DĂ©but de Fin d’un GĂ©ant aux Pieds d’Argile : Jurisprudence Togolaise de la CEDEAO

0
236


Par une maladroite estocade d’un nĂ©buleux regroupement du nom de la CEDEAO (CommunautĂ© Economique des Etats de L’Afrique de l’Ouest), la lutte de libĂ©ration en cours au Togo vient de recevoir « un coup isolĂ© ». Mais comme l’achĂšve bien le dicton, ce coup est loin, trĂšs loin d’« arrĂȘter le combat » des Togolais. D’une part, il faut reconnaĂźtre par ce comportement de lĂąchetĂ© et de fuite de responsabilitĂ© que la CEDEAO a montrĂ© ses limites. Pire, comme l’a pointĂ© le prĂ©sident sĂ©nĂ©galais, la jurisprudence togolaise risque de hanter le regroupement.

A la sortie de la feuille de route le 31 juillet 2018, la coalition a cru bon de se montrer prudente en Ă©vitant de tomber dans ce qui s’apparente dĂ©jĂ  Ă  l’époque Ă  un piĂšge tendu. Le piĂšge c’était la feuille de route imposĂ©e par la CEDEAO. Rejeter ce document Ă  sa naissance dans ce contexte serait synonyme de dĂ©fier les chefs d’Etat et donc de tomber dans le piĂšge tendu par la CEDEAO qui aurait ainsi trouvĂ© un argument marteau pour se retirer du bourbier togolais en ouvrant le boulevard Ă  la dictature qui ferait Ă  sa guise. Mais dans le mĂ©contentement gĂ©nĂ©ralisĂ© nĂ© d’une telle feuille de route alambiquĂ©e, il y a heureusement eu des formations politiques pour faire une analyse politique approfondie en considĂ©rant ce document comme «un verre Ă  moitiĂ© plein» afin de prendre la CEDEAO et sa monarchie aux mots. Nous y sommes. Les formations politiques qui s’étaient estimĂ©es satisfaites de cette dĂ©cision communautaire de sortie de crise au Togo en parlant mĂȘme de « victoire d’étape», ont fini par avoir raison sur l’histoire.

En suivant la CEDEAO, la coalition Togolaise et sa population ont dĂ©sormais l’avantage d’avoir pris conscience de leur statut d’orphelins de la sous-rĂ©gion. Du coup, le Togolais doit apprendre Ă  se battre sans compter sur quelque regroupement de chefs d’Etat que ce soit. Inutile de rappeler que la mise en Ɠuvre de ces recommandations-piĂšges est trĂšs tĂŽt devenue un grand danger qui mettra la monarchie dos au mur au point d’obliger la CEDEAO, elle aussi, Ă  faire tomber le masque. De quelle crĂ©dibilitĂ© dispose encore un regroupement qui ne peut pas obliger un membre Ă  appliquer des recommandations par elle Ă©dictĂ©e? Puisque la GuinĂ©e Bissau n’avait pas un trĂ©sor de guerre gratis Ă  partager aux chefs d’Etat de la CEDEAO, quand elle Ă©tait en difficultĂ©, la CEDEAO a cru bon de se dĂ©placer pour s’imposer par la maniĂšre forte. Des sanctions Ă©taient mĂȘme tombĂ©es sur 19 personnes qui Ă©taient considĂ©rĂ©es comme les mauvais Ă©lĂšves du rĂšglement de la crise Bissau guinĂ©enne.

De pĂšre en fils, la racine du mal togolais est l’absence d’alternance pour cause des Ă©lections truquĂ©es, faute de reformes

En 2005, Eyadema meurt et transmet ses mĂ©thodes de conservation de pouvoir Ă  son fils par le biais de la CEDEAO qui est venue cautionner un dĂ©sordre qui fera 500 morts aux bas mots. Le 19 aoĂ»t 2017 naĂźt un ouragan politique qui inquiĂšte la monarchie au point d’obliger celle-ci Ă  solliciter, une deuxiĂšme fois, la mĂȘme CEDEAO. Celle-ci arrive et impose les reformes qui sont censĂ©es, pour une fois, accoucher des Ă©lections crĂ©dibles. Le palais de la Marina aprĂšs avoir, dans un premier temps, criĂ© victoire commence par traĂźner les pas Ă  l’application desdites reformes qu’il s’efforce Ă  contourner par des raccourcis afin d’imposer aux Togolais une Ă©lection sans reformes. La classe politique togolaise prend son mal en patience et observe la CEDEAO dans sa complaisance. Au finish, le regroupement des chefs d’Etat affiche ouvertement son soutien Ă  LomĂ©. La CEDEAO n’a plus d’arguments contre les Togolais, mais les Togolais ont dĂ©sormais un argument contre la CEDEAO.

Quand les chefs d’Etat se sont rĂ©unis Ă  Abuja, certains d’entre eux sont arrivĂ©s en avocats dĂ©fenseurs pour le pouvoir togolais. Le cas du prĂ©sident du Ghana qui, en rĂ©alitĂ©, n’était qu’un loup dans la bergerie pour cette crise. Certains prĂ©sidents n’ont pas hĂ©sitĂ© Ă  se doigter en altercation sur la crise togolaise, les uns accusant les autres de complicitĂ© pour la dictature. Inutile de rappeler que certains parmi eux, Ă©taient des canaux de transmission de sous Ă  une race d’opposants togolais. Les deux mĂ©diateurs par exemple, dont les approches sur la crise togolaises Ă©taient discordantes, sans qu’aucune ne soit Ă  l’avantage des Togolais, ne se seraient d’ailleurs pas fait de cadeaux pendant cette rencontre Ă  Abuja.

Quant Ă  un monsieur comme Ouattara, il n’avait d’yeux et d’oreilles que pour la cause de Faure GnassingbĂ© dont le pays a servi de base arriĂšre pour la rĂ©bellion qui a fait de lui un prĂ©sident. Des prĂ©sidents n’avaient d’yeux et d’oreille que pour le prince de la Marina, soit par ce qu’il a su faire circuler une partie du trĂ©sor de guerre cumulĂ© au dos des Togolais, soit parce que le Togo fut pendant longtemps une base arriĂšre financiĂšre ou militaire pour la survenue de certains rĂšgnes.

Certains voisins du nord, comme le Burkina, dont on ne soupçonnait pas une quelconque entente pour cause de rĂ©centes brouilles politico-militaires avec le Togo ont surpris par leur silence. Pire que le silence, certains offraient leurs bons offices Ă  ouvrir les portes partout oĂč la monarchie et ses porteurs de mallettes avaient de la peine Ă  se faire accueillir. A quelques encablures prĂšs, les rares chefs d’Etat francophones qui n’étaient pas d’accord avec les mĂ©thodes de voyou Ă©talĂ©es Ă  Abuja n’avaient pas de voix. Seuls les pays anglophones ont pu se dĂ©marquer sans pouvoir changer la donne.

Mais la grande inconnue demeurera celle de savoir quel rĂŽle a jouĂ© le prĂ©sident Buhari du haut de ses prĂ©rogatives de prĂ©sident tournant d’une CEDEAO dĂ©sormais devenue un panier Ă  crabes. Nos sources lui disaient absent pour raison de santĂ© et qu’il ne s’était prĂ©sentĂ© Ă  cette 54e cession qu’à l’ouverture avant de s’éclipser. On veut bien croire, mais en tant que dĂ©tenteur de la prĂ©sidence tournante, pays hĂŽte de la confĂ©rence, mĂȘme si Buhari Ă©tait absent, quelqu’un a dĂ» reprĂ©senter le Nigeria, soit-il un prĂ©fet d’un district. Quelle Ă©tait alors la position du gĂ©ant Nigeria face Ă  ce triste dĂ©nouement ? Et pourtant, on sait que ce pays s’est dĂ©marquĂ© positivement depuis des lustres dans cette crise.

Les petits fonctionnaires

Une bonne partie des petits fonctionnaires de la CEDEAO qui avaient un droit de regard dans cette crise, soient-ils des membres du comitĂ© de suivi ou autres, n’ont pas fait de mystĂšre Ă  soutenir le monarque dans ses dĂ©rives. Rapport tronquĂ© par-ci, dĂ©clarations controversĂ©es par-lĂ . La race des GbĂ©henzin et comparses, eux-autres, on les voyait donc venir. Pas de surprise donc de leur cĂŽtĂ©. Mais que s’est-il passĂ© avec leur patron chef d’Etat ? Le Baron d’UNIR qui soutenait que « dans la crise togolaise mĂȘme Ă  la CEDEAO chacun a son prix » a-t-il finalement raison du bon sens? Aucun secret ne rĂ©siste au temps. Mais si compromission il y a eu, les dĂ©cideurs qui se sont appropriĂ©s la crise togolaise doivent savoir que, s’il est vrai qu’en temps difficiles, c’est dans les petits territoires que les grands hommes se construisent une renommĂ©e, il est tout autant vrai que c’est aussi dans ces territoires qu’ils perdent leur renommĂ©e.

La sécurité de Tikpi Salifou Atchadam dans la CEDEAO

Lui, c’est l’homme du 19 AoĂ»t. Il incarne la lutte de libĂ©ration dans sa forme actuelle. Connaissant bien la dictature en place qui a dĂ©jĂ  fait ses preuves dans l’assassinat des adversaires politiques, dĂšs que sa tĂȘte a Ă©tĂ© mise Ă  prix par Faure GnassingbĂ© et ses officines militaires et civiles, il a dĂ» se faire discret en comptant que grĂące Ă  la bonne foi de la CEDEAO qui Ă©tait sur la crise la situation n’allait pas durer. A l’époque, il Ă©tait encore possible de compter sur cette communautĂ© qu’on croyait ĂȘtre capable de trancher en faveur de la veuve et de l’orphelin au Togo comme ils l’ont fait en GuinĂ©e Bissau. Et Ă  chacune de ses sorties, il n’a pas manquĂ© de rappeler ses paires opposants en lutte Ă  un minimum de respect pour les dĂ©marches initiĂ©es par la CEDEAO afin de savoir jusqu’oĂč elle veut bien conduire la crise togolaise. Cette posture de la coalition a aujourd’hui permis de suivre le regroupement communautaire jusqu’à son dernier retranchement. On sait donc que ces messieurs, Ă  quelques exceptions prĂšs, n’ont d’yeux et d’oreilles que pour ceux qui peuvent faire circuler des milliards ici et lĂ .

La CEDEAO a choisi son camp. C’est alors Ă  se demander si demain Atchadam n’est pas aux USA, s’il n’est pas en Europe et il n’est pas dans un pĂŽle lointain de l’Afrique et qu’il se retrouve dans l’espace CEDEAO, n’a-t-il pas des raisons de craindre pour sa sĂ©curitĂ© quand on ne sait plus qui fait quoi dans la crise togolaise qui est devenue une foire d’Ali-Baba sous la supervision de la monarchie militaire au Togo? C’est juste une question qui vaut son pesant d’or. Mieux, une invite Ă  Atchadam qui doit prendre les dispositions qui s’imposent avec les organisations et institutions compĂ©tentes et encore dignes de crĂ©dibilitĂ© et de dĂ©fense de droit de l’homme pour poser le dĂ©bat sur sa sĂ©curitĂ© pendant que la lutte de libĂ©ration, qu’il a enclenchĂ©e, fait son chemin.

La chasse aux sorciĂšres pour disloquer la coalition

Une chose est de doigter la CEDEAO et son enfant adoptif Faure GnassingbĂ©, l’autre chose est de se demander qu’est-ce que la classe politique togolaise de l’opposition a fait pour Ă©viter que cela arrive. Il vous souvient que dans l’une de nos parutions de 2018, nous avions titrĂ©, « OPPOSITION TOGOLAISE, ET SI «Si ON CHANGEAIT DE METHODES : Les paradoxes d’une lutte de libĂ©ration ».

Dans une Ă©dition passĂ©e, c’était notre titre. Notre modeste plume regrettait le fait qu’une fratrie d’opposants togolais fasse usage depuis les annĂ©es « 90 d’une mĂ©thode qui perd ». Nous ne croyions pas si bien dire quand on dĂ©plorait dĂ©jĂ  le fait que « Depuis que l’argent a remplacĂ© toutes les valeurs au Togo, surtout en politique, un autre adage a triomphĂ© du bon sens : « on ne refuse pas l’argent », pour ne pas dire « l’argent n’a pas de couleur ». Le pire est que, mĂȘme quand cet argent provient des milieux au pouvoir, l’argument ne manque pas : « c’est notre argent, il faut prendre pour les combattre ». Au nom de ces philosophies aussi lĂ©gĂšres qu’en crise avec le bon sens, certains politiques sont devenus des hommes d’affaires et les stratĂ©gies de lutte rament.

La RĂ©publique est ainsi prise en Ă©tau entre, d’un cĂŽtĂ©, les voleurs de la RĂ©publique qui dirigent et qui ont envie d’acheter le silence de tout le monde afin de piller Ă  vie et, de l’autre cĂŽtĂ©, ces leaders de l’opposition qui marchandent ou leur silence ou leur reprĂ©sentativitĂ© contre des prĂ©bendes que la race aux affaires veut bien laisser tomber pour eux. Si on ne prend pas garde, la lutte politique au Togo risque d’ĂȘtre un terrain oĂč les acteurs se partagent des rĂŽles en faisant croire qu’ils luttent pour arracher une alternance. La lutte de libĂ©ration au Togo fut et reste encore plombĂ©e par des commerçants politiques
 Il est vrai, contre une dictature qui a cumulĂ© un trĂ©sor de guerre de cinquante ans, il est difficile de combattre les poches vides. Mais la mĂ©thode qui veut qu’on prenne l’argent du diable pour le combattre est lĂ©gĂšre, immorale et malsaine».

Toujours parlant de la coalition et ses atermoiements, tĂ©moins de l’histoire, nous avions lancĂ© un appel Ă  « la vigilance, car un jour le peuple nous demandera qu’avez-vous fait en tant que journaliste ». Nous avions dĂ©plorĂ© des informations selon lesquelles pendant des voyages dans le cadre de la crise togolaise, des individus n’hĂ©sitent pas Ă  recevoir voire demander des enveloppes de la part de ceux qui sont devant les dĂ©marches principalement les mĂ©diateurs et autres chefs d’Etat influents de la crise. Nous avions Ă  l’époque appelĂ© ceux qui se comportent ainsi Ă  un changement de comportement ». Actuellement, un doute s’est installĂ© sur la sincĂ©ritĂ© des chefs d’Etat qui se sont mis, Ă  un moment donnĂ©, devant la crise togolaise en sapeurs-pompiers. La solution qu’ils croient avoir finalement trouvĂ© pour les Togolais pousse Ă  se demander si certains n’ont pas Ă©tĂ© gratifiĂ©s de la puante magnanimitĂ© de la Marina. Si cette hypothĂšse se confirmait demain, est-ce que les leaders qui ont fait de la crise togolaise un fonds de commerce peuvent accuser ces chefs d’Etat si eux-mĂȘmes, leaders victimes de la crise, n’ont pas pu rĂ©sister au charme de l’argent ?

Le lait est trait, il faut le boire

Abi-Alfa
 
Source : Le Rendez-Vous No.336 du 08 janvier 2019
 

Laisser un commentaire