TOGO : Attention, suspecte accalmie !

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L'armée togolaise en parade lors d'un défilé à Lomé
L'armée togolaise en parade lors d'un défilé à Lomé

Par Afrika Stratégies France

Une accalmie inattendue plane sur le pays. Malgré les bavures qu’enchainent les forces de l’ordre et la mort, inexpliquée par assassinat du Colonel Madjoulba, un haut gradé de l’armée, Faure Gnassingbé préfère multiplier des réunions avec Yark Damehane, ministre de la sécurité et des officiers supérieurs. En attendant, le pouvoir sort ses chiens de garde contre la Dynamique Kpodzro, Agbéyome et le prélat.  Mais les murs s’effritent et la peur du lendemain est dans tous les esprits. Décryptage !  

Deux anciens Premiers ministres ont tiré leur révérence. Le premier Edem Kodjo a eu, à un moment donné du mal à couvrir ses frais de soins car, comateux, il était devenu difficile pour son épouse d’accéder à ses éventuelles réserves. Cette dernière, dont le titre de séjour français est arrivé à expiration en début de cette année n’a pas pu compter sur l’ambassade du Togo à Paris pour le renouveler. Pour s’être opposé à un 4e mandat de Faure Gnassingbé, Edem Kodjo en a fait les frais, de l’isolement, du mépris mais aussi des coups bas et de la tenace rancune du président togolais. Jusque dans la mort. Car Gnassingbé a pris plusieurs semaines pour présenter ses condoléances et les médias d’Etat ont occulté, volontairement, le passage à trépas d’un homme qui aurait servi son pays pendant de si nombreuses décennies. Yaovi Agboyibo qui n’a jamais rompu les ponts avec le régime aura droit, à de sobres et « tristes condoléances« . Aucun des deux n’a mérité une journée de deuil national ou des hommages dus à leurs rangs. Non pas que l’idée n’a pas effleuré l’esprit du président togolais mais plongé dans le narcissisme qui lui fait s’imaginer incontournable jusqu’en 2030, Faure Gnassingbé est aussi un homme de symboles dont les égos ne rayonnent qu’en bafouant le peu de dignité qu’il concède aux autres, rivaux, opposants politiques ou potentiels successeurs. La Dynamique Kpodzro, par ses récents déboires, en sait quelque chose.

La Dynamique à l’épreuve des attaques

Si elle a gagné la présidentielle de février dernier, elle ne s’est pas fait que voler sa victoire. Depuis, le pouvoir multiplie pieds et mains pour l’éclater. Si au moins quatre de ses membres ont été approchés pour des postes dans le prochain gouvernement, aucun n’aurait, jusque-là, accepté. D’ailleurs, son candidat s’est radicalement opposé à toute idée de partage de pouvoir ainsi qu’à sa nomination comme Premier ministre. Agbéyomé Kodjo n’a pas non plus donné aucune suite aux diverses tentatives de corruption. Ces derniers jours, la Dynamique devrait faire face à une attaque présumée de l’intérieur. Celle d’un réputé escroc politique et transhumant qui s’est fait passer pour « compilateur général des résultats pour la dernière présidentielle » avant d’avancer que la coalition portée par l’ancien archevêque de Lomé « ne disposait pas de preuve de sa victoire« . Xana Sadjo-Hetsou, le sulfureux apprenti informaticien a pu bénéficier de surprenants relais de médias locaux. Pourtant, sur ce, il n’y a aucun doute. A parti des plus de 75% des procès verbaux dont elle dispose, la victoire de son candidat est sans équivoque. Certains diplomates ont d’ailleurs pris position pour la Dynamique, demandant un décompte bureau de vote par bureau de vote avant de se rallier au G5, rassemblant les principales représentations diplomatiques occidentales et de l’Organisation des nations unies. Cette dernière n’a pas caché son étonnement quand, alors qu’elle demandait à l’Union pour la République (Unir), majorité présidentielle d’apporter, à partir de ses compilations propres, la preuve de sa victoire, elle n’en est pas été capable non plus. Mais une partie de la presse locale, souvent en mission commandée pour le parti au pouvoir, a préféré s’en prendre à la Dynamique Kpodzro. Mais des attaques, Agbéyomé Kodjo et son équipe doivent s’y attendre encore davantage dans les prochains jours. En attendant, Mgr Kpodzro n’entend rien lâcher.

Kpodrzo, le prélat ne lâche rien

A 90 ans, il tient le coup. Les séquelles des divers accidents dont il a été victime lui imposent un bâton, qu’il tient comme une croix. Jamais sans sa soutane auréolée du rouge et sa calotte à la couleur archiépiscopale, Philippe Kpodrzo est reconnaissable, même à l’œil nu. Adulé par les populations togolaises, Agbéyomé Kodjo lui doit l’essentiel de sa victoire. « Le président élu » en a même fait une supra-personnalité, avec le titre hyper honorifique et hors de tout protocole canonique de « Patriarche de la Nation ». Lors de sa dernière sortie, la détermination est intacte, la colère aussi. Et pas seulement contre Faure Gnassingbé qui dirige le Togo d’une main de fer depuis 15 ans et qui entend s’y accrocher jusqu’en 2030, mais aussi contre Jean Pierre Fabre, longtemps redouté opposant dont le mythe a été mis à nu par la dernière présidentielle. De 34% en 2015, il n’a pas pu atteindre les 5% en février dernier. Il y a quelques jours, dans un pompeux message d’une quinzaine de page, le prélat a passé en revue l’actualité nationale. Il y a relevé des défaillances et autres contradictions de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et s’est étonné de ce que Faure Gnassingbé ait pu, contre toute vraisemblance, rassembler, « 83% dans la région des Plateaux, 91% dans la région Centrale, et 87% dans les Savanes et 84% auprès des togolais de l’extérieur « . Une inquiétude partagée par toutes les grandes ambassades à Lomé. Mais la fraude était telle que la reculade n’a réduit que de 2% les 72 initialement attribués au président sortant. La cour Constitutionnelle pour une même élection a publié deux décisions avec des chiffres différents, avec un gonflement inexpliqué du corps électoral, bulletins nuls qui toisent 23% des suffrages exprimés, et plus de 580.000 votants qui ont disparu dans la nature, d’une délibération publique à une autre presque à huit clos. Les Juges de la Haute Cour ont raté le maquillage de la fraude orchestrée par les séides du pouvoir à travers la Ceni. L’homme de Dieu a demandé aussi la libération des 16 membres de la Dynamique encore détenus en otage par le pouvoir et mis l’armée devant ses responsabilités. Un message largement inspiré des Écritures Saintes. Tout en demandant aux autres évêques de sortir de leur mutisme pour ne pas être des complices, le pasteur demande à Faure Gnassingbé de céder le pouvoir au « vrai gagnant« , son candidat à lui. Certainement, pas assez pour inquiéter un président qui, bien qu’ayant le dos au mur, fait la sourde oreille.

Faure Gnassingbé, les raisons de s’inquiéter

A priori, aucune raison apparente de s’inquiéter. L’armée, construite par son père, Gnassingbé Eyadema, mort à 69 ans dont les deux tiers au pouvoir, lui semble loyale. Sauf que depuis peu, des grognements s’enchainent et l’ont obligé à multiplier, tout au long du mois de mai, des rencontres avec son ministre de la sécurité et des hauts gradés de l’armée. Car dans l’armée, le malaise est évident. Et clanique aussi. La domination des losso, ethnie du nord du pays dérange énormément. Et quand, à la mort du Colonel Madjoulba, Tchangani Atafaï, un colonel kabyè, ethnie du chef de l’Etat l’a remplacé, le lobby tribalo-kabyè a crié « tant mieux !« . C’est triste, déplore un général à la retraite encore très influent dans l’armée, « qu’un losso meurt pour qu’un kabyè le remplace« . Il faut dire que dans cette guerre interne des ethnies, celle du chef de l’Etat s’estime lésée. Elle constitue, tribalisme oblige, plus de 90% de la grande muette et s’agace de ne pas en avoir le contrôle d’autant que la garde républicaine, le Camp Landjia, à Kara, fief du régime et la région militaire nord du pays sont tous sous contrôle d’officiers losso. D’autres ethnies apparentées se retrouvent à des postes stratégiques de direction de l’aviation civile, tenue depuis Mathusalem par Gnama Latta, sulfureux colonel qui cumule le poste avec celui de la direction de l’aéroport de Lomé, l’unique international du pays. Mais au sein de la Dynamique, on murmure que « la proximité de certains officiers avec le président Agbéyomé justifie les mouvements d’humeurs au sein de la grande muette« . Certains sont allés jusqu’à attribuer la mort de Madjoulba à ces guerres internes des pro-Agbéyomé contre les pro-Faure, ce que nous n’avons pas pu prouver. Ce qui est sûr le Colonel Amblesso, originaire de la même préfecture que l’homme de Tokpli ainsi que d’autres soldats sont mis aux arrêts depuis le mois de février pour leur supposée accointance avec Agbéyomé Kodjo. Invisible depuis quatre semaines et reportant sans cesse la mise en place d’un nouveau gouvernement, Faure Gnassingbé devrait vivre en privé, le martyr selon plusieurs sources. Le président sortant peine à unir son camp et surtout, à juguler les agacements au sein de l’armée dont dépend entièrement son pouvoir. Une armée qui enchaine ces dernières semaines des bavures, toutes, bien évidemment, impunies. Il y a quelques jours, sans doute pour évacuer le stress, le président s’est offert une discrète escapade au Bénin voisin, avec dans ses valises, une donzelle, elle aussi originaire du pays voisin, tirée de sa truculente gynécée.

Une chose est certaine, profitant de ce vide, Agbéyomé et la Dynamique occupent le terrain. En privée, « le président élu » ne doute pas de ce que la jouissance du pouvoir est proche.  En tout cas, il est certain que ce 4e mandat Faure Gnassingbé sera rude.

Afrika Stratégies France

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