Togo, Autopsie du corps du jeune Joseph Kokou Zoumekey : Le rapport victime d’une tentative de faux et usage de faux

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Le ministre Mijiyawa et le Commandant Amégbor au cœur du scandale. « L’expertise médicale telle qu’élaborée est incomplète », selon un expert
Le rapport de l’analyse médico-légale pratiquée sur la dépouille de l’élève Joseph Kokou Zoumekey, tué le 18 octobre 2017, a été rendu public le 25 septembre dernier lors d’un point de presse organisé par Amnesty International et la famille de la victime. Il est clairement établi que le corps de l’enfant présente des lésions d’une mort violente par arme à feu. Soulagée par la manifestation de la vérité, la famille a procédé, samedi 29 septembre, à l’inhumation du corps. Mais il y a eu une tentative de faux et usage de faux ainsi que des non-dits dans la conduite et les résultats de cette autopsie.
Tentative de manipulation de signature
La série de scandale se poursuit sous les tropiques et les universitaires semblent au premier rang dans les trucages de tous genres. Cette fois, c’est le Professeur Moustafa Mijiyawa, ministre de la Santé et de la Protection sociale, et le Professeur Koffi Amegbor qui attirent l’attention dans un dossier de rapport médico-légal pour le compte d’Amnesty International-Togo. Il s’agit de l’autopsie du corps de Joseph Kokou Zoumekey, 13 ans, fauché le 18 octobre 2017 lors de la répression des manifestations de la Coalition des 14 par les forces de sécurité et de défense.
Ce petit garçon qui est allé acheter des condiments pour sa mère, est tombé sur ses bourreaux qui lui ont arraché la vie. Pour faire la lumière sur cette énième mort, le Procureur de la République, Blaise Essolissam Poyodi, a pris la réquisition n°5878/PR/2017 pour demander une autopsie au Professeur François Gado Napo-Koura, responsable du laboratoire d’Anatomie pathologique du Centre hospitalier universitaire Sylvanus Olympio (CHU SO). Ce dernier étant en convalescence aurait, en accord avec le Procureur de la République et suivant la gravité de l’affaire, décidé d’attendre que la situation se calme avant de procéder à cet examen médico-légal. Mais chemin faisant, et sur insistance de la famille du défunt, le Procureur de la République prend une autre ordonnance le 04 juillet 2018, sous le couvert du ministre de la Santé qui, à son tour, saisit le Professeur Koffi Amegbor, médecin et Commandant des Forces armées togolaises (FAT). Par la suite, les organisations de défense des droits de l’homme (ODDH) ont été saisies pour l’authentification d’un rapport d’autopsie daté du 15 juillet 2018.
Sur le document d’une page, il est écrit : « Je soussigné Professeur Gado Napo-Koura, Docteur en Médecine, Professeur… » et en bas de page de ce rapport se retrouvent la signature, le cachet et le nom du Professeur Gado Napo-Koura. L’incompréhension était totale, car beaucoup de médecins présents dans la salle savaient que le Professeur Gado Napo-Koura a quitté le Togo le 06 juillet 2018 pour la France. Les altercations qui ont suivi ont été vives entre les praticiens et le vrai auteur qui n’est autre que le Professeur Koffi Amegbor, a été démasqué. C’est ainsi que le Professeur Gado Napo-Koura qui a été victime d’usurpation et de falsification d’identité, aurait demandé expressément à Moustapha Mijiyawa, qui détenait encore l’original du rapport, et au Commandant Amegbor, de reprendre le rapport au nom de son auteur et le tenir informé le plus tôt possible.
Selon les informations, c’est le ministre de la Santé en personne qui aurait donné les consignes au Commandant Koffi Amegbor pour faire l’autopsie et signer le rapport au nom de Gado Napo-Koura. Puisque Mijiyawa aurait, entre-temps, demandé au Professeur Napo-Koura d’apporter ses observations audit rapport afin de conserver la signature falsifiée. En réponse, ce dernier a exigé que l’auteur reprenne simplement le rapport en son nom propre avant de le renvoyer à Amnesty International tout en le mettant en copie. Le Procureur Poyodi ayant été saisi, le Cdt Amegbor finit par se plier en signant de sa propre main le rapport dont le contenu a été rendu public le 25 septembre dernier.
« Attribuer la paternité d’un rapport médico-légal réalisé par soi-même à une autre personne et utiliser ensuite ses signature, cachet et nom est un cas de faux et usage de faux. Il n’y a pas d’autres vocables pour le dire », éclaire un avocat.
Joint au téléphone dans la journée du vendredi 28 septembre, le Commandant Amégbor a indiqué qu’il ne pouvait pas parler de cette affaire au téléphone et qu’il était souhaitable de passer au bureau le lundi 1er octobre. Tenant à avoir à tout prix sa version des faits, nous nous sommes rendus au rendez-vous aux date et heure convenues. Mais à notre surprise, le Commandant nous a fait savoir qu’il ne pouvait pas parler sans l’autorisation de sa direction.
Depuis jeudi 27 septembre, toutes nos tentatives pour joindre le ministre de la Santé sont demeurées sans suite. Les messages à lui envoyés n’ont jamais reçu de réponse.
Processus et rapport bizarres
Pour nombre d’observateurs, ce rapport d’autopsie n’est qu’un « chiffon ». Certes, en précisant que le corps de la victime présente « des lésions d’une mort violente par arme à feu », il bat en brèche les allégations qui niaient la mort d’un enfant par balles à Bè-Kpota le 18 octobre 2017. Mais à l’analyse, tout est flou tant dans la forme que dans le fond.
Qui est habilité à demander un rapport d’autopsie en cas de meurtre ? Seul le Procureur de la République peut prendre une réquisition pour demander cette analyse médico-légale afin de faire la lumière sur les réelles causes de décès de cet enfant. C’est d’ailleurs ce qu’il avait fait. Qui doit réaliser ce genre d’examens lorsque les forces de sécurité sont accusées directement ? Il apparaît donc suspect de faire réaliser ce travail par un médecin militaire comme Amegbor. En plus, ce travail ne pouvait se faire sans la présence de la famille et/ou de leurs avocats et aussi des ODDH. « Nous n’avons pas assisté à l’autopsie alors que nous l’avions expressément demandé », a déploré d’ailleurs la famille lors de la conférence de presse. En outre, le rapport devrait être adressé directement sous-pli fermé au Procureur de la République pour le faire connaître à qui de droit. Il n’appartient nullement à un quelconque ministre de le faire, comme c’est le cas avec Mijiyawa.
Quel est le contenu de il d’autopsie ? « D’abord, une expertise médico-légale a pour objet de faciliter la découverte de la vérité par un tribunal civil ou pénal. Mais celle réalisée par le Professeur Koffi Amegbor est loin d’être bien fait. On ne peut pas sortir un tel papier comme rapport d’autopsie pour un cas aussi sérieux. Sur la forme, on lit au point A. EXAMEN EXTERNE, au lieu de B. AUTOPSIE, il met encore A. Le numéro de référence d’autopsie date de 2017 alors qu’il parle de 2018 », explique un spécialiste après avoir pris connaissance du rapport.
Selon un autre, l’expertise médicale telle qu’élaborée par le Professeur Koffi Amegbor est incomplète. Le rapport ne dit rien sur les orifices d’entrées de la balle, le nombre, les dimensions, les contours. De même, il est muet sur les orifices de sorties de balles. Il s’agit des manquements graves dans les meurtres par balle. Puisque dans la pratique, c’est lorsqu’il n’existe pas d’orifice de sortie que le légiste justifie l’ouverture du ventre afin de prendre possession des preuves, à savoir les balles qui sont supposées causer cette mort. Nulle part dans le document, il n’est mentionné que les balles ont été retrouvées dans le ventre de cet enfant et leurs calibres. Tout ceci devrait permettre de déboucher sur le type d’arme, la distance de tir et aussi surtout identifier qui parmi les agents possédait ce jour-là ce type d’arme. Alors pourquoi cette conclusion : « Le corps du nommé Zoumekey Kokou Joseph présente des lésions d’une mort violente par arme à feu » ?
Tous ces manquements graves ne peuvent que fragiliser la famille défunte devant les tribunaux. Car il ne s’agit pas de conclure une autopsie, mais de relever les éléments de preuve scientifique devant aider à la manifestation de la vérité.
Ces faits rappellent les tintamarres de ce même ministre de la Santé, Moustafa Mijiyawa annonçant la fermeture de la morgue du CHU Sylvanus Olympio pour une durée de 3 mois à partir du 16 juillet 2018. Un détour à la morgue permet de constater que les travaux de rénovation pompeusement annoncés ne se limitent qu’au repavage de la devanture. Rien de significatif. Seule une vingtaine de cercueils de fortune destinés à enterrer les anonymes sont très visibles dans les locaux. C’est à croire que c’est à cause de la dissimulation des preuves attestant la mort du petit Joseph Kokou Zoumekey et certainement d’autres cadavres encombrants que le pouvoir a inventé le projet de réaménagement de cette morgue. Affaire à suivre.
B. Douligna
Source : Liberté No.2768 du Mercredi 03 Octobre 2018
 

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