samedi 27 février 2021

Interview exclusive avec M. Comi Toulabor dans Fenêtre sur l’Afrique du 01 Mars sur radio Kanal K en Suisse


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Sylvain Amos : Les enjeux de la présidentielle de 2015 sont-ils déjà clôturés ?

Comi Toulabor : La présidentielle de 2015 approche à grands pas au Togo. L’alternance est-elle possible dans le contexte politique et institutionnel actuel ? L’état de l’opposition permet-il d’envisager cette échéance sereinement et favorablement pour le peuple togolais ? Pourquoi après plus de vingt ans de lutte pour l’alternance et la démocratie, le Togo est toujours amarré avec de solides anneaux au quai de la dictature qui ne dit pas son nom ? Que faut-il envisager de faire si 2015 est déjà mal engagé ? Comi Toulabor, directeur de recherche à l’Institut d’études politiques de Bordeaux, répond à nos questions dans le cadre notre émission « Fenêtre sur l’Afrique » du 01 mars 2014 sur Radio Kanal K, basée à Aarau en Suisse. La version écrite enrichie est proposée ici.

Sylvain Amos : Que pensez-vous de la présidentielle de 2015 au Togo par rapport à la géopolitique régionale avec en ligne de mire la Côte-d’Ivoire et le Burkina Faso. Depuis 1990 les Togolais sont en quête de plus de liberté et de démocratie. L’alternance ou encore la démocratie peine toujours à s’installer malgré plusieurs efforts de l’opposition qui a derrière elle tout le soutien du peuple.

Comi Toulabor : La présidentielle de 2015 est dans un an. Tout Togolais conscient de l’enjeu politique de ce scrutin s’interroge. Apportera-t-il enfin l’alternance tant souhaitée ? Entre la présidentielle de de mars 2010 et celle qui vient, l’opposition s’est-elle objectivement armée pour conquérir enfin le pouvoir ? Fatalement ces deux questions s’imposent à lui. S’il est politiquement affûté et dépasse la problématique domestique et place le scrutin de 2015 en perspective de la géopolitique sous-régionale et aussi des relations franco-togolaises à ne pas sous-estimer, notre Togolais lambda a fort à faire pour démêler l’écheveau de ses interrogations.

Je pense sincèrement et je répondrai clairement que la présidentielle de 2015 est cuite malheureusement et pour l’opposition et pour les Togolais. Les partis d’opposition ont peu ou pas du tout travaillé au regard des scrutins présidentiels de 1993, 1998, 2003, 2005 et 2010, et n’ont pas tiré les leçons qui s’imposent pour élaborer en conséquence une stratégie électorale victorieuse.

Pratiquement tous les pays de la zone sahélienne sont impactés d’une manière ou d’une autre par la crise malienne. La stabilité politique, un mot valise très usité et très ambigu n’est qu’apparente en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Bénin, au Niger, au Tchad. Si le président français Hollande n’est pas ami avec Faure comme l’était Chirac avec son père, cela n’empêche pas de constater et d’affirmer que la France ne lâchera pas Faure qui a eu l’idée stratégiquement géniale de faire participer à l’opération Serval au Mali un contingent symbolique de militaires togolais. D’autant qu’en grande partie, la politique africaine de la France est faite par les militaires qui, depuis la colonisation, cultivent de puissants réseaux relationnels avec les chefs d’Etat de l’Afrique francophones.

En 2015, les militaires français ne vont pas avec le dos de la cuiller remercier Faure qui fait bien le job qui lui est demandé, et qui dès le lendemain de la présidentielle de 2010 préparait déjà le coup suivant. Ne serait-ce qu’en mettant en place un système d’informatique électorale pour rendre la fraude plus performante qu’en 2010 et en procédant à l’achat de conscience de certains grands leaders de l’opposition à coups de millions. Sans faire le prophète de malheur, il n’y aura pas d’alternance à espérer en 2015, car avec la complicité très intéressée de ces grands leaders de l’opposition, les jeux sont déjà faits. Et selon le rituel maintenant bien rôdé depuis Abuja avec Gilchrist Olympio, quelques millions suffiront à étouffer leurs cris hypocrites de leaders délestés de leur victoire électorale une énième fois.

Sylvain Amos : Pensez-vous que l’opposition togolaise intègre toutes ces réalités dans leur démarche pour l’alternance en 2015?

Comi Toulabor : L’opposition dans son ensemble est myope dans le sens où elle n’intègre pas des données géostratégiques régionales, africaines et internationales et surtout françaises dans ses analyses, si toutefois elle en fait. Je donnerai deux exemples. Le premier : pourquoi l’opposition togolaise court-elle depuis près de vingt ans dans des négociations foireuses avec le pouvoir après Blaise Compaoré alors que celui-ci est un pompier pyromane dans la sous-région et qu’il a dans son propre pays les mêmes problèmes qu’il n’a jamais résolus ? Est-ce parce que Blaise Compaoré est un grand distributeur de généreuses enveloppes ? Dans cette hypothèse, on comprend alors que Lomé-Ouaga, la fameuse Nationale n° 1, soit la voie la plus fréquentée par les leaders de l’opposition que le Beau-Blaise sait instrumentaliser pour asseoir sa réputation de grand médiateur dans les conflits sous-régionaux.

Ce qui intéresse Compaoré c’est le port de Lomé pour désenclaver son pays bien sûr, et aussi surtout pour faire ses trafics mafieux avec le Nord de la Côte d’Ivoire. Le second exemple : est-ce que l’opposition méconnaît à ce point que l’Etat togolais est principalement contrôlé par les hauts gradés de l’armée et géré par une interface civile depuis le coup d’Etat de 1963? Et qu’au nom de la fraternité d’armes, d’esprit de corps, les militaires français qui forment leurs homologues togolais ne laisseront jamais tomber ceux-ci surtout quand l’opposition civile n’offre aucun gage crédible et rassurant. Le pouvoir est au bout du fusil disait Mao. Les militaires togolais ont et le pouvoir et le fusil qui assurent leur grande prospérité. Via l’interface Faure, ils ne lâcheront jamais prise pour les beaux yeux de Chimène qui ne sait pas composer et faire des compromis.

Sylvain Amos : Le président de l’ANC Jean-Pierre Fabre a tout récemment écrit à Faure Gnassingbé pour une négociation devant aboutir aux réformes politiques avant les élections en 2015. Croyez-vous sincèrement que l’opposition obtiendra ces réformes avant la tenue du scrutin présidentiel en 2015?

Comi Toulabor : Vous savez, l’opposition togolaise a cette particularité de se disperser dans ses revendications au point que l’on peut en établir un volumineux catalogue où l’essentiel, c’est-à-dire justement ces réformes constitutionnelles et institutionnelles, occupe une place dérisoire. On a connu cela avec l’UFC de Gilchrist Olympio qui a toujours accordé peu d’importance aux réformes. Car, se disait-il, au regard de sa grande popularité, elles ne sont ni nécessaires ni indispensables pour lui pour conquérir le pouvoir. Eyadéma et son fils l’ont roulé dans la farine, mais il a persisté et a jeté l’éponge pour se retrouver finalement aujourd’hui à cogérer l’État mafieux et corrompu avec Faure, cédant au passage l’ossuaire de son père contre quelques lentilles. Jean-Pierre Fabre, ancien lieutenant de Gilchrist Olympio, s’est inscrit dans une démarche identique à celle de son ancien mentor dont il a conservé les faiblesses stratégiques et argumentatives que suppléent bien ses rodomontades infantiles qui plaisent malheureusement à certaines couches de la population. Si on suit les revendications de l’ANC depuis sa création en octobre 2010, on peut retracer le même cheminement olympien.

Cela dit, pour Faure, le RPT/UNIR et la hiérarchie militaire, cette revendication de réformes est caduque. Elles n’arrangent absolument pas leurs affaires. Ça aurait été le contraire qu’ils en prendraient l’initiative, sans que Fabre, que Faure et les siens considèrent comme « un voyou bagarreur impulsif de quartier » ne vienne à leur imposer ses diktats. Faure peut lui rappeler la fable de La Fontaine où Fabre, dans le rôle de la cigale, a chanté et dansé à la plage pendant cinq ans, refusant de faire fructifier autrement les 33,94 % de voix engrangées à la présidentielle de 2010, et quand approche la mousson électorale, il s’affole et se précipite pour accomplir des travaux que tout leader politique avisé aurait dû faire pour consolider sa maison. Au lieu de lui répondre, Faure aurait pu envoyer son courrier à la poubelle. Mais la réponse ressemble fort à une fin de non-recevoir diplomatique tout en signifiant à la cigale Fabre que c’est lui Faure qui a la maîtrise de l’agenda politique. En fait c’est un coup de poing envoyé à la figure de Fabre qui convoque aussitôt ses alliés pour qu’ils viennent admirer son visage bosselé ! De plus le Premier ministre et l’Assemblée nationale à la botte, comme ils savent le faire, feront poireauter le pauvre Fabre tenant à peine sur ses jambes, sans qu’aucune sérieuse de leurs revendications aboutisse d’ici la présidentielle de 2015, sur laquelle d’ailleurs ne saurait rétroagir une réforme si elle venait à être adoptée.

Bref, tout ce que le père Eyadéma n’a pas fait de bon, son fils Faure ne le fera pas aussi. C’est en mettant ses pas dans ceux de son de papa que Faure existe et assume la plénitude paternelle, ainsi qu’il est écrit dans les gènes et dans les traditions familiales des Gnassingbé. Fabre et les siens n’ont pas de bataillons de lycaons en uniformes pour contraindre Faure, le fils de l’Homme Eyadéma. Et on voit bien le leader de l’ANC reprendre la route argentée de Lomé-Ouaga en attendant son Abuja, comme son ancien mentor, avant de se retrouver finalement dans une cogestion avec Faure, comme son ancien mentor. L’ANC est radicalement différente de l’UFC – et des autres partis d’opposition – nous a-t-on dit !

Sylvain Amos : Beaucoup de Togolais pensent que les élections ne sont pas la solution au problème du Togo? Etes-vous d’avis?

Comi Toulabor : Dans les régimes démocratiques, on recourt à l’élection pour désigner un nouveau dirigeant ou comme solution pour résoudre un problème de légitimité que l’exécutif a perdue. L’élection vient réparer la rupture de légitimité. Au Togo, la situation est plus compliquée du fait qu’on n’est absolument pas dans un Etat de droit, avec des institutions qui fonctionnent pour remplir chacune les missions qui lui sont assignées, contrairement aux leçons mensongères que Faure veut inculquer dans sa réponse à son élève Fabre. L’élection au Togo ne remplit aucune fonction ni de désignation ni de légitimation. Quelles différences significatives y a-t-il entre les présidentielles pluralistes des années 1990 et celles non concurrentielles du 30 décembre 1979 ou du 21 décembre 1986 où Eyadéma se taillait respectivement 99,97 % et 95,95 % des voix ? Les élections ne peuvent être qu’une partie des solutions du problème essentiellement politique mais avec aux conséquences multidimensionnelles. Tant qu’il n’y aura pas un contexte institutionnel global sain qui inspire confiance à tous les acteurs, et des leaders dotés d’un esprit d’abnégation à toute épreuve (les grands leaders sont trop obsédés par le fric et prêts à bouffer de la crotte de chien ou son vomi !), les élections reviendraient à mettre du plâtre sur une jambe en bois. Par ailleurs aussi, tant Paris que ne frappera pas du poing sur la table pour accompagner sincèrement une recherche de solution crédible au Togo, il se retrouvera avec dans les bras des crises malienne, centrafricaine, ivoirienne, etc. Le Togo est loin d’être un pays stable. Mais en Françafrique, l’habitude est de porter des œillères pour éviter de voir la réalité en face et de l’affronter courageusement. Elle aime à gloser que dans son pré carré existent aussi, comme au sein du Commonwealth, des modèles de démocratie stables comme hier le Mali, alors que ce pays dégringolait visiblement vers les abîmes, comme le Bénin de Yayi Boni aujourd’hui. Depuis l’attentat du 11 septembre 2001, la lutte contre le terrorisme a remplacé la démocratisation et les élections transparentes et sincères sur l’agenda international. Quand Faure fait participer le Togo à Serval, il a marqué un point très important auprès de la Françafrique contre l’opposition mais aussi contre la démocratie.

Sylvain Amos : Certains Togolais disent également que l’opposition a déçu sur par leurs querelles internes. L’UFC vient de sortir un mémorandum pour à vrai dire discréditer ses anciens lieutenants devenus les premiers responsables de l’ANC? Quelle est votre lecture de la situation?

Comi Toulabor : Effectivement dans son ensemble l’opposition a déçu par ses querelles intestines et aussi par mille autres raisons. Comme vous le savez, le Togo est en quête d’alternance synonyme pour beaucoup de démocratie depuis vingt et quatre ans maintenant ! Il y a de quoi avoir la patience bien chevillée au corps, quand surtout le pouvoir n’hésite pas à mutiler ou à tuer ce corps. Le mémorandum de l’UFC participe de ces guerres picrocholines entre gens de la même maisonnée qui sont prêts à tout pour se détruire et s’anéantir réciproquement. Comme si après la politique et le pouvoir, il n’y a pas le vivre-ensemble. Ce mémorandum, truffé de demi-vérités, de contre-vérités et d’incohérences, est très révélateur de l’état d’esprit dans lequel tous ces gens de l’UFC-ANC ont travaillé : dans une grande hypocrisie où l’on ne se dit pas la vérité pour ne pas blesser et avoir la cote auprès du gourou du moment, comme le RPT l’avait instillé dans son apogée. Le mémorandum vient à la suite des révélations dans la presse des 240 millions de francs FCA versés aux 9 députés de l’ANC exclus de l’Assemblée nationale qu’elle a cherché à dissimuler. Par son document, l’UFC veut démontrer la voyoucratie de ses anciens lieutenants et légitimer posteriori son alliance avec Faure. Mais elle s’y prend tellement mal et au mauvais moment que ni elle-même ni le parti de Fabre n’en sortent grandis, et paradoxalement c’est le RPT/UNIR qui rigole à gorge déployée en les montrant du doigt. Autrement dit l’UFC doigte le rectum de l’ANC et c’est le RPT voit leur rectum à eux ! Il faut leur chanter « Formidable » de Stramae sinon leur dire qu’ils sont tous « fort minables ». L’échéance de 2015 est là sous leur nez et ils n’y songent même pas. Et l’UFC et l’ANC et le RPT/UNIR se ressemblent trop par leur mode opératoire politique, à la seule différence que ce dernier a le pouvoir, les armes et suffisamment de pognon pour obliger les deux premiers (qui rentrent en transe devant le dieu Pognon) à venir picorer dans ses mains. Le mémorandum pose au final la question obsessionnelle : sur quel parti et quel leader compter pour l’alternance en 2020 si 2015 est déjà cuit ? Sinon l’alternance est remise à 2025 ou à 2030, c’est-à-dire à la fin des temps, et en 2030 Faure n’aura que 64 ans : une jeunesse en politique !

Propos recueillis par Sylvain Amos le 1er mars 2014

 

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