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Corruption au sein de la Justice : Les Prévenus, des Otages de Magistrats dans les Prisons civiles du Togo

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Caricature : Donisen Donald / Liberté No.2855


Les justiciables qui ont maille à partir avec la justice togolaise et qui ne sont pas encore jugés constituent des otages entre les mains des magistrats. Et si la lutte contre la corruption doit avoir des chances de réussir, il urge que ceux qui donnent l’impression de s’en soucier se tournent vers toutes les prisons du Togo et épluchent chaque dossier. Beaucoup de magistrats se sucrent sur le dos de pauvres citoyens qui devraient normalement recouvrer la liberté, mais qui, du fait de la cupidité de ceux qui disent rendre la justice au nom du peuple, sont obligés de débourser souvent pour recouvrer leur droit à la liberté. Des différents témoignages que nous avons recueillis, voici ce qu’il en sort.

Les justiciables togolais sont pour la plupart des otages des magistrats togolais! Cette affirmation vient d’un prévenu qui a fait l’amère expérience dans les geôles togolaise. A l’en croire, la plupart des chefs de parquets répondent souvent aux OPJ (officiers de police judiciaire) par ces mots : « Mettez-le dedans, après on verra ». Et cette phrase a souvent scellé bien des sorts. Pour une affaire, civile ou pénale, le consterné risque de plus en plus la prison. « Les magistrats attendent que les parents viennent payer une rançon pour que la victime sorte. Ils vont vous attribuer une infraction comme ils le disent eux-mêmes souvent, « ce ne sont pas des infractions qui manquent » », déplore une victime.

La liberté est la règle et la détention, l’exception. Mais de plus en plus, il apparaît que des juges font des mandats de dépôt la norme. Et une fois la victime en prison, elle fait tout pour sortir, surtout dans une affaire qui ne mérite pas de mandat de dépôt. Aussi mettra-t-elle la pression sur ses parents pour sa libération. Souvent, le magistrat dira à la famille que son cas est grave, juste dans le but de « faire monter les enchères ». Et comme ils disposent de « démarcheurs », ceux-ci viendront dire aux parents et au prévenu de ne pas prendre un avocat, parce que ce dernier « risque de compliquer son dossier ». Parfois, ils demandent au prévenu qui a déjà un conseil, de le dessaisir du dossier. « Tout faire pour que ce dernier ne gâte pas leurs affaires », nous a confié un prévenu.

Mais gare aux prévenus qui s’entêtent. Et si vous persistez avec l’avocat, ils vont faire trainer le dossier pour servir d’exemple aux autres qui ambitionnent également de recourir au service des avocats. « Certains magistrats vous diront que votre avocat ne pourra rien faire pour vous, parce qu’ils cherchent à tout prix à garder le prévenu plus longtemps. Malheureusement, dans bien des cas, et par faute de moyens, beaucoup finissent par dessaisir leur avocat et alors, le magistrat vous fixe sa rançon qu’il va appeler caution et que vous allez verser sans prendre le reçu. Si vous insistez à prendre le reçu, il vous le donne, mais le prévenu reste toujours en prison », jure une autre victime.

Il existe aussi des magistrats tacticiens, craignant de se mouiller ou d’être dénoncés aux médias. « Certains ne vous diront absolument rien, ils vont toujours reporter les audiences de votre parent, jusqu’à ce que vous-mêmes vous vous rendiez compte qu’il faut lui graisser les pattes et lui verser la rançon ». Dans des cas rares, des juges rendent la justice, mais attendent un remerciement –souvent en espèces- de la part de celui qui a eu raison selon le droit et le bon sens. « Mais gare si celui-ci ne le fait pas ; le jour où il aura encore un dossier sur la table de ce magistrat, il doit se considérer comme foutu, car il devra payer « deux rançons » : la première où la justice lui était rendue et la deuxième pour le dossier en cours », se désole un prévenu ayant été victime de cet état de chose.

Il existe une réalité dans la corruption des magistrats et qu’il urge de révéler. C’est la complicité des gouvernants qui voient et savent, mais ne disent rien parce que ces écarts de comportements constituent le point faible du magistrat le jour où on lui demande de rendre une décision politique et non plus juridique ; il est alors obligé de se plier, sinon ses dessous quant aux dossiers de « ses otages » et des rançons qu’il avait prises dans le passé pourraient être utilisés contre lui. Alors, le magistrat est obligé de faire ce qu’un officier militaire ou un OPJ, qui est en réalité son auxiliaire, lui demande de faire. Ce qui signifie tout simplement que chacun profite des pauvres populations sans déranger l’autre et la vie continue.

On défère sans preuves et une fois en prison, on en trouve pour exiger la rançon. Des magistrats vont jusqu’à s’énerver lorsqu’un justiciable cherche à tout prix à justifier son innocence. Alors, on entend ces juges dire à l’endroit du prévenu: « il veut dire qu’il connait le droit non ? Je vais lui montrer et il va voir ! ». Car pour eux, ce n’est pas votre raison qui compte, mais bien le moyen de percevoir la rançon !

Il y a plus de prévenus dans les prisons du Togo que de condamnés, et cette situation est encore plus remarquable dans les prisons civiles du Nord Togo où la presse et les associations de défense des droits de l’Homme sont rares ou souvent représentées par des néophytes qui n’ont aucune expérience dans les suivis des dossiers. Il nous revient que lors des dernières affectations, des magistrats togolais se disputaient les « places juteuses » en tout silence du Conseil Supérieur de la Magistrature (CSM). Il est des magistrats togolais qui changent de voitures comme le feraient de grands commerçants ; certains même commanderaient leurs tenues vestimentaires en France. Au tribunal d’une grande ville de l’intérieur du pays, le procureur ne s’entendrait pas la plupart du temps avec un de ses substituts sur le partage des dossiers juteux ; le premier ferait souvent la java dans des hôtels de Défalé et garderait pour soi les « bons dossiers ». Il serait parfois obligé d’aller à la prison pour se renseigner auprès des détenus et flairer les bons coups. Plus dans le septentrion, des prisonniers mourraient comme s’il y avait une peste des volailles, mais le déferrement des otages continuerait sans inquiétude. L’Inspection générale des services juridictionnels et pénitentiaires existe-t-elle quand même ? Se demande-t-on.

« Faut-il rester les bras croisés devant cette situation qui n’honore pas le Togo et sa justice? Qui viendra nous sauver ? », a chanté la vedette ivoirienne Tiken Jah Fakoly. Hier, s’est ouvert un atelier de la Haute autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (HAPLUCIA). Un artiste a interpelé le CSM sur l’éthique et la déontologie des magistrats. En attendant de voir enfin cet organisme à l’œuvre, la corruption au sein de la magistrature a encore de beaux jours devant elle. Malheureusement.

Abbé Faria

Source : Liberté No.2855 du Vendredi 08 Février 2019

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