Refus d’alternance dans l’espace ouest africain : La fin des systèmes dictatoriaux, un casse-tête chinois pour l’ancrage de la démocratie

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Face à l’exigence des nouveaux rapports de force, de l’évolution de la géopolitique, et surtout, en ce qui concerne l’instauration de la démocratie en Afrique notamment dans l’espace ouest africain, les choses bougent dans certains pays. Par contre, dans d’autres pays, des chefs d’état sont toujours réticents voire hostiles à ce nouveau joyau politique pour sevrer à dessein leur peuple, nourrir leur appétence immodérée du pouvoir et y « mourir ». Or, dans la sous-région ouest africaine, les mandats à vie ne sont plus des principes auxquels l’on doit s’accrocher vu que le protocole additionnel de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique (CEDEAO) sur la démocratie et la bonne gouvernance est formel sur la question. Dans la mesure où la réticence de certains Chefs d’Etat met en péril cette idéologie, de gros calibres de l’institution veulent alors s’imposer des mesures drastiques pour que la souveraineté des peuples soit respectée au profit de la démocratie dans tous les pays de l’espace communautaire.

 L’idée est certes louable, toutefois, sachant comment les choses évoluent en Afrique, l’on peut se permettre de douter de sa faisabilité En effet, dans l’espace communautaire ouest africain, nombre de pays ont connu l’alternance sans coup férir. Ceci est dû à la volonté manifeste des dirigeants de ces pays de se conformer à la donne universelle dans un monde où la démocratie devient le système politique prisé par les peuples. Pour cette instance sous régionale, la longévité au pouvoir n’a plus sa raison d’être, il faut restituer aux peuples leurs propres moyens de subsistance et s’en tenir à leur volonté. Malheureusement, le refus d’alternance politique à la tête de certains pays membres de la sous-région demeure encore pour l’institution, un casse-tête chinois.

Comment parvenir à obliger chaque Chef d’Etat à s’intégrer à la volonté de son peuple pour que la démocratie soit effective ? Voilà la grande équation à laquelle les premiers et actuels responsables de la CEDEAO sont confrontés. Face à cette situation qui prévaut dans certains pays de l’instance, le Président nigérian, MuhammaduBuhari, la semaine dernière à Accra, n’écarte pas l’option militaire pour imposer à ces boulimiques du pouvoir, la volonté de leur peuple : « L’option militaire face au refus de l’alternance ne serait plus une idée, mais une règle qui s’imposera à nous tous… Un peuple ne peut se plier aux caprices d’une minorité d’hommes qui foulent aux pieds les bases de la démocratie. Et les regarder faire serait une complicité de notre part… » L’intention du Nigérian est fort louable et les épris de la démocratie doivent trouver un grand réconfort et retrouver leur souffle. Et, à s’en tenir à cette sortie de Buhari, l’envoi des forces militaires de la CEDEAO dans certains pays membres où l’alternance politique semble être renvoyée aux calendes grecques, devrait rentrer dans sa phase d’application. Autrement, certains cancres qui s’agrippent contre vents et marées au pouvoir et ne veulent sous aucun prétexte se plier à la volonté de leur peuple, se feraient déloger de leur palais. Mais comment cela pourra-t-il être possible dans la mesure où entre les pays, il existe des relations de partenariat de tous ordres et chaque pays est appelé à défendre les intérêts qui sont les siens ?

Voilà la grande interrogation qui s’impose de droit. En effet, au regard des relations qui existent entre les pays de la sousrégion, il serait difficile à un pays dont les intérêts économiques se trouvent dans le pays menacé de s’associer aux autres pays pour envoyer ses forces militaires et compromettre ses avantages. Surtout qu’il s’agit de l’Afrique où très souvent, certains Chefs d’Etat se soudent dans des incongruités sociables pour demeurer dans le faux. L’option militaire est certes la dernière chose à laquelle il faut penser pour aider à faire réaliser l’alternance dans ces pays de la CEDEAO où l’hostilité à la volonté populaire demeure une évidence étant donné que pour la plupart du temps, des négociations pour dénouer des crises liées aux élections pour y parvenir sont soldées par des échecs. Le coup en vaut la peine. Malheureusement, cette option ne pourrait aboutir à grand-chose et cela ne serait qu’un effet d’annonce en ce sens que, toutes les institutions en Afrique tant sous régionales que continentales ne sont ni plus ni moins que des syndicats des Chefs d’Etat contre le panafricanisme.

Une ou deux volontés pour faire plier ces enivrés du pouvoir ne sauraient avoir raison sur l’ensemble de ces Chefs d’Etat impénitents et lugubres. Par ailleurs, avec la démocratie en vogue dans ce monde devenu un village planétaire, en principe, le tripatouillage des constitutions, des holdups électoraux, le pouvoir pérenne, ne devront plus être acceptés et défendus. Vouloir passer outre cette volonté des peuples africains est un risque majeur pour les dictateurs mal élus qui refusent d’écouter les cris de leurs populations. Et depuis, ils ont détourné les processus électoraux et se sont renforcés au travers d’une démocratie factice.

Au Togo, il y a 53 ans, la famille Gnassingbé est au pouvoir. Le père ayant exercé le pouvoir pendant 38 ans ; le fils, Faure Gnassingbé, ayant succédé au père à la suite de la mort de ce dernier le 05 février 2005, a entamé dès le 03 mai 2020 son quatrième mandat (un mandat de trop). Plus loin, lorsque l’on élargit le cercle à l’ensemble des huit pays membres de l’UEMOA, il ne reste le Togo qui cause problème par rapport à cette épineuse question de l’alternance à la tête du pays.

Dans l’ensemble des pays membres de la CEDEAO c’est encore et toujours le Togo qui demeure la seule curiosité en termes d’alternance. Une telle analyse permet alors de voir clairement combien le Togo ne peut plus faire l’exception dans la sous-région ouest africaine en ce qui concerne l’alternance au pouvoir. Cela s’impose avec une telle acuité que Faure Gnassingbé se doit de comprendre la nécessité de l’alternance au Togo et que seule, celle-ci pourra permettre au pays de s’inscrire dans le concert des nations civilisées et démocratiques pour un nouveau départ. Il n’a en réalité pas d’autres choix que d’aller dans ce sens surtout que le cas du Togo est plus que jamais intolérable. 53 ans de règne du père et du fils sur une République.

C’en est de trop et cela frise un vrai scandale et choque l’éthique et la philosophie républicaines! C’est en réalité la voix du salut que nous sommes en train de lui tracer s’il veut un jour rentrer dans le panthéon de l’histoire de notre pays avec tous les honneurs car il reste le seul qui constitue ce mal qui persiste encore dans cette sous-région ouest africaine à être hostile à l’alternance politique contre vents et marrées. Outre le Togo de Faure Gnassingbé, d’autres pays du continent comme le Congo Brazzaville de Denis Sassou N’guesso, le Cameroun de Palu Bya, le Gabon d’Ali Bongo, … se trouvent dans le cas, où leur Chef d’Etat, s’agrippent au pouvoir et ne veulent pas le lâcher sous aucun prétexte. Et c’est ce phénomène qui retarde l’Afrique. Or, le processus de démocratisation en Afrique en général, était considéré au départ comme une ère nouvelle où les peuples devraient entrer dans une nouvelle phase de leur vie avec l’espoir de disposer d’eux-mêmes et de choisir librement leurs dirigeants dans une cité de justice, d’équité et de respect des droits de l’homme. Malheureusement, dans nombre de pays africains, le constat est plutôt amer. Les élections censées soutenir la démocratie, organisées par des supposés dirigeants sans foi ni loi dans une opacité sans mesure, prédisposent le continent à des situations d’instabilité.

Alors que la profonde aspiration des peuples africains résulte de la bonne gouvernance qui ne peut être possible que si leurs dirigeants s’appliquent vraiment et avec efficacité dans l’évolution de la géopolitique qui sous-tend l’avènement d’un Etat de droit, donc de la démocratie pour le bonheur et l’émancipation de leur peuple respectif, certains Chefs d’Etat africains savent bien s’inscrire dans la dynamique inverse pour végéter au pouvoir. Il est alors temps que la CEDEAO fasse en amont un travail de fond pour démontrer le bien-fondé de l’alternance dans son espace et montrer à toute la communauté internationale qu’elle est capable de résoudre les problèmes relatifs à l’alternance dans son espace en essayant de persuader les dictateurs encore endurcis que le pouvoir appartient au peuple et qu’aucun chef d’Etat n’a plus le droit de briguer plusieurs mandats de suite. On se rappelle d’ailleurs que du 18 au 20 mai 2011, s’était tenue à Praia, au Cap Vert, la conférence régionale sur le thème « Elections et stabilité en Afrique de l’Ouest ».

 Cette conférence avait pour objectif d’analyser l’impact des processus électoraux sur la stabilité et la démocratie dans la sousrégion ainsi que leurs implications en termes de prévention des conflits et de consolidation de la paix. La CEDEAO doit donc poursuivre le travail dans ce sens pour finir avec les mandats à vie en son sein.

A l’échelle du continent, le respect d’une limitation à deux mandats de 5 ans, constitue l’un des rares leviers qui facilitera les alternances, le renouvellement des classes politiques, la fin des dictatures, une véritable démocratie et, indirectement, la prévention des crises. Et c’est ce à quoi l’Union africaine (UA), vu l’évolution du monde, est désormais conviée pour stabiliser le continent. Sinon, en laissant le continent dans la configuration de pouvoir à vie, l’UA se fait une mauvaise publicité qui consiste à cautionner des Chefs d’Etat africains qui refusent de s’inscrire dans l’évolution de la géopolitique où la démocratie qui est en vogue, exige la fin des dictatures. Et cela n’est pas à l’honneur de l’institution. Surtout pas dans un contexte où l’Afrique a plus que jamais besoin d’affirmer des valeurs universelles fortes. Aucun Etat ne peut être viable et fiable sans un minimum d’adhésion à des principes qui demandent le respect de la volonté des peuples et la fin des dérives dictatoriales.

L’Afrique ne devrait pas être du reste car avec un peu de volonté, elle pourra se métamorphoser de l’intérieur, y changer les choses et réécrire son histoire pour se valoriser à l’échelle internationale. Et, c’est de cette façon que le continent pourrait se faire prendre au sérieux par ses partenaires européens et américains. La cause profonde des problèmes d’immigration clandestine vient de la caution indécente que les organisations africaines ont toujours donnée aux systèmes dictatoriaux dont la toile de fond est la mal gouvernance.

Peter Sossou

Source : Le Triangle des Enjeux n°413 du Mercredi 20 Mai 2020

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