Les hommages de Jean-Baptiste Placca à Edem Kodjo : « La quête de l’excellence, pour tendre vers la perfection »

0
1139

Eloge à la mémoire de l’ancien Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine, proposé par Jean-Baptiste Placca

Eglise de la Madeleine, Paris, le 8 août 2020,

Lors de l’Eucharistie concélébrée en sa mémoire, par Mgr Joseph BALLONG et une demi-douzaine de prêtres togolais et africains, en présence de plusieurs centaines de Togolais et d’Africains de la diaspora.

« Si la politique internationale était simplement une question d’intelligence, de brio, de compétence, de doigtée et de talent, Edem Kodjo aurait été à peu près imbattable ». Ainsi parlait de lui, dans les années 1980, mon camarade Célestin Monga. Admiratif à un point tel que je devais régulièrement tempérer son admiration, en lui faisant comprendre qu’il y avait d’autres Togolais brillants, en dehors d’Edem Kodjo. Il n’empêche ! Les louanges que chantait à propos de mon compatriote ce jeune homme qui a, par la suite, eu un parcours brillant, de Harvard à la vice-présidence de la Banque africaine de développement, en passant par la Banque mondiale, étaient, pour moi, une source d’évidente fierté. Et, franchement, je me demande s’il est un Africain – les Togolais y compris – qui n’ait, un jour ou l’autre, été fier d’Edem Kodjo.

Sur ce continent qui sait tant démolir ses propres héros, il importe, en ces jours où nous devons lui faire nos adieux, de rappeler ce que cet homme a représenté pour l’Afrique. Il y aurait tant à dire, à son sujet, mais nous nous limiterons à un trait essentiel de sa personnalité, qui devrait inspirer les plus jeunes : la quête de l’excellence, pour tendre vers la perfection.

Il aspirait à l’excellence, et certains n’y voyaient qu’une forme d’élitisme. Il haïssait la médiocrité, et beaucoup, parmi ceux qui n’aspiraient qu’à une vie tranquille, ont pu le suspecter de mépris. Or, Edem Kodjo ne méprisait personne. Il était timide, réservé et, au moment où il s’en va, nous pouvons nous demander s’il n’était pas tout simplement incompris.

Dans l’immense foule des femmes et hommes qui aspirent à prendre en main la destinée des peuples, beaucoup aiment parler de perfection. Mais très peu, dans les faits, se hissent à la hauteur des exigences que requiert la perfection. Et ceux qui, au terme de leur course autour du soleil, s’en seront effectivement le plus rapprochés constituent une encore plus infime minorité. Le temps et l’Histoire diront à quelles encablures de la perfection sera parvenu Edem Kodjo. Mais, tous ceux qui l’ont approché, pratiqué dans le travail ou dans la vie, tout court, vous diront – et nous n’avons aucune raison de ne pas les croire – que la recherche de la perfection, chez Edem Kodjo, était un combat de tous les instants, et que, dans les charges qu’il lui a été donné d’assumer, comme dans chacun des engagements qu’il a pu prendre dans la société, il s’est employé, en permanence, à rechercher l’excellence.

Nous avons entendu, à l’instant, le Père BALLONG lire des extraits de quelques-uns des nombreux hommages rendus à l’illustre disparu par des Chefs d’Etat, des présidents d’institutions, des personnalités de par le continent, et au-delà. D’ordinaire, ces hommages purement protocolaires ont une ennuyeuse tendance à exagérer les qualités du disparu, par pure hypocrisie, ou pour plaire. Mais, de ce que nous venons d’écouter, avez-vous entendu quoi que ce soit qui ne corresponde à la stricte réalité de ce qu’était effectivement Edem Kodjo ? Cet homme était une figure d’envergure, de très grande envergure, qui a traversé le temps avec classe et distinction, et marqué le demi-siècle écoulé, en Afrique, et dans son pays, le Togo.

Et, sur lui, rien de ce que disent les hommages n’est exagéré. Panafricaniste, il l’était. Mieux, il incarnait, le panafricanisme, ce jeune étudiant qui, après l’indépendance de la Guinée, en 1957, a failli abandonner ses études, pour aller se mettre au service de ce pays privé de cadres, d’enseignants, du fait de la malveillance de l’ex-pouvoir colonial.

«Intellectuel raffiné », « homme d’Etat distingué », « brillant universitaire », « chrétien pratiquant », «homme de culture et de dialogue, profondément épris de paix et de tolérance»… Tout cela est vrai ! Même dans le lyrisme à son mentor, Célestin Monga n’exagère en rien, lorsqu’il parle d’élégance et d’intensité́ intellectuelle hors normes, de gentillesse, de générosité́ et de lucidité́, plutôt rares sous les tropiques. Pour beaucoup, Edem Kodjo aura aussi effectivement été un modèle brillant, une source d’inspiration, suscitant l’admiration, et faisant la fierté́ de l’Afrique et, accessoirement, celle de son pays. Après avoir été un grand commis de l’Etat, il a aussi été un homme d’Etat. Et, pour réunir toutes ces qualités, il a nécessairement fallu au « grand-frère » comme le désignaient ses amis et collaborateurs, beaucoup d’exigence envers lui-même.

Curieusement, cette obsession de la perfection a parfois valu à Edem Kodjo des critiques acerbes, et même quelques animosités tenaces. Car, pour ceux-là, tant d’exigence cachait nécessairement un complexe de supériorité. Fort heureusement, c’est aussi cette quête de l’excellence qui aura valu à l’ancien Secrétaire général de l’OUA l’admiration d’un très grand nombre d’Africains, et même… de quelques Togolais ! Qu’ils se fassent donc connaître, les Togolais qui n’ont pas, un jour ou l’autre, éprouvé un sentiment de réelle fierté patriotique, en voyant Edem Kodjo évoluer sur une scène internationale, à une grande tribune! Il était brillant et inspirait le respect, partout en Afrique, et au-delà. Et, chaque fois, cela rejaillissait positivement sur l’Afrique, donc, sur le Togo et sur son peuple.

Quelques peuples ont, ou ont eu, en nombre, des figures qui les remplissaient d’une telle fierté. Mais il est aussi des peuples, en bien plus grand nombre, qui n’ont jamais eu un seul des leurs porter la fierté nationale aussi haut que pouvait le faire Edem Kodjo pour l’Afrique et pour son pays d’origine. Mais, ce qui fait souvent la différence entre les grandes nations de par le monde et nos Etats africains, c’est la capacité des autres à protéger ceux qui font ainsi honneur à leur patrie. On les couve, comme on préserve un trésor national, car ce sont eux qui revigorent le moral de la patrie, lorsque sombre toute joie.

Edem Kodjo, comme tout homme, a pu, dans son parcours, décevoir. Mais, à lui, l’on a peu pardonné, sans doute parce que l’on en attendait beaucoup, peut-être beaucoup trop. Il demeure que, d’une manière générale, lorsqu’il publie un livre à succès – Et demain, l’Afrique, L’Occident, du défi au déclin, ou encore sa « Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire » c’est une manière de mettre en lumière l’Afrique, donc, son Togo natal.

J’ai souvent observé avec intérêt la déférence avec laquelle les grands journalistes ivoiriens traitaient Edem Kodjo. J’en déduis aujourd’hui que, plus que la moyenne, cet homme, en particulier, était plus souvent prophète sous d’autres cieux que dans son propre pays. Dans les années 1980, Edem Kodjo était, sans conteste, l’Africain qui suscitait le plus d’admiration (et d’admirateurs) au niveau de tout le continent, particulièrement parmi ceux que l’on pourrait définir comme la partie la plus éclairée de l’opinion.

Il m’a été demandé de rendre hommage à Edem Kodjo, et voici que je m’égare dans ce développement sans fin sur la perfection. Sans doute parce que, du peu que je sais de l’homme, c’est réellement la quête de l’excellence qui m’aura marqué, chez «Le grand-frère». Avec lui, il ne fallait jamais risquer d’être pris en flagrant délit de médiocrité.

Dans ce pays, la France, ceux qui ont le profil et l’envergure d’Edem Kodjo deviennent chef d’Etat ou patron des grandes multinationales. Ici, en France, cet énarque était administrateur de l’ORTF, lorsqu’il a décidé, vers la fin des années 1960, de rentrer travailler pour son pays. Après l’OUA, il aurait pu choisir de faire carrière à l’international. D’autant que c’est à partir de son second retour qu’il recevra les critiques les plus sévères, les coups les plus durs.

Edem Kodjo parlait peu, et avait, curieusement, peu d’occasions de s’expliquer sur toutes les critiques, sur tous les reproches que l’opinion lui faisait. Mais, lorsqu’il en avait l’occasion, il n’agressait pas, il ne s’égarait pas dans la violence physique ou verbale. Non, il prenait le temps d’argumenter. Pour convaincre. Et, souvent, il y parvenait, parce qu’il était de bonne foi, y compris lorsqu’il se trompait. Je disais que Madame Kodjo m’a demandé de rendre ce petit hommage, et j’ai accepté sans même prendre le temps de réfléchir, alors que je n’ai pas toujours été d’accord avec « le grand-frère », et elle le sait. J’ai accepté, parce que, avec Edem Kodjo, les dissensions se réglaient toujours par un effort de persuasion, et jamais par la violence, je l’ai dit. J’ai accepté, parce que Edem Kodjo a su incarner le meilleur de l’Afrique, à un moment crucial de notre Histoire. Il ne faut jamais perdre cela de vue.

Il était timide. Et certains en déduisait qu’il était distant, voire hautain. Sans doute parce que, à trop courir après la perfection, l’on finit par donner l’impression à ceux qui aiment leur vie tranquille que l’on se croit supérieur, et qu’on les méprise. Mais Edem Kodjo ne méprisait personne. Il était tout simplement timide, réellement.

Mgr Robert Casimir Dosseh-Anyron, l’ancien archevêque de Lomé, parlait d’Edem Kodjo comme d’un véritable gâchis, et il n’avait pas tort. Car les sujets d’élite de l’envergure d’Edem Kodjo sont ceux qui dirigent depuis des décennies, ce pays, la France, ou président aux destinées des multinationales, de par le monde. Chacun a sa théorie sur les raisons pour lesquelles Edem Kodjo n’a pas eu un destin à la mesure de son talent. Il n’empêche. Dans les responsabilités qu’il lui a été donné d’assumer, il s’est régulièrement distingué, et parfois de manière éblouissante. L’idée d’une communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest est venue – il faut le lui rendre – du président du Togo, le général Gnassingbé Eyadema. Qui, conscient des enjeux, s’est trouvé un allié puissant, le Nigeria, alors dirigé par le général Yacubu Gowon. Les deux chefs d’Etat confient alors la conception du projet au professeur Adedeji Adebayo – que certains, ici, connaissent, puisqu’il a ensuite été Secrétaire exécutif de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique – et à Edem Kodjo. C’est ainsi que les Nigérians découvrent les qualités exceptionnelles de l’homme, sa prestance, la substance, la quintessence de ce qu’il pouvait offrir à l’Afrique.

Aussi, lorsque, quelques années plus tard, le Nigeria, puissance alors incontestée de l’Afrique (l’Afrique du Sud, encore sous l’Apartheid, étant exclue de tout), a eu l’impression que l’Organisation de l’unité africaine ronronnait, le président du Nigeria a envoyé son ministre des Affaires étrangères, Joe Garba, demander au président Eyadéma de « donner » son brillant ministre à l’Afrique, comme Secrétaire général de l’OUA. Voilà comment Edem Kodjo se retrouve à Addis-Abeba, à la tête de l’Organisation panafricaine.

Sans vouloir être désagréable vis-à-vis de qui que ce soit, à ce jour, Edem Kodjo demeure le plus brillant, le plus compétent et celui qui aura le plus marqué l’Organisation par sa créativité. Et l’on ne parle pas que du Plan d’Action de Lagos et de son Acte final, qui auraient littéralement industrialisé l’Afrique, et l’auraient hissée au niveau des nations sui comptent dans le monde, des continents avec lesquels il faut compter. D’ailleurs, certains amis occidentaux, français, en particulier, lui ont demandé s’il voulait effectivement industrialiser l’Afrique, et ce qu’allaient devenir leurs propres ouvriers. L’on aurait aussi pu parler de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, idée révolutionnaire, inimaginable, dans l’Afrique de 1979, et que Edem Kodjo a tout de même fait voter.

Edem Kodjo s’en va, et laisse l’Afrique, aujourd’hui, là où elle est, hélas ! comme si une personnalité comme Edem Kodjo, il y a quarante ans, n’avait pas eu la lucidité d’imaginer et de conceptualiser des idées et une stratégie qui, si elles avaient été mises en œuvre, en auraient fait un continent organisé, avec des économies intégrées, le hissant au niveau des nations développées et des peuples qui comptent, et avec lesquels il faut compter, dans le concert des nations.

Sans vouloir enlever quoi que ce soit à son pays – qui est aussi le mien –, je me dois d’admettre que Edem Kodjo était d’une envergure qui dépassait les limites de son pays, et même, quelque part, de la politique politicienne. Car, s’il avait existé les Etats-Unis d’Afrique, il aurait pu en être le président, et la diriger valablement.

Il existe, fort heureusement, encore quelques « Edem Kodjo », accomplis ou en gestation, et l’Afrique ferait mieux d’en tirer le meilleur, pour ne pas en être aux regrets, quand ils viendront à partir. Lorsque part un homme de cette trempe, en effet, nous ne pouvons que nous remémorer l’injonction de Bob Marley, nous demandant combien de temps encore il allait nous falloir laisser abattre nos prophètes, laisser partir nos héros, en nous contentant d’enregistrer, de remplir le livre, en pleurant.

Adieu, Edem Kodjo, « homme d’intelligence, de brio, de compétence, de doigtée et de talent ! » Puisse ton départ accélérer l’indispensable sursaut, afin que l’Afrique – donc ton Togo aussi – sache reconnaître, respecter et tirer le meilleur de ses enfants de qualité et, ainsi, vaincre définitivement la médiocrité !

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

91 − = 87