La déconstruction de la démocratie : l’élite intellectuelle entre le silence et la «collaboration»

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LAWSON H. N’Sinto
LAWSON H. N’Sinto

C’est un leitmotiv bien trop connu : à chaque moment de crise socio-politique, on dénonce le silence des intellectuels. Le savant ou l’intellectuel, a « le devoir de développer son esprit critique, de ne soumettre son entendement à aucune autorité que la raison » avait affirmé Durkheim. Plus qu’une invitation, Durkheim rappelle à tout intellectuel l’attitude à adopter face à la chose publique. Cette préoccupation est encore plus soulignée lorsqu’il précise la place que doit occuper l’esprit critique dans l’identification d’un peuple démocratique : « Un peuple est d’autant plus démocratique que la délibération, que la réflexion, que l’esprit critique jouent un rôle plus considérable dans la marche des affaires publiques ». Les propos du sociologue interpellent non seulement sur la crise de la démocratie en Afrique aujourd’hui mais surtout sur l’inertie de l’élite intellectuelle face à ce déclin regrettable, voire sur sa collaboration à la déconstruction du chantier ouvert il y a trente ans à la Baule par le Président François Mitterrand. En effet, lors de la XVIème Conférence des chefs d’État d’Afrique et de France qui se déroule dans la commune de La Baule-Escoublac, le président François Mitterrand prononce un discours dans lequel il invite les pays africains à adopter des réformes démocratiques. Aujourd’hui, c’est une très grande désillusion, un désenchantement pour parler comme Weber. Les intellectuels africains ont sabordé les espoirs démocratiques suscités par ce fameux discours.

Il est difficile de comprendre cette « prétendue » neutralité de l’élite intellectuelle. Car derrière ce silence, peut se cacher bien d’ambitions et d’intérêts dont la légitimité est et sera discutable. Il ne faut pas se faire d’illusions, ces intérêts et ambitions qui inhibent la vocation de l’intellectuel africain à s’impliquer dans l’appréciation et la critique de la conduite des affaires publiques sont personnels. L’intérêt général n’est pas au rendez-vous, pas plus que l’esprit patriotique qui doit motiver tout intellectuel normalement constitué.

Nombreux sont les intellectuels, toutes catégories confondues, qui affirment ne pas être intéressés par la chose politique et invoquent à cet effet un « certain devoir de neutralité » face aux évènements socio-politiques. Pourtant ils s’activent dans les « couloirs » pour quémander des postes, pour assouvir  leurs ambitions égoïstes.

Comment peut-on être neutre face aux violations flagrantes des droits de l’Homme ? Comment peut-on être neutre face  aux assassinats politiques et aux crimes d’Etat ? Comment un intellectuel, qui plus est universitaire, peut prétendre ne pas être concerné par le dysfonctionnement notoire de l’administration ? Comment un intellectuel peut-il être indifférent à la pauvreté extrême des citoyens pendant que les deniers publics sont impunément dilapidés par d’autres… « la vérité n’est pas neutre avait dit un homme d’Eglise».

Lorsque le monde politique apparaît comme un milieu où priment la force brutale et grossière et l’absence de la morale normative.., lorsque l’ordre politique est assimilé à l’ordre martial où les coups d’Etat sont devenus la règle, l’intellectuel africain doit-il se terrer dans son mutisme au nom d’un prétendu devoir de neutralité ?

Le célèbre « J’accuse » de Zola, les engagements de Sartre,  les audaces de Amadou Kourouma à travers « En attendant le vote des bêtes sauvages »… sont des exemples qui devraient inspirer l’élite intellectuelle. Mais pourquoi celle-ci est si conciliante avec les gouvernants ? Le silence de l’intellectuel africain est simplement suspect.

A en croire Weber, rien ne s’oppose au choix de l’enseignant-chercheur à s’engager dans l’arène politique. C’est pourquoi, il préconise que les professeurs doivent avoir une intégrité intellectuelle irréprochable. Car, ils occupent des positions de pouvoir et ils ont le monopole de la parole dans le cadre de leurs cours. C’est dire qu’ils ne doivent pas sous couvert de la science, se livrer du haut de leur chaire à une activité de propagande. C’est dire aussi que l’intellectuel, et particulièrement celui d’Afrique, doit se battre pour la défense des valeurs universelles et communes à tous.  L’intellectuel, ce n’est pas celui est nanti de connaissances académiques, c’est un acteur social qui œuvre pour l’avènement d’une nouvelle société qui selon Tocqueville doit garantir l’égalité entre tous les citoyens.  Il doit œuvrer à travers ses observations sur la gestion de l’Etat, amener les gouvernants à plus d’égalité et de légalité. C’est dans ce sens que Michel Foucault évoque la notion « d’intellectuel spécifique » dont il fixe en ces termes le rôle : « Le travail d’un intellectuel n’est pas de modeler la volonté politique des autres. Il est, par les analyses qu’il fait dans les domaines qui sont les siens, de réinterroger les évidences et les postulats, de secouer les habitudes, les manières de faire et de penser ». Et pour  Kourouna, il doit faire de ses réflexions une tribune de dénonciation de l’autoritarisme, de la corruption, du népotisme…

Récemment, ici et ailleurs, des autorités religieuses, malgré au mépris des critiques exacerbées et d’insultes violentes, ont dénoncé, les injustices et les dérives autoritaires. L’exemple de Mahmoud Dicko au Mali démontre bien que toute élite doit s’impliquer dans la dénonciation de l’arbitraire et de la forfaiture. L’exemple le plus récent est celui de l’archevêque d’Abidjan, le cardinal Jean-Pierre Kutwa, qui s’est prononcé sur la situation sociopolitique de la Côte d’Ivoire. A cette occasion, il a appelé au « respect du droit dans la concertation » et estimé qu’un troisième mandat du président sortant Alassane Ouattara « n’est pas nécessaire ».

Il va de soi qu’il n’y a pas de « neutralité axiologique » qui tienne, surtout quand celle-ci n’a d’objectif qu’une allégeance à la dictature.

D’autres intellectuels sont allés plus loin qu’un silence suspect… Ils sont tout simplement des « collabos ». Ils    collaborent à la déconstruction de la démocratie à peine acquise. Alors que la fonction propre de l’intellectuel est de « dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés », l’intellectuel « collabo », parce qu’il cherche à avoir une position  ou qu’il tient à conserver une place et les privilèges qui y sont afférents, s’emploie, s’échine à «dire la vérité aux opprimés au nom du pouvoir».

Le recul de la démocratie est aujourd’hui une réalité en Afrique. Les Constitutions ont-elles sens encore en Afrique si elles ne durent que le temps des mandats ? Le tripatouillage des constitutions est devenu une banalité. Les verrous constitutionnels institués pour éviter les dérives dictatoriales sont « sautés ». L’on s’amuse même à lire à l’envers la loi fondamentale au mépris de toute considération éthique. Et pourtant certains « intellectuels » s’en accommodent et défendent cette forfaiture. Les justifications frisent le ridicule. C’est malheureux pour l’Afrique.

N’est-ce pas cela le syndrome de Vichy ?

Cogitamus.

LAWSON H. N’Sinto

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