Faure Gnassingbé

La gouvernance au Togo serait-elle en train de confondre vitesse et précipitation dans la course à l’émergence ? Le classement établi en 2017 par l’Observatoire pour l’émergence en Afrique a classé le Togo parmi les 21 pays « potentiels » avec un score de 45,76 sur une échelle allant de 0 à 100. Mais le fait par exemple que le pays soit classé devant l’Ethiopie, le Mali, la Côte d’Ivoire, la Libye ou le Nigeria aurait-il fait penser aux dirigeants que l’atteinte de l’émergence serait vraiment possible en 2030 ? L’ancien Premier ministre de Guinée, Kabiné Komara a analysé les déterminants de l’émergence, histoire de permettre aux uns et aux autres d’avoir les pieds sur terre. Le Sénégal, bien que classé 15è, s’est donné l’horizon 2035. Les critères plaident-ils en faveur du Togo pour l’être cinq (05) ans avant?

Qu’est-ce qui fait tant courir Faure Gnassingbé au moment où la nouvelle Commission européenne n’est pas encore en place? Pourrait-on se demander. « Togo / Faure Gnassingbé, l’homme pressé », a titré Jeuneafrique.com, et de poursuivre. « Le président togolais, Faure Gnassingbé, mise sur le Plan national de développement 2018-2022 pour accélérer les réformes structurelles et conduire le pays vers l’émergence. Cela sera-t-il suffisant ? À quoi reconnaît-on un pays pressé ? Chaque décision prise va dans le sens de l’accélération. Quitte à ce que leurs détracteurs accusent les dirigeants de confondre vitesse et précipitation. Le 13 juin, à l’heure où le Forum économique Togo-Union européenne (UE) s’ouvrira à Lomé, la nouvelle Commission de l’UE, issue des élections du 26 mai, n’aura pas encore été mise en place. Les actes du forum porteront donc la signature de l’exécutif européen sortant, dont le mandat court jusqu’au 31 octobre… ».

D’autres pays exécutaient des plans de développement bien avant le Togo, mais aucun n’a osé se lancer dans la guerre des chiffres de création d’emplois pour être bien vu par ses administrés. Au Togo, on a avancé le chiffre de 1,5 million. Comme si c’était le détour obligé vers l’émergence.

Des 54 pays africains, 27 ont lancé leur plan pour l’émergence avec des horizons plus ou moins lointains. La Côte d’Ivoire se donne 2020 ; mais plus l’échéance approche, moins ce pays est formel. Le Togo s’est fixé l’objectif de 2030 pendant que le Sénégal a retenu 2035, bien qu’étant très en avance sur notre pays. Mais de quoi est fait le contenu de ce vocable relativement récent qui est né à la faveur de la mondialisation et de l’interdépendance des marchés ?

En l’absence d’un consensus formel sur la notion d’émergence, on pourrait considérer comme pays émergents, « les pays en développement qui constituent des pôles d’attraction des investissements tant nationaux qu’étrangers, qui diversifient et accélèrent, durablement et harmonieusement, leur croissance économique et qui s’intègrent avec succès dans l’économie mondiale grâce à leurs capacités d’exportation», estime Kabiné Komara, ancien Premier ministre de Guinée.

L’Observatoire pour l’émergence en Afrique a retenu 23 critères pour constituer l’Indice, eux-mêmes répartis en 4 dimensions : politique, économique, développement humain et sociale. La dimension politique regroupe 6 sujets que sont : la stabilité démocratique, le leadership, l’intégrité de l’administration, la corruption, la gestion publique  et l’appareil de sécurité. La dimension économique se compose aussi de 6 rubriques : croissance du PIB, infrastructures, climat des affaires, secteur rural, diversification de l’économie et degré d’intégration régionale. La dimension développement humain couvre les 5 composantes dont: l’indice d’éducation, la capacité du pays à retenir les personnes qualifiées, le ratio emploi-population, le taux de participation des femmes à la population active et le taux d’alphabétisation. La dimension sociale est faite de 6 composantes: les dépenses dans le domaine de la santé en pourcentage du PIB, l’espérance de vie à la naissance, l’accès à l’eau potable, l’accès à l’électricité, la protection de l’environnement et l’inégalité de revenu. L’index rend compte de la position relative de chacun des 54 pays en quatre groupes, à savoir les pays qui sont déjà au «stade de l’émergence», ceux qui en sont au «seuil de l’émergence», ceux à «potentiel d’émergence» et le dernier groupe dénommé «autre». Si le rapport de 2017 était disponible dès février 2018, celui de 2018 ne l’est toujours pas.

Les Défis de l’émergence selon Kabiné Komara

S’engager dans la voie de l’émergence signifie surmonter d’énormes défis, car le stade de l’émergence ne provient pas du hasard. Ces défis concernent tout à la fois la conception et l’élaboration des plans de convergence, mais aussi leur mise en œuvre. Au niveau de la conception, beaucoup de plans sont préparés par des cabinets étrangers avec peu de formation d’expertise locale, comme si le label de ces cabinets prestigieux pouvait pallier la brûlante nécessité de faire en sorte que les fils du pays soient acteurs de leur devenir.

Ainsi de tels plans manquent souvent d’ancrage et de prise en compte des réalités socio-culturelles locales. Un plan qui a des chances de réussir est celui qui prend le temps et le soin de réunir le maximum de compétences internes et externes pour établir le diagnostic, fixer des objectifs réalistes à partir des atouts, des moyens et de la conjoncture. On ne peut penser son développement avec la tête des autres, mais on peut recourir à la tête d’autrui pour enrichir la sienne, serait-on tenté de dire en la matière. La dernière génération des pays qui se sont engagés dans le processus a fort heureusement commencé à tirer les leçons des erreurs de ce complexe de l’expert étranger. Les plans d’émergence comportent très souvent de grands projets structurants (infrastructures de transport, énergie, eau, télécommunication et autres) qui requièrent d’importants financements. A cet effet, le pays doit se doter de vrais instruments capables d’attirer les investisseurs et réaliser à temps les projets retenus. Sans financement, toute ambition est vouée à l’échec.

Une des dimensions fondamentales de l’émergence est la formation du capital humain qualifié et capable de satisfaire les besoins actuels et futurs de tous les secteurs d’activité. Surtout dans un contexte d’accroissement démographique relativement soutenu, la formation et le niveau éducatif et professionnel de la main-d’œuvre sont indispensables pour permettre au pays d’être résilient et apte à intégrer harmonieusement les évolutions techniques, technologiques et scientifiques. C’est cet atout indispensable qui permet au pays de véritablement prendre son destin en main dans tous les domaines. Fort malheureusement, les pays n’allouent pas à ce prérequis toutes les ressources nécessaires.

En d’autres termes, pour qu’une croissance économique s’étendant sur une longue période soit considérée comme émergence, il faudrait qu’elle aille de pair avec de véritables et irréversibles transformations dans les autres dimensions politique, social, environnemental, sécuritaire et autres. De plus, l’émergence ne se limite pas seulement au poids économique. Ce n’est pas la grandeur de l’économie d’un pays qui en fait un pays émergent. A contrario, en termes d’émergence, des pays à petites économies qui affichent des changements profonds et multiformes viennent bien devant de plus grosses économies. Par ailleurs, certains pays performent sur certains plans, mais pas sur d’autres (cas du Rwanda qui fait moins bien sur la dimension stabilité démocratique, mais mieux ailleurs). Le classement global ne doit donc pas tromper sur les disparités importantes entre pays, par domaine et par indicateur.

Aka Bedia, Professeur titulaire des Sciences économiques à l’Université Alassane Ouattara de Bouaké, a défini lors d’un atelier sur le journalisme d’investigation économique les critères pour caractériser  l’émergence : un taux de croissance supérieur à la moyenne mondiale sur 10 ans ; une économie diversifiée et non dépendante des exportations de matières premières ; la stabilité politique et institutionnelle. Il a aussi renseigné sur les indicateurs d’émergence que sont le taux de croissance du PIB réel, le ratio exportations de biens manufacturés sur exportations totales, l’indicateur Doing Business, l’Indice de gouvernance et la structure du PIB.

Que retenir ?

L’observatoire pour l’émergence en Afrique devra établir chaque année le rapport d’avancement –chaque pays pouvant progresser ou reculer sur tout critère d’une année à l’autre- pouvant permettre aux populations de confronter les points de vue à la réalité vécue. Car, selon Kabiné Komara, l’émergence ne se limite pas seulement à de bons résultats macroéconomiques, mais elle a un contenu plus globalisant et systémique, en ce sens que l’objectif est d’arriver à afficher à la fois progrès économique, progrès social, répartition équitable des revenus, amélioration notable et durable du niveau de vie de la majorité de la population dans un cadre politique stable ou l’État joue un véritable rôle de promoteur et de gardien des bonnes pratiques.

Godson K.

source : Liberté

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