La presse au chevet de la corruption : En attendant la fin de l’impunité, notre métier


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Votre journal a traversé une période trouble ces dernières semaines suite à la dénonciation, dans ses colonnes, d’un crime économique relatif à une retro-commission encaissée par le ministre des finances et son collègue des TP. Suite à l’article qui n’a pas laissé indifférent le conseil des ministres tenu le même jour au soir, les deux ministres avaient le feu à la fesse. C’est alors que, comme des naufragés aux creux des vagues, ils s’accrochaient à tout, même aux serpents pour sortir la tête de l’eau. Les ministres ont commencé par mélanger les pédales.
 
C’est d’abord Monsieur Gnofam Ninsao qui se plaint à la HAAC contre notre directeur et son journal. Alors que la convocation ne nous est pas encore signifiée, une autre plainte, conjointement signée des deux ministres visant l’hebdomadaire ‘‘Le Rendez-vous’’ et le quotidien ‘‘Liberté’’ atterrit toujours à la HAAC. Et pourtant, la première n’est pas retirée. En guise de menace, dans la seconde plainte, les plaignants prennent soin de signifier que pour le même sujet, les mêmes personnes sont déjà assignées devant la justice. Fidèle à son devoir qui est de réprimer les dérives tout en protégeant le journaliste dans l’exercice de son métier, la HAAC s’est déclarée incompétente pour connaître d’un dossier déjà pendant au tribunal. Comme un mépris à l’autorité de régulation des médias, le même jour où on répondait devant la HAAC au matin, une convocation nous est brandie le soir par la Direction Centrale de la Police Judiciaire (DCPJ). Plus tard, l’autorité de la HAAC envoie une lettre aux plaignants pour leur signifier qu’elle se dessaisit de leur affaire. De la HAAC, les confrères se retrouvent nez-à-nez avec la DCPJ via le tribunal par l’action des mêmes ministres. Le DG de la DCPJ signifie aux convoqués qu’ils devaient être entendus parce que, suite à une plainte de deux ministres, le procureur lui a demandé ce devoir.
 
Pendant que les confrères étaient en interrogatoire avec le commissaire, un autre Directeur d’une Publication de la place partageait le plus clair de sa journée avec un des deux ministres. Jusqu’ici, rien d’anormale, sauf que, pendant qu’il quittait les lieux, le plus connaisseur des journalistes togolais exhortait le ministre à aller jusqu’au bout contre ‘‘Le Rendez-Vous’’ et ‘’Liberté’’ qu’il taxait d’« affabulateurs ». Humm, pour reprendre les Ivoiriens, « là où les uns se cachent, c’est là que les autres dorment ». Les élucubrations du confrère nous sont donc revenues. Plus tard, dans les colonnes du journal ‘’Forum de la Semaine’’, à défaut d’obtenir de nous les preuves de notre information, les ministres faisaient passer, dans une série de publications, les supposées preuves de leur innocence. Le confrère avance, de ce fait, que le crime dont nous accusions ses bienfaiteurs relève de l’impossible. Et pour défendre « un crime impossible », le monsieur a trouvé des arguments impossibles, disions-nous tantôt.
 
Dans ce dossier, le comportement des deux ministres ne nous surprend pas plus que celui de nos confrères. Une bonne partie des médias togolais, si ce n’est la totalité, traverse la dèche et les journalistes avec. C’est ainsi que, pour joindre les deux bouts, les uns ont appris à vivre des écrits des autres. Si ça marche, c’est tant mieux. Il n’est pas rare que des confrères, suite à des articles, se retrouvent dans les bureaux des autorités avec les journaux d’autres confrères sous une demi-veste. Ils viennent proposer la contre-offensive médiatique contre un accompagnement. Et ça semble marcher souvent. Il n’est pas rare de lire un article dans un journal et son contraire dans un autre le lendemain puis de suivre, enfin, un débat houleux sur les radios pour semer le doute dans l’opinion afin de brouiller les pistes. Il est donc fréquent que les plateaux des émissions se transforment en tribunaux entre camps opposés.
 
C’est ainsi qu’après notre publication, des confrères ont porté leur gilet pour aller sur des radios. Dans leurs propos, il y avait de quoi briser le moral et donner du dégout pour notre métier. Mais puisque c’est notre corporation, nous sommes immunisés. De la HAAC à la DCPJ pour aboutir aux médias, il faut souligner qu’« on n’effraie pas la maman des jumeaux avec un gros pénis ». Nous sommes restés sereins. Mieux, nous étions réconfortés par d’autres débats, où les plateaux, à défaut d’être objectifs, étaient un peu plus réservés sur le sujet.
 
La racine pivotante de la démocratie, c’est la contradiction. C’est d’ailleurs pour cette raison que la diversité des titres, avec des lignes éditoriales aussi variées que multiples, est un atout à la démocratie. Certes, les journalistes ne sont pas forcées d’avoir la même appréciation d’une gouvernance politique. Dans leur gestion du pays, les gouvernants sont des ogres pour les uns et des anges pour les autres. Le jour où on rejoint tous la même appréciation de l’action politique, c’est la dictature qui prend place avec des dirigeants qui ne se reprochent rien. Et pourtant, la perfection n’est pas de ce monde. Pour paraphraser un éminent penseur, le dirigeant est comme un chef d’entreprise que les uns considèrent comme une vache à traire, les autres comme un loup à abattre et rare sont ceux qui reconnaissent en lui un cheval qui traîne un char. Sur un terrain purement politique, un autre philosophe de renchérir que « tout dirigeant a contre lui, tous ceux qui voudraient faire la même chose ». Donc M. Faure Gnassingbé et son régime ne feront pas l’unanimité dans l’opinion encore moins dans la presse. Mais quand une République est victime de la corruption, c’est la population qui tousse. La corruption, le vol, le détournement sont des crimes universels. Ils ont la même couleur sous tous les cieux et aux yeux de tout le monde.
 
Pour critiquer l’action d’un homme politique, il faut l’aider à avoir les moyens de sa politique. Si notre presse, la plus misérable de la sous-région, n’a pas de moyens pour apporter une pierre à l’édifice nationale, elle peut au moins dénoncer les indélicats qui volent les pierres déjà rassemblées au pied de l’édifice. Certes, l’impunité est maîtresse au Togo, mais ce n’est pas parce que tout le monde vole ou qu’on n’arrête plus les voleurs que le vol devient licite.
 
A un moment où le pays est asphyxié de dettes, on peut tout au moins dénoncer les situations qui dilapident les maigres moyens existants. Monsieur Faure Gnassingbé a beau être le plus mauvais des dirigeants, si l’on signe un article pour le fustiger parce qu’il ne fait rien présentement pour réhabiliter les infrastructures routières, le lecteur, après un sourire moqueur, n’aura plus le courage de continuer. Le prince a beaucoup à faire tant le fossé est encore très ouvert. Il est encore loin des Togolais, mais le Togo de 2005 n’est pas celui de 2015. C’est l’action qui fait l’erreur. Il n’y a que celui qui n’agit pas qui ne se trompe pas. Il est de ce fait normal que les nombreux chantiers ouverts ici et là soient susceptibles de critiques.
 
Mais quand la presse se porte en avocat de diable pour étouffer ceux qui dénoncent une délinquance financière aux fins des prébendes, elle n’aide pas la République. Pire, c’est sa crédibilité qui prend un coup. De la HAAC à la DCPJ, les échanges ont pu nous permettre de déceler qu’au-delà des preuves qu’on réclamait, l’on cherchait à savoir si c’est un entrepreneur concurrent qui se cache derrière nos écrits. Oui, il y a de quoi, puisque c’est ça qui est à la mode.
 
Par deux fois, nous avions incriminé une entreprise de n’avoir pas joué son rôle. Avant le troisième tir, nous avions découvert que la raison est ailleurs et que l’entreprise, même si elle peut être accusée de corruptrice, n’était que victime d’une gloutonnerie. Nous avions changé de fusil d’épaule. Et quand nous avions appelé le ministre des TP, il n’a pas hésité à nous fixer un rendez-vous que nous n’avions pas demandé. Rien ne nous empêchait d’y répondre. Mais notre éducation nous apprend que même en temps de famine, tout ne se mange pas.
 
En attendant qu’une enquête nationale fasse la lumière sur ce dossier, ceux qui ont suivi tous nos écrits doivent se rendre compte que nous ne sommes animés par aucun bras caché. Jusqu’au jour où l’on nous démontre, devant un juge, comment nous avons menti, nous maintenons notre information. Mais, pour la survie de notre crédibilité, que les confrères soient un peu plus lucides quand ils défendent leurs ‘‘clients’’ dans leurs colonnes. Il est fréquent que les avocats défendent l’indéfendable, mais ils le font avec de la hauteur, avec du flair, avec du tact. Il leur arrive même d’assumer une accusation contre leur client tout en se donnant les arguments pour se tirer d’affaires.
 
En attendant qu’ils continuent leur offensive médiatique contre nos écrits, que les ministres incriminés apprennent à connaître ceux qui rasent les murs pour se porter à leur secours. Il ne leur est pas interdit de faire de l’aumône dans leur bureau, mais qu’ils se rendent compte que, quand quelqu’un te promet un chapeau, fais-toi le devoir de regarder d’abord le chapeau que lui-même porte. A bon entendeur.
 
source : La Rédaction du journal le rendez-vous
 

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