Société : Morgue de Lomé, un dépotoir de corps humain ?


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Le devoir de creuser et d’informer l’opinion quant à ce qui se fait dans le pays bouillonne notre esprit et nous lance sur certains terrains des plus dangereux, au prix du risque de notre vie. Au lendemain de la nomination d’un ministre à la tête du département de la santé, les chantres du pouvoir sont montés au créneau pour vanter et chanter de soi-disant avancées significatives en matière de conditions de travail du personnel soignant. Ces  griots ont mentionné dans leur arguties, des nettoyages fondamentaux des coins et recoins du Centre Hospitalier Universitaire (CHU) Sylvanus Olympio. Il a fallut quelques mois pour comprendre et toucher du doigt les prétendus changements opérés par le professeur Moustapha Moujiyawa.
 

 
Loin de sous-estimer la compétence de l’homme, il faut préciser qu’un sceau plein d’eau versé sur un arbre ne saurait transformer son écorce en peau de crocodile. Pour dire clairement ce qui s’est réellement passé comme changement au CHU Sylvanus Olympio. Sans aller dans tous les départements, nous avons choisi de visiter la morgue qui constitue un cadre d’accueil des humains qui ont atteint le bout de leur course sur terre. Les corps y sont déposés, pas pour les exposer, mais pour que les « morguiers » en prennent grand soin afin de les maintenir en forme pour le jour j. Cela a un prix. Comment cela se passe ?
 
Ce qui se faisait
 
Avant, lorsque vous perdez un proche, un parent, un ami…, que ce soit à la maison ou à l’hôpital, le corps est dirigé vers la morgue pour y être déposé. Tout passe par la négociation. Chacun y faisait son business. De la vente de produits d’entretien et vestimentaires jusqu’au cercueil, le marché s’animait, on dirait Adawlato. Le mort était une marchandise qui permettait aux différents commerçants de gagner chacun à sa guise. Ainsi, une affluence particulière s’observait tous les jours que Dieu fait, avec un accent particulier mis sur les laveurs qui s’activaient pour gagner au moins un marché. Le lavage d’un corps varie entre 15.000F CFA et 20.000F CFA voire plus. Le prix de la visite d’un corps est fixé à 1.000 F CFA. Avec quelques billets de plus, vous garantissez l’entretien à haute échelle du corps de votre défunt. Même le formol se discute et accessible au près des laveurs, des surveillants de la morgue et autre. Le business impliquait tout le personnel et les tentacules sont élargies jusqu’à l’administration de l’hôpital. Selon certaines indiscrétions, certaines catégories d’agents pratiquaient aussi la vente de pièce détachées. Surtout que généralement, la plupart des casiers ne répondent plus, laissant décomposer des corps avec des parties qui tombent. « Rien ne se perd, rien ne se crée ; tout se transforme » dit Lavoisier. A la morgue, la règle est d’actualité.
 

 
L’état d’insalubrité
 
Malheureusement, l’on ne tenait qu’à ce business gagnant-gagnant sans toutefois penser à l’entretien du lieu pour le rendre vivable. A l’approche de la morgue, l’odeur nauséabonde qui se dégage vous fait vomir. Lorsque vous vous rendez dans les chambres froides et autres où sont stockés, oui stockés les corps, vous regrettez ce que vous devenez après vos moments de gloire sur terre. Des corps entassés comme des poissons dans des casiers; des corps éparpillés çà et là ; des corps foulés comme des tapis par des agents… Les larmes n’hésitent pas à tomber. En dehors de l’odeur irrespirable qui se dégage, des traces de sang, des tissus ensanglantés… jonchent les allées, les couloirs, et même des fois le bureau du directeur. Face à cette situation, les « morguiers » ont érigé en règle, la perception d’au moins un litre de sodabi pour disent-ils, atténuer l’odeur ou si vous voulez, immuniser leur odorat. Difficile de se rendre à la morgue. La visite du lieu devient alors une corvée ou punition pour les parents et amis des défunts.
 
Ce qui a changé
 
Avec l’arrivée du Professeur Moustafa Mujiyawa, il est vrai que quelque chose à changé. Pour commencer, les hôpitaux de Kara et de Lomé ne disposent plus de scanner, accélérant les chances des patients de se retrouver à la morgue. Parlant de la morgue, des affiches sont postées sous la main courante pour faire la promotion de la morgue, contrairement à l’idéal qui voudrait que des notes d’encouragement et de soulagements soient affichées pour mettre en confiance les malades. On a, à un moment donné, comme l’impression que l’on s’attachait plus à la mort des patients qu’à leur survie.
 
Au niveau de la morgue, en toute sincérité, tout a été vite fait de sorte à empêcher les visiteurs de découvrir les coins cachés jadis exposés. Si hier, il était facile d’aller même à l’intérieur du local où les corps étaient exposés avant leur lavage, aujourd’hui, c’est chose difficile voire interdite. Avec la complicité de l’Office Togolais des Recettes (OTR), des caméras sont positionnées à divers endroits, mettant sous haute surveillance, la morgue. Chose louable dans le sens qu’elle permette de mettre en sécurité les corps et éviter les trafics de tout genre. La porte principale est chainée et cadenassée. Si vous arrivez avec un corps, vous attendez d’être reçu par le surveillant qui vient dans un premier temps, constater la présence du corps, avant de faire signe à un agent. Ce dernier passe par l’intérieur avec le brancard, le surveillant devant la porte au dehors, déchaine la porte après avoir ouvert le cadenas. L’agent vient alors poser le corps sur le brancard et le pousse à l’intérieur. La porte se ferme de nouveau, chainée et cadenassée. C’est donc le dernier contact en quelque sorte avec le corps. Deux personnes passent donc au bureau du surveillant pour remplir les formalités.
 

 
Pour renseigner les visiteurs sur les différents prix à verser à la caisse de l’hôpital, pour ce qui concerne les prestations de service de la morgue, l’OTR a pris soins de faire peindre des panneaux des murs de la morgue où il est dessiné les différentes prestations et leur prix. Par exemple, le dépôt est fixé à 10.500F CFA; la formolisation 3.500 F CFA le litre, à raison de trois à quatre litres de formol par corps… le tout pour un total de 38.500 F CFA environ pour les cinq premiers jours. A partir du 6ème jour, les frais de dépôts passent à 4.000 F CFA par jour et à partir du 11ème jour, à 6.000 F CFA par jour. Il est affiché qu’aucune négociation n’est tolérée.
 
A l’analyse de ces « changements », l’on peut dire avec certitude que cela contribue à mettre fin au détournement de fonds, si on peut l’appeler ainsi, et aussi le business qui se faisait autour. Malheureusement, c’est le contraire qui est observé. Les réformes ne tiennent compte que de l’aspect monétaire. Quand à la qualité du service rendu, c’est la désolation totale. Des casiers complètements vétustes qui au lieu de maintenir les corps en bon état, accélèrent leurs déconfitures. Des chambres froides qui font suer… Bref, le matériel de travail n’a connu aucune réforme. Ce qui fait noter en toute honnêteté que tout se fait juste pour sécuriser l’argent généré par la morgue. Rien n’est fait pour améliorer la qualité du service. Sur cinq corps déposés, au moins 3 se décomposent. Tout est détérioré. Ce qui explique le fait que des dispositions soient prises pour éviter que les dépositaires des corps prennent contact avec ce désolant spectacle très révoltant. C’est la profanation purement et simplement des corps.
 

 
La nature ayant horreur du vide, le business, loin de s’affaiblir, se renforce et grimpe d’un cran. Au-delà de tout ce qui est décrit plus haut, les agents vont désormais jusqu’au détournement des corps vers des destinations privées, des maisons d’habitation, des cours communes… Ce qui fait la promotion de morgues sauvages. Sauf que là, les corps ne se décomposent pas ; les agents en prennent grand soin.
 
Comment se passe le business ?
 
Le service n’est pas aussi accessible que ça mais pas aussi caché que ça. C’est réservé à la discrétion du personnel de la morgue, y compris les surveillants. Nous avons profité d’une occasion pour infiltrer le réseau. Le risque a été très élevé mais le résultat satisfaisant.
 
Dès qu’un corps atterrit à la morgue, dans la mesure où les parents ont une idée de ce business, le sujet s’aborde discrètement. L’on procède à un échange rapide de cartes de visite. Le code « appelez moi dès que vous quitter ici ». Dans le souci de se faire aider, les dépositaires n’entendent pas rater l’occasion. Coup de fil et puis le tour est joué. D’abord, on vous prépare à accepter et approuver le détournement du corps, en vous exposant les conditions désastreuses dans lesquelles la morgue entretient les corps ; 75% de chance de décomposition et 25% de chance de maintien en forme au cas où un des rares casiers se libère. Dans le cas contraire, le détournement ou rien. Pour deux semaines, le coup tourne autour de 100.000 F CFA. 38.500 F CFA pour les cinq premiers jours à remettre à la personne à qui est confiée l’opération d’entretien, et non à payer à la caisse. Ces fonds sont vite partagés entre les différents complices. Si d’aventure, le corps a été préalablement enregistré et doit passer au moins deux semaines ou plus à la morgue, on prend soins de verser les sous des cinq premiers jours. Passé ces cinq premiers jours, l’on procède au détournement. Des conducteurs de taxi sont aussi concernés par ce business qui leur permet de gagner un peu.
 
On fait donc croire que le dépositaire est venu cherchés le corps pour l’enterrer. Ce qui permet d’effacer les traces de soupçon de détournement, mais comment ? Le surveillant prend un peu, les autres agents qui sont aussi de garde prennent un peu, un peu. Chacun gagne donc un peu et le tour est joué. Il ne faut maintenant qu’à attendre le jour j pour solder les comptes et entrée en possession du corps en vue d’un enterrement digne.
 
Pourquoi ce business rassure ?
 
En tout état de cause, il faut reconnaitre qu’en Afrique, les morts ne sont pas morts. Ils ont toutes leurs importances et sont pratiquement honorés pour ne pas dire vénérés. Un corps décomposé n’est pas exposable, et quand il n’est pas exposé, il fait la honte de la famille. Il constitue par moment une insulte qui fait couler beaucoup de larmes. Il suffit que quelqu’un vous balance en pleine figure que le corps de votre parent n’a même pas été exposé que la bagarre éclate. Toutes les familles font donc violence sur leurs moyens aussi limités qu’ils soient, pour préserver  et garantir la bonne forme du corps avant son enterrement. L’histoire a tout son sens lorsqu’il y a même la possibilité de faire une veillée corps présent. Ainsi, afin d’éviter l’ignominie, le détournement est préféré par ceux qui s’y connaissent que le dépôt à la morgue où le pourcentage de chance de décomposition est assez élevé.
 
Peut-on mettre fin à ce phénomène ?
 
Avant de penser à y mettre fin, il faut parler des risques que courent les personnes qui s’adonnent à ce commerce et les pertes qu’il constitue à l’Etat togolais.
 
Par rapport au risque, généralement, on interdit aux familles de toucher des corps des personnes qui ont succombé à une maladie contagieuse. Surtout qu’au Togo, personne ne s’attache au comportement à adopter face à tel ou tel mort, tout se fait dans l’ignorance totale. Ne prenant que cet exemple. Imaginer le risque que cela constitue et le dégât que la garde de ce corps dans une concession commune au voisinage immédiat d’autres personnes déjà inconnues peut occasionner.
 
En termes de perte, si ça permet à ceux qui pratiquent ce commerce de gagner un peu, un peu, il constitue un manque à gagner à l’Etat togolais. Puisque si l’OTR s’est invité à la danse, c’est pour sécuriser d’abord les ressources que génèrent les prestations de service de la morgue, et par la suite les mobiliser afin de renforcer les capacités financières de l’Etat.
 
Malheureusement, le fait de faire les choses à moitié, sans toute fois y attacher une moindre importance remet en cause tout le travail qui a été fait pour entretenir la façade de la morgue et laisser l’intérieur et les installations à la merci d’un état de décrépitude avancée.
 
D’abord, il faut noter que les prix fixés sont insupportables à la majorité des familles togolaises. Les enquêtes estiment que la majorité des togolais mangent difficilement une seule fois par jour. Ce qui déjà amène certaine famille à abandonner carrément les corps de leurs parents, proche-parents… à la morgue.
 
Secundo, la vétusté des appareils accélérant la décomposition des corps ne peut en aucun cas favoriser la confiance des familles à déposer les corps à la morgue. Elle les revoie plutôt vers ces coins sauvages mais à haut risque.
 
Il va falloir aussi règlementer le travail des agents de la morgue, revoir leur situation salariale… afin de décourager ce commerce qui constitue un danger en matière de santé public.
 
Aliou NATCHABA
 
source : La Gazette du Togo

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