Les militaires sénégalais de la force de la CEDEAO à Banjul, Gambie pour déloger Yayha Jammeh, Janvier 2017 | Photo : DR


« N’interrompez jamais un ennemi qui est en train de faire une erreur ». Napoléon Bonaparte, Empereur, Homme d’État français (1769 – 1821).
Dans un récent commentaire sur une page Facebook, un Togolais s’insurgeait contre l’éventualité d’une intervention militaire de la CEDEAO au Togo afin d’imposer sa Feuille de Route. Pour justifier son opposition à une telle éventualité, l’auteur traitait le président nigérian Muhamadu Buhari d’incompétence dans la gestion des affaires internes de son propre pays, ce qui, selon lui, le disqualifierait d’une intervention dans le règlement des problèmes d’un autre pays. Les réactions furent nombreuses, les unes aussi passionnées que les autres. Certaines réactions abordaient la question sous l’angle de la possibilité, alors que d’autres se souciaient beaucoup plus de l’utilité d’une telle intervention. Qu’en est-il de la pertinence de ces réactions?
La CEDEAO peut-elle intervenir militairement au Togo ?
Depuis son premier déploiement au tout début de la guerre civile du Libéria jusqu’à la récente intervention dans la crise post-électorale en Gambie, la CEDEAO a prouvé qu’elle peut intervenir dans tout pays membre dans lequel la paix civile est menacée dans ET dont l’armée nationale refuse ou a du mal à jouer son rôle de défense ou de protection des populations civiles. Le cas récent de la Gambie prouve que ce n’est pas seulement dans les zones en guerre que la CEDEAO intervient ; elle le fait aussi dans les zones sur le point de sombrer dans la guerre. En l’état actuel des choses, le régime togolais a montré qu’il est tellement allergique à l’idée d’alternance politique qu’il préférerait précipiter le pays dans l’abîme et embraser la sous-région. Donc si la CEDEAO remarque que le Togo est sur le point de sombrer dans un conflit, elle interviendra. Ce serait un scénario dont aucun Togolais ne serait fier, mais ce ne serait qu’une conséquence de la logique suicidaire que le régime a sciemment choisie au nom de la conservation du pouvoir.
Cela nous amène à une deuxième question : Y a-t-il risque de guerre civile au Togo?
Certains analystes soutiennent que le risque de guerre est minime au Togo compte tenu soit de la nature pacifique de la révolte contre le régime togolais, soit de la « nature non-violente du Togolais », ou même à cause de la supposée «puissance» de notre armée. Aucune de ces raisons ne résiste à une analyse critique.
Primo, même si les leaders de la lutte pacifique «Assigbaloo» ont choisi cette méthode, cela n’éloigne en rien les risques de guerre. Les contestations contre le régime syrien (lui aussi de père en fils) et libyen ont commencé dans la non-violence ; nous connaissons la suite après que ces régimes aient choisi de répondre par la méthode forte.
Secundo, il n’y a pas de peuple « pacifique » pas plus qu’il n’y a de peuple « violent». Chaque peuple réagit en fonction des circonstances du moment. Les Libériens se prenaient pour un peuple pacifique jusqu’à ce que les exactions de Samuel Doe poussent Charles Taylor et compagnie à prendre les armes; la banalisation de la violence et la descente aux enfers du pays ont commencé à partir de ce moment-là. Par rapport au désespoir grandissant au sein de la population face aux agressions et intimidations répétées contre les partisans de l’opposition, et la volonté manifeste du régime de faire échouer la Feuille de route de la CEDEAO, il suffit qu’un petit nombre de personnes échappe au contrôle des leaders actuels de la contestation pour précipiter le pays dans une confrontation armée.
Tertio, aucune armée nationale, aussi puissante soit-elle, ne peut empêcher l’éclatement d’une guerre. De plus, étant donnée la nature des conflits armés à l’heure actuelle, aucune armée ne peut facilement venir à bout d’une révolte armée de manière assez rapide. Depuis la fameuse «agression terroriste» de septembre 1986, et les tentatives de coup d’état réels et imaginaires qui ont suivi, l’armée togolaise n’a pas affronté un ennemi organisé en groupe armé au cours des 20 dernières années. Donc sa puissance réside sur l’image qu’elle donne dans ses rapports avec les civils togolais.
Enfin il faut ajouter à ces trois facteurs ce que beaucoup de Togolais soupçonnent: la volonté délibérée du régime de plonger le Togo dans un conflit juste pour conserver du pouvoir. Le chaos est l’épouvantail que les régimes autocratiques aiment brandir pour justifier leur maintien ad vitam aeternam et le régime du Togo n’hésitera pas à en faire de même. D’ailleurs l’alliance entre les politiciens jusqu’auboutistes, certains militaires et les miliciens du parti au pouvoir n’a d’autres objectifs que d’empêcher l’alternance par tous les moyens, y compris par une guerre civile.
Pour ces raisons, parmi tant d’autres, il est possible que la CEDEAO intervienne militairement pour réduire le risque d’un conflit qui aura des répercussions sur toute la région. Voilà pour la possibilité d’une intervention. Pour ce qui est de la nécessité, les circonstances qui concourent à la possibilité d’une intervention rendent cette intervention nécessaire.
Reste à savoir si l’évènement déclencheur viendra du peuple, ou du régime qui ne reculera devant rien pour rouler la CEDEAO dans la farine (comme il l’a fait avec tous ceux qui ont pris le risque de croire en sa parole). L’intervention militaire de la CEDEAO viendra des erreurs du régime. Et puisque le régime est occupé à commettre ces erreurs tous les jours, il ne reste qu’à le pousser dans cette voie.
A. Ben Yaya
 

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