Interview exclusif de Loïk Le Floch-Prigent, emprisonné au Togo : «Je suis un otage officiel»

floch-pringentDepuis quatre mois, l’ancien patron de Elf est incarcéré à Lomé (Togo), empêtré dans une sulfureuse affaire d’escroquerie. Il répond à nos questions depuis sa prison africaine.
Dix ans après sa condamnation dans le cadre de l’affaire Elf, Loïk Le Floch-Prigent est au cœur d’une enquête diligentée par la justice togolaise. L’ancien patron du groupe pétrolier, devenu consultant international dans le secteur de l’énergie, a été arrêté le 14 septembre dernier à Abidjan (Côte d’Ivoire).
Dans la foulée, et dans des conditions qu’il conteste, il a été extradé vers la capitale du Togo, Lomé, où il est depuis détenu.
Son ex-associé Abbas al-Youssef, originaire des Emirats arabes unis, l’accuse de l’avoir entraîné dans une arnaque portant sur plusieurs dizaines de millions de dollars.
Une carambouille invraisemblable qui aurait permis à al-Youssef de mettre la main sur les héritages supposés de l’éphémère président ivoirien Robert Guei, assassiné en 2002, et de Saddam Hussein, le chef de l’Etat irakien renversé en 2003 et exécuté trois ans plus tard.
Malade – il devait être opéré à Paris d’un cancer de la peau quelques jours après son interpellation – et « angoissé », Le Floch-Prigent, 69 ans, espère un rapatriement sanitaire en France. Et assure fermement n’être qu’une « victime » dans un « dossier vide ».
Dans quelles conditions êtes-vous incarcéré à Lomé ?
Loïk Le Floch-Prigent. Je suis installé dans un bureau, celui du capitaine adjoint du service de recherche et d’investigation de la gendarmerie nationale du Togo.
J’ai un matelas par terre sur un sol en ciment, je dispose de draps et de serviettes, que mon avocat donne régulièrement à laver. C’est lui qui m’apporte mon déjeuner tous les jours.
Pour aller aux toilettes, je dois changer de bâtiment et monter à l’étage. Chaque matin, je suis amené dans une salle d’eau pour me laver avec un seau et une écuelle. Mes difficultés à me déplacer exigent désormais que j’y sois conduit en voiture.
Un gendarme est présent dans le bureau jour et nuit. Dans cette pièce poussiéreuse mais climatisée, il y a le téléphone du capitaine et la photocopieuse.
Je vis donc au rythme de la brigade : changement de service à 5 heures, réveil du camp à 6 h 15 avec cérémonie du drapeau, etc.
Comment êtes-vous traité ?
Ma présence est une gêne et une contrainte pour tous ces jeunes gens. Ils ne s’en plaignent jamais et me traitent très bien, avec respect, autant pour mon âge, que pour mes fonctions antérieures.
Ils m’appellent « Monsieur le président » ou « Monsieur Loïk », comme partout en Afrique, et essaient de me faciliter la vie tout en tentant de respecter des règles non écrites qui semblent varier d’un jour à l’autre.
Par exemple, la veille du jour de l’an, le 31 décembre, une gendarmette à l’entrée du camp disait avoir reçu l’ordre qu’il n’y ait pas de visite pour « le Blanc » ce jour-là. Il a fallu un certain temps pour que mon avocat puisse venir s’entretenir avec moi.
Quels sont les chefs d’inculpation retenus contre vous ?
« Escroquerie » est écrit sur le seul papier dont je dispose officiellement. En dépit de mes demandes répétées depuis quatre mois, ni moi ni mes avocats n’avons pu avoir accès au dossier.
Dans quelles conditions s’est déroulée votre arrestation le 14 septembre dernier en Côte d’Ivoire ?
J’étais à Abidjan, comme tous les mois depuis début 2012, pour traiter un certain nombre de dossiers pétroliers en devenir et contrôler la gestion d’une entreprise d’un de mes amis très malade à Paris.
Là, mes amis bretons ont souhaité que je dédicace mon dernier ouvrage, un polar breton, Granit rosse ( Coop Breizh).
J’ai également rencontré un conseiller du chef de l’Etat et plusieurs ministres. Je partais donc, comme prévu, le 14 septembre pour Paris par un vol d’Air France.
Alors que j’avais franchi le contrôle policier avec le tampon « Sortie du territoire » et que je me rendais tranquillement vers le salon d’attente, un policier m’a demandé de le suivre.
Dans le local de police, j’ai attendu que l’on m’explique : « Il y a un mandat d’arrêt à votre nom venant du Togo. »
J’ai donné des coups de téléphone en Côte d’Ivoire et en France et, deux heures après, des agents en civil sont arrivés, m’ont pris mon téléphone, m’ont molesté, puis embarqué, menottes dans le dos, vers une destination inconnue.
A 2 heures du matin, j’ai eu droit à un vieux matelas. A 5 heures, un capitaine est venu me dire que la coopération policière de la Cédéao (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) allait permettre de m’expédier au Togo le jour même.
A 7 heures, j’étais amené dans les locaux d’Interpol et à 17 heures, sans prévenir ni mon avocat ni l’ambassade ni le consulat, j’étais conduit, escorté par deux 4×4 à gyrophare, à l’aéroport d’Abidjan.
J’ai été remis au Togo par la force, de police à police, sans procédure d’extradition. C’est ainsi que je suis arrivé à la gendarmerie de Lomé.
Comment qualifier cette « affaire togolaise » qui vous vaut d’être incarcéré ?
Absurde. Le plaignant, Abbas al-Youssef, voulait d’une manière plus ou moins licite mettre la main sur de l’argent qui ne lui appartenait pas, le fameux trésor caché d’un ancien dirigeant ivoirien, le général Robert Guei.
Il m’a présenté les personnes qui lui avaient fait miroiter cela et m’a forcé à servir pendant un temps très limité d’interprète francophone à leurs échanges.
Il pensait corrompre les différents intermédiaires qui lui permettraient de mettre la main sur cet argent et veut contre l’entendement m’en tenir grief.
Comment l’expliquez-vous ?
Abbas Al Youssef sait parfaitement que je n’ai jamais perçu le moindre euro.
Il m’a fait arrêter en versant des pots-de-vin pour ne pas perdre la face et faire croire que, s’il a dilapidé sa fortune, c’est parce que son ami et partenaire Loïk Le Floch-Prigent l’a trahi, ce qui est grotesque (le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête pour corruption après la plainte de Me Patrick Klugman, l’avocat de Le Floch-Prigent, NDLR).
Qu’avez-vous pensé de ces prétendus héritages du général Guei et du trésor caché de Saddam Hussein lorsqu’il les a évoqués ?
Je lui ai dit clairement que je n’y croyais pas, bien que tout soit possible en Afrique. J’ai refusé de m’y engager. Parce que, si c’est vrai, c’est du blanchiment, si c’est faux, c’est de l’arnaque.
Je ne voulais pas être sa « caution africaine », c’était à lui et à lui seul de vérifier l’identité et le sérieux des personnes qu’il présentait comme « de la famille ».
Ce n’est pas un industriel, c’est un « homme de coups » ; il sentait ce coup-là, il ne voulait pas en démordre. Il hurlait que je refusais de l’aider et que je mettais en péril l’affaire de sa vie.
Je suis donc traducteur dans la première opération, et violemment hostile à la seconde.
Quel est votre sentiment aujourd’hui ?
Je suis une victime ! Victime à la fois d’un homme qui a perdu le sens des réalités et victime de manipulateurs qui veulent m’utiliser pour leurs besoins personnels, à savoir le pouvoir et l’argent.
Je suis un homme du pétrole, je n’ai rien à voir avec l’arnaque et les arnaqueurs ; je n’en ai ni le goût, ni le talent. Je suis innocent.
Cette affaire n’a pas de sens : le récit d’Abbas est mensonger et incohérent, et sa plainte n’a été l’objet d’aucune vérification. Ma détention est parfaitement inutile, alors que je risque de perdre l’une de mes jambes. Je suis un otage «officiel».
Votre épouse a lancé un appel au président François Hollande…
Mon épouse fait un travail remarquable pour essayer de préserver ma vie, je souhaiterais que mon pays s’y associe.
Pensez-vous subir un traitement de défaveur de la part des autorités françaises ?
Je ne suis l’objet d’aucune défaveur mais d’aucune faveur non plus. J’aimerais qu’en France, on soit davantage conscient que je suis détenu à cause d’un dossier vide et auquel je n’ai pas accès.
Qu’on me réclame 6 millions de dollars (la caution fixée par la justice togolaise, NDLR), que je n’ai pas et que je n’ai jamais eus, pour me permettre de me soigner.
En d’autres termes, ce n’est pas parce que je m’appelle Loïk Le Floch-Prigent, et que j’ai été condamné dans l’affaire Elf, que je ne suis pas victime dans cette affaire d’une situation particulièrement sordide et scandaleuse que je ne souhaite à personne.
source : leparisien.fr