Incendies des marchés de Kara et de Lomé : Les éléments qui confortent la nécessité d’une enquête internationale

marche-lome-enfeuA l’image du CST dont de nombreuses figures croupissent à la Gendarmerie nationale, la Coalition Arc-en-ciel plaide pour la mise en place d’une Commission d’enquête internationale pour faire la lumière sur les incendies qui ont ravagé les marchés de Kara et de Lomé. Et depuis quelques jours, la question suscite des débats et commentaires, allant des plus rationnels aux plus passionnés. Pourtant, l’idée de mettre en place une commission d’enquête internationale ne paraît pas farfelue. Bien au contraire, un certain nombre de faits oblige à se plier à cette exigence, pour la manifestation de la « vraie» vérité.
Une enquête internationale alors que le Togo dispose de nombreux services de renseignements, d’une Police, d’une Gendarmerie et bien sûr, de la très controversée agence nationale de renseignements ? Pour quoi faire ? La question revêt tout son sens, d’un point de vue scientifique.
Cependant, la légitimité d’une enquête internationale tire son essence de ce que depuis la survenue de ces sinistres aux effets dévastateurs à grande échelle pour l’économie nationale, pas un jour ne passe sans que le pouvoir et l’opposition, du moins son noyau dur, ne s’accusent mutuellement. Si du côté du pouvoir, ces événements seraient planifiés par le CST et en lien avec l’opération « Les derniers tours de Jéricho » qu’il a lancée à partir du 10 janvier pour soi-disant porter un coup d’arrêt au processus électoral en cours, du côté du CST, ces sinistres ne procèderaient que de la théorie du complot, destinée à le décapiter, à le vilipender et à empêcher la tenue des élections législatives dans les conditions qui ne garantissent aucune transparence. La référence est faite à loisir à l’incendie criminel du 27 février 1933 qui a ravagé le Reichstag, siège du parlement allemand à Berlin et sera suivi d’une suspension des libertés individuelles et d’une vaste campagne de répression dirigée contre les communistes.
Nul ne peut être juge et partie !
Il ne fait l’ombre d’aucun doute. Pouvoir et opposition deviennent ainsi des protagonistes dans cette nouvelle crise qui tire sa source des incendies. Or, « nul ne peut être juge et partie ». Car la double casquette de juge et partie fausse la crédibilité de l’enquête et de ses conclusions. Le bon sens exige que l’enquête soit menée par une entité extérieure aux deux protagonistes. La légitimité d’une enquête internationale tire sa source de cette maxime juridique.
Secundo, la procédure et la manière dont l’enquête est menée jettent un sérieux doute sur les réelles intentions de ceux qui en ont la charge. Le Capitaine Akakpo du Service de Recherches et d’Investigations, le Colonel Yark Damehame, ministre de la Sécurité, M. Essolizam Poyodi, Procureur de la République, ce sont les trois personnalités qui interviennent distinctement dans ce dossier. Sans la moindre coordination apparente. Premier à occuper l’arène, le Capitaine Akakpo a interpellé Gérard Adja, Agbéyomé Kodjo, Jean Eklou, Alphonse Kpogo, Mme Suzanne Dogbevi et bien d’autres personnalités membres du CST, le plus souvent dans le mépris le plus total de leurs droits élémentaires. Il sera suivi par le Procureur de la République, intervenant sur RFI qui jura que l’enquête suivait son cours normal et que les interpellations opérées étaient respectueuses des dispositions légales. Une inexactitude, parmi tant d’autres débitées à cette occasion.
Vingt-quatre heures plus tard, comme si le plan visait à noyer le CST, le Col. Yark Damehame convoque un point de presse à son cabinet, confirme la thèse politico-criminelle et, exhibe quelques individus comme étant les supposés exécutants du plan prétendument ourdi par des personnalités du CST. Toutes les déclarations de ces derniers n’auront qu’un seul but : faire porter le chapeau aux leaders du CST et les désigner comme les commanditaires des incendies des deux marchés. Le prétendu mode opératoire aussi a été déballé à loisir par ces individus ; on parlera même d’une préparation mystique, une déclaration accueillie par le ministre.
Les talons d’Achille du montage grotesque
Mais toute cette mise en scène, loin d’être un scénario parfait, a laissé des zones d’ombre, jusqu’aujourd’hui non élucidées. D’abord, les déclarations de Mohamed Loum qui prétend avoir exécuté le plan se démarquent de celles de son oncle qui assure qu’au moment où survenait l’incendie du marché de Lomé, son neveu dormait à poings fermés. Qui a tort ? Qui a raison ? En attendant d’y voir plus clair, il est évident que la déclaration de celui que Yark Damehame présente comme l’auteur des incendies est à prendre avec beaucoup de circonspection.
Ensuite, Yark Damehame pouvait-il, selon les procédures admises, présenter les éléments de preuves qu’il prétendait avoir découverts ? Sur ce plan, le ministre de la Sécurité s’est complètement fourvoyé. Car, lorsqu’il avait bouclé l’enquête sur l’attaque du CST par des milices du RPT/UNIR, du moins à en croire ses propres déclarations, il s’était refusé à laisser filtrer le moindre élément contenu dans la conclusion de cette enquête. « J’ai transmis le rapport au Parquet. Libre à lui de décider du sort à y réserver», avait-il dit en substance. Bref, il avait refusé de donner les noms de ceux qui étaient les auteurs présumés de cette tragédie et mis le Parquet devant ses responsabilités d’interpeller ou non, ceux que l’enquête épingle. Mais dans la présente affaire, il exhibe allègrement les prétendus exécutants, les laisse déballer leur supposé mode opératoire. Qu’a-t-il bien pu se passer ? En moins de cinq mois, l’homme se déjuge et se substitue au Procureur de la République, preuve que cette affaire ne se gère pas convenablement et que chaque personnalité intervenant dans ce dossier fait du zèle pour nuire au CST.
Quant aux experts de la Police scientifique française, ils n’ont été appelés en renfort qu’après le début des interpellations ; et jusqu’à ce jour, ils n’ont pas su dire avec exactitude l’origine de l’incendie. Plus expert que les experts français, Yark Damehame prétend avoir les éléments recherchés : des cocktails Molotov, des bidons d’essence, des bombes artisanales, ce seraient les objets qui auraient permis aux jeunes recrutés de mettre le feu au marché d’Adawlato. Avec une telle expertise au Togo, avait-on besoin de faire appel aux experts français ?
L’acharnement contre les leaders du CST contraste fortement avec le laxisme affiché à l’égard des hommes en charge de la sécurité du marché, des gendarmes dont le poste y est et de la Directrice générale de l’EPAM. Les propos rassurants de cette dernière quelques heures avant le déclenchement du sinistre, devraient lui valoir une interpellation et une audition dans une enquête qui se veut crédible. Car, en prétendant que toutes les dispositions étaient prises pour épargner au marché de Lomé ce drame, elle a pu participer à une opération de diversion, destinée à empêcher les commerçants prévenants de prendre des dispositions sécuritaires de leurs marchandises et sommes d’argent. Mais elle est n’est nullement inquiétée. L’affaire du gendarme pyromane, disons plutôt « fumeur de cigarettes » selon Yark Damehame, dans une station service et tout près d’une moto que le pompiste ravitaillait, est passée par pertes et profits. Quel sort aurait été réservé à un soi-disant militant du CST, appréhendé dans les mêmes conditions ? Tout ceci, bien analysé, enlève toute crédibilité aux interpellations en cours et à l’enquête.
De la nécessité d’une enquête internationale
L’histoire du monde étant une dialectique qui se répète, il ne serait pas superflu de rappeler que la plupart des enquêtes ouvertes au Togo, ne sont jamais bouclées. L’assassinat de Tavio Amorin, l’agression contre Dimas Dzikodo en octobre 2005, à l’époque redouté par le pouvoir, l’incendie de l’Institut Goethe, l’assassinat d’Atsoutsè Agbobli en 2008, de Gaston Vidada en 2011 et bien d’autres encore. Au nombre de celles qui sont menées par des missions internationales, l’attentat de Soudou ayant visé Gilchrist Olympio, à l’époque adversaire redoutable du clan Gnassingbé. Informé de la conclusion selon laquelle, c’étaient Ernest Gnassingbé et sa soldatesque qui en étaient les auteurs, Eyadéma Gnassingbé était resté de marbre. L’Armée répliquera plus tard sans toutefois les nommer, que c’étaient des éléments incontrôlés de l’Armée qui avaient perpétré cet attentat. Dans le dossier de la Lagune de Bè, pour se disculper, la même Armée prétendra que pour jeter de l’opprobre sur le régime Eyadéma, l’opposition avait cherché à la morgue du CHU-Tokoin, des cadavres qu’elle a jetés ensuite dans la lagune, pour, disait-elle, les présenter comme des victimes de la barbarie des forces armées. Tenez-vous bien, en plein couvre-feu !
Les enquêtes ouvertes par les soins des services sécuritaires au Togo sur des événements, si elles n’aboutissent pas, offrent des occasions au pouvoir de réviser l’histoire, de nier les évidences. Et ici aussi, le risque que cette enquête n’aboutisse jamais n’est pas écarté. Mais c’est le risque que les conclusions de cette enquête soient biaisées et destinées à régler des comptes aux opposants de Faure Gnassingbé qui est encore plus grand. Le pouvoir a beau se défendre, Arthème Ahoomey-Zunu a beau clamer que la justice togolaise « est indépendante et mérite d’être respectée », il n’ôtera pas pour autant la vaste ombre chargée de doute et de suspicion qui plane sur l’enquête en cours.
Dans ces conditions, seule une enquête menée par des services extérieurs et crédibles pourrait inspirer confiance. Les considérations tenant à son financement paraissent des arguments rase-mottes et totalement ubuesques. Car ce sont les institutions internationales elles-mêmes qui, dans un souci d’indépendance vis-à-vis du pouvoir établi et d’objectivité dans la relation des faits, couvrent ce volet. En 1992 comme en 2005, ni la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) ni l’Orgabnisation des Nations Unies (ONU) n’ont demandé à l’Etat togolais de financer leurs missions d’enquêtes respectivement sur l’attentat de Soudou et le bain de sang qui a permis à Faure Gnassingbé de capter le pouvoir présidentiel, au décès de son père.
Magnanus FREEMAN


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