Togo: aux avant-postes de la guerre contre les jihadistes (REPORTAGE)

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Dapaong (Togo), 21 mai 2020 (AFP) – Tapis sous un arbre derrière des sacs de riz, citadelle de fortune, une poignée de soldats lourdement armés surveillent en silence les va-et-vient des villageois qui franchissent la frontière entre le Togo et le Burkina Faso à pieds ou à vélo. Seule une rivière asséchée sépare les deux pays.

Dans les champs, des silhouettes se détachent, courbées vers la terre. Les paysans arrosent les graines de sorgho et de maïs semées avant l’arrivée des premières pluies. Comme si rien, ou presque, n’avait changé à Yemboate, dans l’extrême-nord du Togo.

Bientôt, les orages chasseront la poussière de l’harmattan, ce vent du désert qui chaque année, déferle vers les côtes ouest-africaines et rend l’atmosphère irrespirable.

Difficile d’imaginer qu’à moins de 30 kilomètres de là, juste de l’autre côté de la frontière, dans l’est du Burkina Faso, les jihadistes et les
milices font régner leur loi. Que la violence est devenue quotidienne. Et que les policiers, médecins ou enseignants qui n’ont pas fui sont traqués, assassinés.

« Quand j’étais petit, on passait notre temps à nager dans la rivière ».

Accoudé à sa bicyclette, une houe suspendue à son épaule, Abdoulaye Mossi regarde avec nostalgie le « terrain de jeu » de son enfance: ce cours d’eau qui sépare son paisible village de cases en torchis, Yemboate, du village burkinabè voisin, juste en face.

Désormais, raconte ce cultivateur togolais lors d’un reportage de l’AFP réalisé avant l’épidémie de Covid-19, « c’est la peur qui règne ». Paysans et commerçants continuent de circuler entre les deux pays, surtout le mardi, jour
de marché, pour aller vendre leurs récoltes ou leur bétail.

« Mais ils ne sont jamais loin. Ils viennent souvent faire réparer leurs motos chez nous. Ils ne vous diront jamais que ce sont des jihadistes, mais nous le savons », murmure Abdoulaye Mossi, dont une partie de la famille vit au Burkina.

Alors les soldats togolais veillent. Checkpoints et patrouilles mobiles se succèdent pour sécuriser les innombrables pistes transfrontalières qui serpentent à travers la brousse et qu’il est si facile pour les jihadistes d’emprunter à moto en se fondant parmi les civils.

Après la chute de l’ancien président Blaise Compaoré, en 2014, le Burkina a hérité du chaos malien, favorisé par l’effondrement de la Libye. Les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et au groupe Etat islamique qui y pullulent désormais, menacent de poursuivre leur expansion plus au sud, vers les pays côtiers du golfe de Guinée comme le Togo, le Bénin, le Ghana et la Côte d’Ivoire.

Le Bénin en a déjà fait les frais, avec l’enlèvement en mai 2019 de deux touristes français en safari dans le parc de la Pendjari et l’assassinat de leur guide, puis l’attaque armée d’un poste de police mi-février près de la frontière avec le Burkina.

En Côte d’Ivoire, frappée en 2016 par un attentat à Grand-Bassam (sud), des éléments jihadistes pourchassés par l’armée burkinabé il y a environ huit mois se sont réfugiés dans les environs du parc national de la Comoé (nord ivoirien) et n’en sont plus repartis.

La pandémie du coronavirus n’a pas fait taire les armes. Au Mali, au Niger et au Burkina, les attaques et affrontements, qui ont atteint un niveau inégalé l’an dernier, continuent de faire de nombreuses victimes.

– Sanctuaires –

Selon plusieurs sources sécuritaires étrangères et locales, de nombreux villages ivoiriens, togolais ou béninois sont déjà gangrénés par des cellules dormantes, des prêches qui se radicalisent dans les mosquées et les écoles coraniques.

« La menace terroriste est réelle et la pression très forte (…) nous la ressentons chaque jour un peu plus », affirmait fin février à l’AFP le
président togolais Faure Gnassingbé, en pleine campagne électorale avant la présidentielle, à Dapaong, la grande ville du nord.

Venu en hélicoptère de Lomé, à 650 kms au sud, le chef de l’Etat a atterri ce jour-là dans ce qui est devenu une « zone rouge » pour les touristes, missionnaires ou humanitaires étrangers qui sillonnaient la région, jusqu’à l’assassinat en février 2019 d’un prêtre espagnol à un poste de douanes burkinabé.

Le Togo reste épargné mais son territoire connaît des infiltrations et face à la menace grandissante, une course contre la montre lancée pour prévenir toute attaque.

Selon des documents militaires confidentiels auxquels l’AFP a eu accès, près de 700 soldats togolais sont actuellement déployés dans cette région des Savanes, frontalière du Burkina, dans le cadre de l’opération Koundjoaré lancée en septembre 2018.

Ils gardent l’oeil rivé sur cette frontière invisible d’une centaine de kilomètres, bordée à l’ouest par le Ghana et à l’est par le Bénin, où
circulent braconniers, coupeurs de routes et produits de contrebande – ivoire, armes, drogues mais surtout de l’or, l’une des principales ressources économiques de la région, y compris pour les groupes armés.

Dans ces régions éloignées des côtes et de leur développement économique, et où l’Etat est quasiment absent, les parcs et les forêts à la végétation dense sont en train de devenir de véritables sanctuaires pour les jihadistes.

Côté Burkina, à moins de 30 km de la frontière avec le Togo, un groupe particulièrement redouté s’est établi dans la réserve forestière de Pama et mène depuis deux ans des raids violents contre les forces de l’ordre et les voyageurs.

Ses combattants, liés au groupe Ansaroul Islam – accusé de semer la terreur dans le nord du Burkina et dans le centre du Mali – seraient également à l’origine de plusieurs enlèvements d’Occidentaux ces dernières années, selon des sources sécuritaires françaises.

« Le nord du Togo peut permettre à ces jihadistes de se mettre au vert après de longues campagnes ou servir de zone de repli quand la pression est trop forte de l’autre côté, en se fondant dans la population », explique l’une d’entre elles sous couvert d’anonymat.

– Renseignement humain –

Dans cette région pauvre, il faut avant tout gagner le soutien des populations locales pour gagner la lutte contre les jihadistes.

L’armée offre des consultations médicales gratuites, construit des puits et restaure des écoles en ruines: « Il faut que notre passage soit visible », intimait le chef de l’Etat aux soldats lors de sa venue dans le Nord. Pas de « brimades », pas de « petites corruptions », les a-t-il prévenus.

Les préfets et les maires travaillent aussi main dans la main avec les chefs traditionnels et les leaders religieux pour faire remonter les
informations du terrain.

Mais le pouvoir togolais peut surtout compter sur des services de renseignement formés et bien équipés par des puissances comme Israël – pays avec lequel le père de l’actuel président, le général Eyadéma, lui-même resté 38 ans au pouvoir, entretenait déjà des liens très étroits.

Ces services infiltrent les cars de voyageurs et interceptent les télécommunications, ce qui a notamment permis, selon le gouvernement, le « démantèlement » de plusieurs « cellules terroristes » et l’arrestation de dizaines de présumés jihadistes: officiellement tous des étrangers de la région, notamment des Burkinabés, extradés vers leur pays.

C’est ce renseignement qui a notamment fait défaut au Bénin, qualifié de « maillon faible » de la lutte anti-jihadiste par plusieurs sources sécuritaires régionales.
« Le président (béninois) Patrice Talon a longtemps été dans le déni par rapport à la situation dans le Nord », affirme l’une d’entre elles. « Il voulait absolument développer le tourisme dans le parc de la Pendjari. C’est seulement après l’enlèvement (des deux Français) qu’il a commencé à envoyer des renforts ».

Les forces de sécurité du Togo, du Bénin, de la Côte d’Ivoire et du Ghana ont participé à plusieurs opérations militaires conjointes avec le Burkina depuis 2017. Mais cette coopération reste difficile en pratique, notamment entre Lomé et Cotonou, qui entretiennent des relations notoirement mauvaises.
« La coopération reste entravée par une culture de la méfiance entre Etats », analyse Antonin Tisseron, chercheur à l’Institut Thomas More. « En dehors de quelques opérations conjointes, ponctuelles, on a plutôt l’impression que c’est chacun pour soi ».

– Argent et motos –

Contrairement à ses voisins béninois et burkinabè, le Togo s’appuie sur une armée aguerrie – elle participe à plusieurs opérations de maintien de la paix de l’ONU, notamment au Mali contre les jihadistes. Elle est majoritairement recrutée au sein de l’ethnie kabye dont est issue la famille Gnassingbé, qui lui a permis d’asseoir son pouvoir depuis plus d’un demi-siècle à la tête du pays.

Beaucoup craignent d’ailleurs que cette « lutte contre le terrorisme » ne serve aussi à museler les détracteurs de Faure Gnassingbé.
Le président de 53 ans, qui dirige le Togo depuis 2005, bénéficie du soutien solide de ses partenaires internationaux – France en tête – malgré les exactions répétées à l’encontre d’opposants et activistes, dénoncées par les organisations des droits de l’Homme.
Leur priorité, reconnaissent des diplomates français sous couvert d’anonymat, est la « stabilité » de la région. Et donc un pouvoir fort, dont M. Gnassingbé se présente comme le garant, mettant en garde contre un scénario à la burkinabè.
A Lomé, Agbéyomé Kodjo, candidat malheureux à la présidentielle de février, remportée sans surprise avec plus de 70% des voix par Faure Gnassingbé, a passé plusieurs jours en détention mi-avril pour s’être proclamé président élu.

Entre 2017 et 2018, le Togo a traversé une grave crise politique avec des manifestations massives pour réclamer la démission du chef de l’Etat, notamment dans le centre musulman du pays, et lourdement réprimées par les forces de l’ordre.
« Les pays du golfe de Guinée présentent beaucoup de fragilités internes », estime Antonin Tisseron. « La pauvreté, l’absence d’emploi et de perspectives d’avenir, la répression de toute forme de contestation sociale et la stigmatisation des musulmans créent un terreau sur lequel peuvent prospérer les jihadistes ».

Comme ailleurs dans la région, les jihadistes procèdent à une « pénétration par étapes » avec l’émergence d’associations caritatives financées par des organisations islamiques établies dans la péninsule arabique – Qatar et Arabie
saoudite surtout.

Elles prônent une vision plus rigoriste que l’islam traditionnel réputé modéré et très encadré par l’Etat, pratiqué par environ un quart des Togolais.

« Cela commence par la conscientisation des masses, sans confrontation ouverte avec les autorités », analyse une source sécuritaire occidentale.
« Lorsqu’ils se sentent assez forts, ils assassinent les imams modérés, puis ils attaquent les postes de police et de gendarmerie ».

Courant 2019, une ONG inconnue des autorités musulmanes locales s’est ainsi installée à Dapaong, où cohabitent les différentes confessions religieuses.
Maman Amadou, l’imam de la mosquée centrale, est l’un des rares chefs religieux qui accepte de s’exprimer à visage découvert sur la montée de l’extrémisme.
« Ils ont commencé à prêcher un islam radical dans une quinzaine de villages et à construire des mosquées, ils distribuaient même de l’argent et des motos aux jeunes », raconte-t-il à l’AFP. « Les gens les écoutaient ».

« Nous ne les connaissions pas et ils n’ont répondu à aucune de nos convocations. On a fini par alerter les autorités », poursuit l’imam Amadou.

Sous la pression, l’ONG a finalement quitté la ville, raconte le religieux. Il n’a jamais su d’où venaient ces « étrangers » ni où ils étaient partis. « On n’en a plus jamais entendu parler ».

source : AFP

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