Exploitation de gravier à Bolou-Vavatsi dans le Zio : Descente dans une carrière où les Chinois se relayent et se font des milliards

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  • Aucune œuvre sociale dans le village, conditions de travail exécrables

L’Afrique et plus particulièrement le Togo est malade de ses ressources minières. Il suffit de faire un tour dans les régions minières pour se rendre compte de l’évidence. Dans le sud du Togo, trois préfectures illustrent bien cette caricature malheureuse : Vo, du Yoto et du Zio. Nous nous intéressons une fois de plus à la préfecture de Zio pour les multiples carrières dont elle regorge.

En mars 2019, nous avions fait cas d’une exploitation d’une vaste carrière de gravier à Bolou-Vavatsi. Nous avions mis en exergue l’opacité quasi institutionnalisée qui entoure la gestion de cette carrière détenue par des Chinois. Nous avions déploré les dégâts environnementaux et le non-respect des engagements de la responsabilité sociétale des entreprises ainsi que les conditions plus que déplorables des agents qui travaillent dans la carrière. A la suite de la cession à une autre société, nous nous sommes une fois de plus transportés sur le terrain. C’était le dimanche 05 juillet 2020. Curieusement, rien n’a changé. Les populations souffrent toujours le martyre. Les agents travaillent dans des conditions exécrables qui n’ont rien à envier de celles décrites dans Germinal d’Emile Zola. Le quotidien est fait d’accidents et de maladies et de salaires sont dérisoires. Pendant ce temps, les Chinois se constituent des fortunes qu’ils rapatrient à leur guise, puisque le permis d’exploitation a été renouvelé pour encore trois ans.

Les Chinois pillent un peu puis cèdent à d’autres Chinois

En mars 2016, un permis d’exploitation du gneiss a été délivré par la Direction générale des mines et de la géologie (DGMG) à l’Entreprise d’extraction de sable et de gravier (EESG SARL U), appartenant au Chinois Ding Peixi. Le projet consiste à exploiter et à concasser un affleurement de gneiss pour la production du gravier dans le village de Bolou-Vavatsi. Le site occupe une superficie de deux hectares neuf ares quatre-vingt-quatre centiares (2ha 9a 84ca). L’EESG qui est dans sa première expérience dans l’exploitation d’affleurement rocheux et de production de gravier au Togo, n’a respecté aucun des engagements pris lors du processus d’acquisition du site.

« Beaucoup de mystères entourent cette carrière comme bien d’autres dans la préfecture du Zio. Il est nécessaire dans un premier temps que les populations qui vivent dans une situation déplorable, puissent rentrer dans leurs droits, surtout qu’elles aient accès à l’eau potable. Le permis d’exploitation de trois ans arrivant à échéance le 31 mars 2019, on espère que les termes du contrat vont être renégociés au profit des populations et de l’État avant tout renouvellement », avions-nous suggéré en mars 2019. Mais, il n’en fut rien. Le secteur minier togolais étant le domaine par excellence de la corruption.

En effet, l’alinéa 4 de l’article 19 du Code minier dispose : « Les demandes de renouvellement des permis d’exploitation devront être présentées au moins six (6) mois avant l’expiration de la période en cours. Toutes les demandes devront être accompagnées d’un nouveau programme de développement et d’exploitation et des preuves que le gisement concerné est encore susceptible d’exploitation économique ». Le permis expirant le 31 mars 2019, l’ESSG aurait dû donc introduire sa demande de renouvellement en octobre 2018. Mais c’est seulement le 27 mai 2019, soit deux mois après l’expiration du permis, qu’elle a sollicité le renouvellement. Et le 02 juillet 2019, le permis de renouvellement est signé par le ministre des Mines et de l’Energie, Marc Ably-Bidamon. En clair, pendant plus de trois mois, c’est-à-dire du 31 mars au 02 juillet 2019, l’EESG a exploité le gneiss de Bolou-Vavatsi en toute illégalité. « Les renouvellements d’un permis d’exploitation sont de droit, à condition que le titulaire ait respecté les obligations de la présente loi et les engagements de son programme de développement et d’exploitation, que son nouveau programme soit acceptable et qu’il remplisse les conditions administratives relatives aux demandes de renouvellement », précise pourtant l’alinéa 6 de l’article 19 du Code minier.

Ce n’est pas tout. Le 23 octobre 2019, une chose étrange se produit. L’EESG du Chinois Ding Peixi qui s’est fait octroyer courant 2019 d’autres permis d’exploitation dans la préfecture du Bas-Mono, décide de céder son permis d’exploitation renouvelé pour une durée de trois ans à l’Entreprise des minerais du Togo (EMT SARL) créée de toutes pièces en 2019 par un autre Chinois, Guo Songmin qui a cédé le 23 juin 2020 68%  des parts sociales à Dong Changyou qui en est désormais le gérant. Ainsi, depuis le 12 novembre 2019, date de la signature de la cession du permis, c’est la société EMT qui pille le sous-sol de Bolou-Vavatsi.

Tout donne l’air de pratiques mafieuses, est-on tenté de dire. En tout cas, sur le site, les employés s’en sont aperçus également. « L’« ancien » Chinois a vraisemblablement cédé le site à d’autres Chinois. Depuis, il n’intervient plus dans les affaires concernant le site. Mais parfois, ce sont certains de ses engins utilisés au niveau d’Afangna qu’on ramène ici pour les travaux », déclare un employé.

Bolou-Vavatsi, un village qui ne profite pas de ses richesses

Pour aller à Bolou-Vavati, un village situé au nord-est de Tsévié, il faut s’armer de patience et de courage. Entre les camions qui se suivent et soulèvent la poussière et les motocyclistes qui roulent avec acrobatie en slalomant sur cette route non bitumée et cabossée,  le danger est permanant. Parlant d’infrastructure, il n’en existe pas. C’est le désert total. Aucun service social n’existe non plus. Au bord de la route Tsévie-Alokoègbé et à quelques centaines de mètres du site, on aperçoit juste une école primaire faite en banco et qui résiste aux aléas du temps. L’établissement fait face au sentier qui débouche sur le site en allant à Bolou Vavatsi. « C’est le temps qui nous dicte sa loi ici. Quand la pluie s’annonce, il faut congédier tout le monde. Nous voyons passer beaucoup de véhicules qui envahissent de poussière nos salles de classe », confie un jeune enseignant volontaire.

A Bolou-Vavatsi, la situation est encore plus chaotique. Pas une école, même en banco. De petits enfants fréquentant le cours primaire, sont obligés d’aller à Ayivi Kové, situé à un peu plus de 6 kilomètres. Chaque année, ces mômes parcourent des kilomètres avec tous les risques possibles.

Malgré les exploitations et les millions qui sortent de ce village, les habitants continuent à y boire de l’eau de marigot ou de ruissellement. Dans le village, les jarres sont dressées de manière diagonale afin de recueillir les eaux de ruissellement. Lors de notre dernier passage le 05 juillet 2020, l’eau qui nous a été servie était de couleur rougeâtre. «C’est ce que nous buvons ici. Soit il pleut et nous recueillons directement l’eau de pluie ou nous allons dans certains endroits où l’eau stagne pour en chercher », déplore une femme. Pourtant, à en croire le chef du village et d’autres jeunes, les Chinois avaient promis de faire des projets d’adduction en eau potable dans le village. Mais depuis leur arrivée, ils n’ont pas tenu leurs engagements. Selon certains agents, c’est tout récemment qu’un forage a été érigé dans la carrière même.

Pour ce qui est des autres services sociaux de base, c’est le cadet des soucis des  « Chinois ». Ce grand village de plusieurs centaines d’habitants ne dispose d’aucun centre de santé. Les personnes alitées sont transportées, parfois dans des conditions insupportables pour aller se soigner à Tsévié ou ailleurs. Aussi l’état de la route n’arrange-t-elle pas les choses.

Au-delà de tout, c’est le désastre écologique, surtout des dégâts des particules rejetées par l’exploitation sur la santé des populations qui est préoccupant. En dehors des agents sur le site qui ne sont pas protégés (nous y reviendrons), les populations sont exposées à toutes les maladies pulmonaires. La poussière dégagée par le site est directement inhalée par les habitants. Malheureusement, aucun suivi ni accompagnement n’est fait. Les autorités locales aussi ne semblent pas prendre la mesure de la situation. « À cette allure, nous risquons tous de mourir ici. Les gens viennent exploiter notre sol, ils ne nous font rien, et c’est seulement la poussière qu’ils nous envoient tous les jours. Eux, ils respirent l’argent et nous, la poussière », s’indigne un natif du milieu.

En réalité, les exploitants profitent bien souvent de la passivité ou carrément de la naïveté des populations pour se sucrer sur leur dos et sur leur santé sans rien offrir en retour. Pourtant, la loi N°2011-008 du 05/05/2011 relative à la contribution des entreprises minières au développement local et régional fait obligation à tout exploitant de ressources minières, titulaire de permis d’exploitation à grande ou à petite échelle ou même titulaire d’un simple permis d’exploitation artisanal à contribuer économiquement à la vie de la communauté propriétaire des terrains sur lesquels il extrait son minerai. Ceci dans la perspective de réaliser des œuvres socio-économiques et communautaires. « La participation financière est annuelle. Elle est versée à la fin de chaque année d’exploitation », dispose l’article 2 de cette loi. Selon les termes du permis de renouvellement attribué à EESG (article 9), elle est « tenue de participer au développement local et régional. La contribution consiste en une participation financière annuelle minimale de cinq (05) millions FCFA pour la réalisation d’œuvres socioéconomiques et communautaires dans la localité de Bolou-Vavatsi. Le montant de cette contribution minimale sera augmenté annuellement d’un (01) million de FCFA jusqu’à ce que ladite contribution minimale annuelle atteigne un plafond de dix (10) millions FCFA. Ce fonds est géré par un comité tripartite comprenant les représentants de la DGMG, de la société EESG et des populations locales ». Mais jusqu’à son départ, l’EESG n’a rien réalisé dans la localité. En plus, le comité tripartite n’a jamais existé.

L’EMTdont la contribution consiste en une participation financière de 0,75% de son chiffre d’affaire annuelle et en la réalisation d’œuvres socioéconomiques et communautaires dans la localité de Bolou-Vavatsi et ses environs conformément au décret N°2017-023/PR du 25 février 2017 portant détermination des modalités d’application de la loi N°2011-008 du 05 mai 2011 relative à la contribution des entreprises minières au développement local et régional, emboîte le pas à l’EESG. Bientôt un an, mais elle n’a entrepris aucune œuvre sociale dans la localité.

Même le chef du village, Togbui Adokou Kokou, n’est au courant de rien.  « Comme nous ne sommes pas vraiment instruits, nous ne comprenons rien. C’est vous-mêmes qui nous ouvrez les yeux sur certaines choses. Nous, on est dans le village ici et on est dans le noir total. On ne maîtrise pas grand-chose dans cette exploitation», dit-il amer. Devant la concession du chef, on y a découvert un tas de graviers. On croyait qu’il s’agissait d’un cadeau des Chinois au titre d’œuvre sociale. Mais ce n’était pas le cas. C’est un frère du chef, vivant à Lomé, qui le lui a bien acheté.

Par ailleurs, le chef regrette le manque de communication autour de l’exploitation et surtout avant les dynamitages. « Parfois, les gens sont surpris et le bruit de la bombe fait trembler. Il y en a qui ont des problèmes cardiaques. Le dynamitage décoiffe certains toits ou endommage des habitations éparpillées dans la brousse. Mais les Chinois ne font rien quand ils sont interpellés. Ils n’ont que faire de nous », déplore-t-il.

La carrière et les conditions de travail

A la traversée du site d’exploitation de gravier concassé de Bolou-Vavatsi, une chose attire l’attention. L’aspect sécuritaire. Le site n’est pas sécurisant ni pour les agents ni pour les habitants. Un gigantesque trou où se fait le dynamitage présente un danger indéniable. Une partie de la zone est juste clôturée par des tôles.

En outre, de la route nationale N°1 jusque sur le site de la carrière, aucun panneau ne renseigne sur la société et l’extraction et la transformation des roches en gravier concassé. Tout se fait dans l’anonymat complet. Il n’existe non plus aucune signalisation sur la route informant les usagers des passages fréquents de gros porteurs.

Les employés sont une trentaine sur le site et travaillent sans contrat. « C’est maintenant que nous sommes en train de nous organiser pour avoir un syndicat et pouvoir bien défendre nos droits et intérêts », informe un ouvrier. Ils n’ont droit qu’à un salaire dérisoire (40.000 F CFA) contre 100.000 F CFA promis au début de leur recrutement. Sur le site, ça ne dort vraiment pas. Les employés travaillent de 07 heures du matin à 22 heures la nuit, avec une petite heure de pause.

« Ce qui nous révolte, c’est qu’il y a au moins 7 Chinois sur le site mais qui sont grassement bien payés. Nous qui faisons la plus grande partie du travail déjà dans les conditions pénibles, on n’a rien de consistant. Même nos chaussures sont usées, les casques laissent à désirer. Ils nous avaient promis du lait et d’autres choses mais ils ne nous les ont jamais donnés. Il faut tout de même noter que nous sommes payés à temps et l’on n’a même pas d’arriérés avec eux. C’est le seul point positif. Le reste, c’est  difficile », renchérit un autre ouvrier.

Les accidents de travail sont récurrents. Mais leur gestion par les exploitants hasardeuse. Il nous a été rapporté qu’un ouvrier a perdu nombre de ses dents dans l’exercice de son travail. Mais après juste les premiers soins, il a été abandonné à son sort et contraint de reprendre très vite son travail afin de subvenir à ses besoins.

L’exploitation de cette mine profite beaucoup aux Chinois et dans une certaine mesure à la municipalité. Hormis les dimanches, tous les véhicules qui sortent de la carrière avec du gravier sont astreints à une taxe : 2000 F CFA pour les 22 roues, 1000F CFA pour les 10 roues et 500 F CFA pour les tricycles. Mais parfois, des agents de la municipalité, mus par la corruption, prennent moins et ne délivrent pas de ticket. En plus, c’est les dimanches que la plupart des véhicules font de bonnes affaires. Ils profitent de l’absence des agents de la municipalité pour faire plusieurs allers-retours. Ce dimanche 05 juillet 2020, nous avons, au cours de notre bref passage sur la route et le site, enregistré le passage d’une vingtaine de véhicules et d’un tricycle.    

Selon les informations recueillies sur le site, 20 m3 sont produits en l’espace de 35 minutes. L’exploitation est donc considérable par jour. Le mètre cube du gravier concassé se vend à 12 000 F CFA. Chacun de se faire une petite idée sur ce que brassent ces exploitants et leurs complices togolais dans ce village.

Bolou-Vavatsi manque de tout. Pourtant son sol, pour ne pas dire son sous-sol est riche dont profitent des réseaux qui ne pensent guère à développer le milieu. Ce village se meurt à petit feu sous le regard indifférent des autorités qui manifestement, préfèrent les commissions et les ristournes des exploitants que de défendre les intérêts de leurs concitoyens.

Shalom Ametokpo / Liberté Togo

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