Editorial de FSA du 18 Juillet : Afrique : Institutions fortes ou Hommes forts ?


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Editorial de Fenêtre sur l’Afrique du 18 Juillet sur radio Kanal K en Suisse
 
Afrique : Institutions fortes ou Hommes forts ?
 
Ici et là en Afrique, on assiste à ce que l’on peut appeler un retour aux fondamentaux de l’autocratie déguisée en, la non moins dangereuse, démocrature. L’actualité la plus récurrente dans nombre de pays du continent noir c’est l’étouffement des moindres avancées démocratiques symbolisées par des constitutions adoptées dans les années 1990. La nouvelle donne c’est la révision de ces textes fondamentaux constituant de légers progrès politiques en y extirpant justement les articles disposant lesdites avancées.
 
Cette volonté des régimes enclins à ce retournement politique créée des velléités politiques dans leurs Etats. D’aucuns sont déjà parvenus à leur fin. C’est notamment le cas du Togo où Gnassingbé père s’est levé très tôt pour commettre sa forfaiture ; ce fut en décembre 2002. La constitution plébiscitée par plus de 90% de la population togolaise fut purement et simplement coupée des dispositions fondamentales faisant rentrer le Togo dans le concert des nations non seulement modernes mais aussi et surtout démocratiques ; du moins dans les textes. Sauf que le naturel du « général » est vite revenu au galop.
 
Ce que les Togolais vivent encore comme la pire des dernières tragédies politiques qu’ils connaissent, est malheureusement devenu la « mode » politique dans plusieurs pays africains. Parlons-en de certains d’entre eux. Il y a ceux qui n’ont finalement pas pu réaliser cette « bêtise » politique : il s’agit du Bénin et du Burkina Faso. Inutile de rappeler ici que le seul mérite de l’avortement desdits projets dans ces deux pays revient à leurs populations qui y sont restés vigilantes et mobilisées.
 
Il y a ceux qui sont actuellement à l’œuvre pour accomplir l’innommable. Il s’agit du Burundi et de la RDC. Au Burundi, la perversité se loge dans une interprétation sciemment erronée et tendancieuse de la constitution afin de permettre à Nkurunziza de se maintenir au pouvoir après les deux mandats légaux. En RDC, Joseph Kabila fils fait feu de tout bois pour changer la constitution afin de pouvoir briguer un autre mandat après avoir accompli les deux légaux. A propos du coup de force constitutionnelle en préparation, voulant évoquer la nécessité de l’alternance au pays de Pays de Patrice Lumumba, M. Luc Hallade, ambassadeur de France accrédité à Kinshassa, a déclaré le 14 juillet dernier : « L’élite politique semble continuer à penser que la politique de ce grand pays se joue, se fait et se défait, dans un cercle et un périmètre restreints, comme si au sein du vaste Congo, la République de la Gombe devait décider du sort et du destin du peuple congolais tout entier. Il faut savoir quitter le pouvoir comme il faut savoir quitter ses fonctions, aussi intéressantes et prestigieuses soient-elles ».
 
Un autre cas, qui mérite une analyse un peu plus complexe car sa situation politique est assez singulière, c’est celui du Rwanda. Qu’on l’aime ou pas, toujours est-il que Paul Kagamé est en train de créer les conditions nécessaires à la révision de la constitution rwandaise afin de briguer un autre mandat au-delà des deux légalement prescrits. Là aussi la problématique de l’Homme au détriment des institutions fortes est une réalité.
 
Nous allons nous arrêter sur ces cas au risque de nous lancer dans une analyse exhaustive, sûrement laborieuse mais surtout désespérante, des diverses velléités constitutionnelles africaines. Il est un fait que la tendance dans beaucoup de pays africains est de tailler ou de retailler des textes fondamentaux sur mesure à des hommes addict au pouvoir. Ce fut ce qui prédominait jusqu’aux crises politiques des années 1990. Pourquoi promouvoir encore aujourd’hui des « Hommes » forts en lieu et place d’institutions fortes, lorsque plusieurs pays d’autres cieux qui connaissaient les mêmes situations politiques d’avant 90 sont aujourd’hui des émergents ?
 
En 1962 déjà, René DUMONT, agronome et homme politique français, disait que l’ « Afrique noire est mal partie ». Aujourd’hui nous pouvons affirmer que l’Afrique noire ne veut pas partir du tout. Pire, elle veut retourner en arrière, à l’époque des « Hommes » forts promus et bénis par le colon. Les populations africaines vivent, quant à elles, l’ère démocratique dans leur for intérieur, dans leur esprit. Autrement dit, les dirigeants mordus des pratiques d’avant 90 veulent vivre dans un « monde » anachronique qui ne contribuera en rien à la promotion de la puissance économique et politique qu’appellent les filles et fils de la Mère Afrique de tous leurs vœux. Comment des hommes dits d’Etat peuvent-ils encore aujourd’hui estimer que leurs singuliers destins priment sur la destinée de tout un peuple, de tout un continent ?
 
L’Afrique a besoin d’institutions fortes ; c’est le seul gage de l’instauration et de la pérennisation de la pratique démocratique sur le continent. L’homme providentiel, le messie, etc. ne sont que purs fantasmes et chimères à notre époque. Blaise Compaoré l’a appris à ses dépens. Quand Barak Obama lui parlait d’institutions fortes, lui, répondait Homme fort. Nous savons tous aujourd’hui où se trouve l’homme fort qu’il se croyait. Que nos dirigeants arrivent à apprendre des autres. Les institutions fortes sont un frein à la personnalisation du pouvoir politique ; personnalisation qui est le cancer récurrent de la pratique politique en Afrique.
 
Une fois des institutions fortes en place, les Hommes passeront et éventuellement repasseront. Ils passeront mais les institutions, elles, resteront. Ainsi les conditions seraient créées pour leurs propres libertés ; car personnaliser le pouvoir conduit à la perpétuer, ce qui amène à user des moyens illégaux voire criminels pour s’y accrocher. In fine on craint le retour du bâton et on se vautre dans une marre politique nauséabonde de crimes abominables plongeant le tyran dans sa propre prison, voire un labyrinthe sans issu.
 
Créer des institutions fortes est gage de plus d’égards aux devoirs politiques et citoyens. Ceux qui aspirent à des responsabilités nationales de haut rang ne rechigneront à accomplir leurs devoirs régaliens. Ainsi, comme au Togo par exemple, les premiers responsables des divers pouvoirs respecteront volontiers l’article 145 de la Constitution qui dispose « Le Président de la République, le Premier Ministre, les membres du Gouvernement, le Président et les membres du bureau de l’Assemblée nationale et du Sénat et les directeurs des administrations centrales et des entreprises publiques doivent faire devant la Cour Suprême une déclaration de leurs biens et avoirs au début et à la fin de leur mandat ou de leur fonction ». Les Togolaises et Togolaises attendent du gouvernement Klassou l’ouverture du bal.
 
A force de rétropédaler, de mépriser les aspirations profondes et primaires de ses populations, la tempête ne tardera pas à montrer à Faure Gnassingbé la l’entrée de sa demeure, parole d’un ancien.
 
 
La Rédaction de FSA
 
Radio Kanal K, Suisse
 

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