelle monnaie, Paris l’a peu fiable et inflationniste, ce qui a dĂ©courage toute nouvelle tentative de sortie d’autant qu’en 1963, Sylvanus Olympio a Ă©tĂ© assassinĂ© par les services français avant de pouvoir mettre en circulation la nouvelle monnaie togolaise.

La récente polémique autour du CFA

La polĂ©mique est partie rĂ©cemment de l’Italie. Luigui Di Maio et Matteo Salvini, tous deux adjoints au prĂ©sident du conseil italien s’en sont pris Ă  la colonisation et au CFA. Depuis, des manifestations se multiplient. Virtuelles sur les rĂ©seaux sociaux puis de maniĂšre plus palpables comme les États gĂ©nĂ©raux du CFA Ă  Bamako ou la gĂ©ante manifestation de Rome prĂ©vue le 23 fĂ©vrier. Le suprĂ©matiste KĂ©mi SĂ©ba en profite pour reprendre du poids alors que plusieurs mĂ©dias français le prĂ©sentent comme « Conseiller du gouvernement italien ». Fanny Pigeaud, respectable journaliste d’investigation Ă  MĂ©diapart indexe, avec l’économiste sĂ©nĂ©galais Ndongo Samba Sylla, une monnaie qui « paralyse les dynamiques productives». Kemi SĂ©ba dĂ©nonce une « monnaie de la servitude» , le collectif « Sortir du franc CFA » appelle les sĂ©nĂ©galais Ă  voter, lors de la prĂ©sidentielle du 24 fĂ©vrier, pour le candidat de leur choix, dĂ©cevant de fait les partisans de « Sonko, le plus rĂ©aliste sur le CFA» . Kako Nubukpo, Ă©conomiste de renom et ancien ministre togolais accuse le CFA d’ »asphyxier les Ă©conomies africaines » et va en campagne contre « une servitude volontaire» . Cette mobilisation ne dĂ©courage pas les soutiens de cette monnaie. Le Quai d’Orsay en premier publie un rĂ©quisitoire qui prend littĂ©ralement la dĂ©fense du CFA comme une garantie de stabilitĂ© alors que Alassane Ouattara dĂ©fend « une monnaie librement choisie ». Etienne Giros met en garde « 
 quitter le Franc CFA, vous irez immĂ©diatement appauvrir des dizaines de millions d’Africains» . Pour le prĂ©sident du Conseil français des investisseurs en Afrique « le Franc CFA facilite Ă©galement le commerce international car c’est une seule monnaie et il est convertible ».

L’idĂ©e d’une monnaie unique pour les pays de la Cedeao est aussi vieille que l’institution mais ses premiĂšres bases date de 2009. La Zone monĂ©taire ouest africaine (Zmoa), pendant de l’Uemoa et lancĂ©e une dĂ©cennie plus tĂŽt opte pour la mise en place de l’Eco, une monnaie commune. Elle vise les pays ayant chacun leur monnaie, le Ghana, le NigĂ©ria, la Sierra LĂ©one, la Gambie et la GuinĂ©e. Avec pour vocation de s’étendre rapidement au Cap-Vert et au LibĂ©ria. Avant qu’en juin 2013, l’idĂ©e de l’étendre Ă  toute la Cedeao ne soit acquise. Depuis, la monnaie fait son chemin. Un comitĂ© de chefs d’Etat y travaille avec des experts pendant que la banque centrale a lancĂ© des concours pour retenir un nom ainsi qu’un logo. Depuis, le projet tĂątonne. Le NigĂ©ria, producteur de pĂ©trole exige des autres pays qui en sont plutĂŽt pour la plupart des importateurs de brut, un niveau de convergence Ă©conomique que les plus fragiles (GuinĂ©e Bissau, Niger, Togo, BĂ©nin) auront du mal Ă  atteindre d’ici l’échĂ©ance. Pour Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, l’un des premiers actes serait le plan de divorce entre le TrĂ©sor français et les pays de l’Uemoa par rapport au CFA. « Pour l’instant, ils ne l’ont pas fait » dĂ©plorent la journaliste et l’économiste lors d’une interview avec Afrika StratĂ©gies France. Pour les co-auteurs d’un livre sur le sujet, « la crĂ©ation de la monnaie unique ne se fera vraisemblablement pas en 2020» . Mais il faut noter un imbroglio important, c’est que depuis l’annonce de cette monnaie, plusieurs dirigeants prennent la dĂ©fense du CFA, comme s’ils ne sont pas encore prĂȘts Ă  s’en passer.

La monnaie unique vue par les dirigeants

Les chefs d’État des 15 pays concernĂ©s ont des avis qui divergent, Ă  plusieurs points de vue. Avec un PIB de 461milliards de dollars en 2018, le Nigeria devenu depuis premiĂšre puissance continentale devant l’Afrique du Sud n’entend pas s’associer avec le BĂ©nin qui plafonne Ă  8,6 milliards de dollars ou la GuinĂ©e Bissau qui peine Ă  atteindre 1,5 milliards. Alors, le gĂ©ant pĂ©trolier exige un niveau minimum de convergence Ă©conomique, ce qui a de quoi retarder les autres. En attendant, Abuja propose une entrĂ©e dans sa monnaie, le NaĂŻra, Ă  ses voisins notamment le BĂ©nin, le Cameroun et le Niger. YaoundĂ© ne veut pas en attendre parler avant d’envisager pour Ă  moyen terme, la monnaie unique. Pendant ce temps, Accra est impatient et propose deux groupes. Celui du Ghana avec notamment la GuinĂ©e, la Gambie, la Sierra LĂ©one, le LibĂ©ria et le Cap-Vert et celui du Nigeria, avec possibilitĂ© pour les pays de l’Uemoa d’intĂ©grer l’un des deux camps. Les Ă©conomies les plus fragiles de la communautĂ© prĂ©fĂšrent une monnaie commune unique « sans dĂ©lai » alors que les pro-CFA demandent de prendre le temps. Si Alassane Ouattara, Macky Sall et Ibrahim Boubacar KĂ©ĂŻta sont « trĂšs » favorables au maintien du CFA, « en attendant» , la plupart des autres pays de la zone ont du mal Ă  contrarier Paris. Dans une liste rĂ©guliĂšrement actualisĂ©e et tenue au Quai d’Orsay, seul Mahammadou Issoufou est clairement opposĂ© Ă  la monnaie coloniale, suivi du bĂ©ninois Patrice Talon. Marc KaborĂ©, au dĂ©part anti-CFA qui s’est permis de recevoir l’icĂŽne de la lutte, KĂ©mi SĂ©ba a depuis revu sa position. La menace terroriste omniprĂ©sente rĂ©duit ses marges de manƓuvres par rapport Ă  la France. Faure Gnassingbé quant Ă  lui reste sous l’influence du prĂ©sident ivoirien d’autant que le prĂ©sident togolais use de tous les moyens pour amĂ©liorer son image auprĂšs de Macron et en gagner la sympathie. La guinĂ©e Bissau qui a abandonnĂ© en 1997 son pesos pour rejoint la famille CFA s’y plait, ayant depuis rĂ©duit son inflation.

Ces divergences permettant Ă  l’ancienne puissance coloniale de tirer les ficelles, la porte de sortie est encore loin pour les États concernĂ©s. La moitiĂ© de la devise aux mains de la banque de France et le contrĂŽle monĂ©taire de Paris sur cette vaste rĂ©gion ne faciliteront point l’abolition de la monnaie coloniale. En attendant, acteurs et observateurs s’accordent Ă  dire que l’échĂ©ance de 2020 pour passer Ă  une monnaie commune au niveau de la Cedeao est une utopie collective.

 
MAX-SAVI Carmel
 
Source : Afrika Stratégies France
 

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