Togo : Les contrevérités regrettables d’Awa Nana-Daboya


« Il n’y avait aucun problème de délai légal qui serait forclos. C’est du mensonge » – Un ancien membre de la CEN
 
Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté


La mission qui lui est confiée est sensible et délicate. Il s’agit de mettre en œuvre les recommandations de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation parmi lesquelles le chantier importantissime des réformes constitutionnelles et institutionnelles de l’Accord politique global (APG), et réconcilier les Togolais. Et l’accomplissement de cette tâche nécessite d’elle certaines vertus dont le devoir de vérité. Mais c’est justement à ce niveau qu’elle pêche.
 
Elle, c’est Mme Awa Nana-Daboya, la présidente du fameux Haut-commissariat à la réconciliation et au renforcement de l’unité nationale (HCRRUN). Sur le hold-up électoral de juin 1998 et sa démission encore frais dans les mémoires, elle verse dans la mythomanie, ignorant que cela ne fait que 18 ans, et les acteurs de la commission électorale d’alors sont encore vivants pour témoigner.
Les contrevérités de Mme Awa Nana
 
En conférence de presse le jeudi 7 juillet dernier pour lancer son machin-truc d’atelier d’échanges sur les réformes, la patronne du HCRRUN a été interpellée sur son rôle joué dans le hold-up électoral de juin 1998. Le commun des Togolais devrait croire qu’au regard du manteau qui est le sien aujourd’hui, et les années ayant passé, la dame qui était à la tête de commission électorale à l’époque devrait dire la vérité et faire son mea culpa. Mais, hélas ! Elle a plutôt servi des contrevérités. Morceaux choisis.
 
«En bref, 98, je suis juge, j’ai prêté serment pour dire la vérité, rien que la vérité. Je n’ai pas vu le résultat. A l’époque, c’étaient 33 préfectures. Et c’étaient, je crois cinq mille et quelques bureaux de vote. Sur 33 préfectures, je n’ai vu que les résultats de 4 préfectures parce qu’il y a eu ou il y aurait eu délestage. Parce que j’ai commis l’erreur d’avoir l’ambition d’informatiser les choses et donc de placer des groupes électrogènes jusqu’à chez moi dans le Mandouri. Chaque bureau de vote était doté d’un instrument électronique et d’un groupe électrogène, mais patatra !!! Après 4 préfectures, je n’ai pas eu le résultat. J’avais monté, pour ceux qui étaient en activité en ce moment déjà, la veille électorale avec tout le corps diplomatique, tous les observateurs internationaux là-bas à la CEN quand nous avons eu cette obscurité. Et l’obscurité a duré jusqu’à la fin du délai imparti par le Code électoral de l’époque. Et donc à l’issue de ce délai, il fallait intervenir. Je n’ai pas vu de résultats et je ne pouvais pas dire que j’ai vu les résultats. Pour ceux qui se rappellent, j’ai dit, en ma qualité de juge, que je ne peux dire ce que je n’ai pas vu (…) N’oubliez pas qu’en 98, la CENI n’était pas CENI, mais c’était CEN. C’était une scène de théâtre, parce qu’il n’y avait pas le i. (…) Nous étions neuf (9). Et j’avais l’habitude de dire que, au sein des 9 ici, la seule personne indépendante, c’est moi. Parce que c’était 4 du RPT et 4 de l’opposition.
 
J’arrive à pourquoi j’ai démissionné. Je n’ai pas démissionné sous la pression de qui que ce soit, encore que j’ai démissionné aussi sur un constat. Les 4 du RPT ont cru devoir démissionner. Eux, ils ont démissionné sous la pression peut-être. Mais, est-il que les 4 de l’opposition, ajoutés à moi, ça forme le quorum, n’est-ce pas ? Et nous devrions attendre que les résultats tombent, du moins que le délestage finisse, que les résultats tombent pour que nous ayons à les prononcer. Mais avant cela, parmi les 4 de l’opposition, je ne dis pas leurs noms ni leurs regroupements, il y a un qui s’est porté malade. Il y a un deuxième qui a dit que je m’entête pour rien, que lui, il n’a pas reçu ordre de son parti de s’ajouter à moi pour déclarer le quorum atteint pour que j’aille devant l’électorat dire : Mesdames et Messieurs, nous sommes à la fin du délai légal, mais nous avons le quorum, nous vous appelons à la patience. Nous attendons et nous interpellons le pouvoir de mettre fin au délestage afin que nous continuions. Donc de 5, je me suis retrouvée à 3. Ça veut dire donc que du côté de l’opposition aussi, on m’a empêchée d’avoir le quorum et de continuer (…) Alors, tirez la conclusion vous-mêmes. Alors, tout ce que j’ai fait, j’en arrive là, c’est de nuit, j’ai dépêché mes gens avec des CEL qui étaient tous des juges à la tête pour aller ramasser les résultats depuis Mandouri jusqu’à Lomé. De nuit, tout est venu scellé. Et scellés, je les dépose à la Cour constitutionnelle. Moi-même je n’ai pas vu. Je ne peux dire donc que j’ai vu. Voilà ce qui s’est passé. Donc, vous analysez bien et vous serez d’accord que vous puissiez dire que je ne suis pas la béquille de qui que ce soit. Je suis le juge qui a décidé au vu et constat de ce qui s’était passé. La CEN n’était pas organisatrice. La CEN était superviseuse. Et lorsqu’elle a voulu superviser, elle n’a pas eu le quorum nécessaire de continuer la supervision au-delà du délai légal imparti par le Code électoral. Ok ». A l’en croire, c’est « ce qui s’est passé réellement ».
 
Un membre de la commission d’alors restitue les faits
 
« En 1998, il y avait 9 membres à la CEN : 4 de l’opposition et 4 du pouvoir et la présidente Awa Nana qui était présidente de la Cour d’Appel, et c’est à ce titre qu’elle est devenue Présidente de la CENI. Lorsque la plupart des résultats sont tombés, Eyadema était largement battu. C’est en voyant l’ampleur de la défaite que les 4 membres du Rpt ont commencé à multiplier les obstacles pour la proclamation. Mais comme ces manœuvres n’aboutissaient pas, les 4 ont démissionné pour paralyser le travail. Mais leur démission n’emportait pas la majorité, notamment les 4 de l’opposition plus Awa Nana. C’est là où elle a été sommée de démissionner pour mettre les représentants de l’opposition en minorité. Tous les résultats étaient en possession de tous les membres. Les membres de l’opposition à la CENI sont encore vivants. Il y avait Amaglo, Ali Diabacte, Sebabi Boutchou, je crois, et Ahoomey-Zunu », réagissait déjà sur la toile un compatriote à la lecture de ces propos de « Mme HCRRUN ». Et il est rejoint par l’un des acteurs de la commission électorale de l’époque que nous avons joint ce samedi.
 
« (…) C’est vrai qu’on n’avait pas tous les résultats, mais on avait la plupart en notre possession et qui étaient édifiants. Déjà vers 20 heures-22 heures, c’était clair qu’il y avait un plébiscite en faveur de Gilchrist Olympio. Il récoltait entre 60 et 70 des suffrages au premier tour. Comme l’UFC n’avait pas de représentant au sein de la commission électorale, on avait quand même tenu informé son état-major afin qu’il prenne ses responsabilités. C’est conscients de la défaite d’Eyadéma que les délégués du RPT ont commencé à multiplier les manœuvres. Vers minuit (21 juin 1998, jour du vote, Ndlr), les quatre représentants du parti au pouvoir brandissent une lettre de démission. Cela n’avait aucun effet, puisque le quorum était toujours atteint pour proclamer les résultats, avec les quatre délégués de l’opposition plus Awa Nana », témoigne notre source, et d’ajouter : « Entre-temps, les pressions devenaient de plus en plus fortes sur Awa Nana pour l’obliger à proclamer de faux résultats. Elle menaçait de démissionner ; mais nous avons fait observer que toute démission de sa part serait nulle, puisque c’est en qualité de présidente de la Cour d’Appel qu’elle était désignée pour présider la commission ; et qu’avant que sa démission ne soit acceptable, elle devrait rendre le tablier à la Cour d’Appel d’abord. Mais elle a fini par se retirer le 23 juin. Nous les délégués de l’opposition, on avait monté la garde autour des urnes scellées à la Mairie et on y resté pendant trois jours, et les ambassadeurs d’Allemagne et d’Amérique étaient venus nous voir ».
 
Sur le délestage et la forclusion de délai légal prétextés par Mme Awa Nana-Daboya dans ses propos tenus jeudi dernier, notre interlocuteur est formel : « Tout ça là est faux ! La Commission avait un groupe électrogène qui pouvait régler le problème de délestage. Il n’y avait aucun problème de délai légal qui serait forclos. C’est du mensonge. Je rappelle que Mme Nana a commencé son dilatoire juste au soir du scrutin et a démissionné le 23 juin. Le délai est où ? ». Il semble tout de même lui trouver une circonstance atténuante. « En réalité, elle avait refusé de proclamer de faux résultats, comme il le lui était demandé et a démissionné », relève notre source, qui parle néanmoins de « démission convenue entre eux, stratégique », mais regrette qu’Awa Nana n’ait pas « le courage de dire aujourd’hui la vérité au peuple togolais et se réfugie derrière des mensonges ». Il déplore aussi que l’opposition, Gilchrist Olympio notamment n’ait pas pris ses responsabilités à l’époque.
 
Travestissement de l’Histoire, réconciliation sapée
 
Ces contrevérités de Mme Awa Nana sont assez regrettables. C’est une évidence qu’elle avait aidé le pouvoir, volontairement ou pas, à réaliser son hold-up, avec sa démission stratégique. Même le rapport de l’Union européenne à l’époque avait relevé l’incongruité des résultats donnant Eyadema vainqueur avec 52,08 % des suffrages contre 34,17 % pour Gilchrist Olympio. Selon le rapport établi par l’institution européenne, après les conclusions de sa mission d’observation, le processus ne répondait pas aux critères d’une élection libre, transparente et équitable et les résultats annoncés ne reflétaient pas la volonté exprimée par les électeurs. Le manque de courage d’Awa Nana avait donc chassé l’alternance qui tendait les bras au peuple togolais. Il nous revient même que dans les coulisses, le « Vieux » s’apprêtait à négocier avec Gilchrist Olympio son départ du pouvoir. A la suite de ce hold-up, la répression s’était abattue sur des militants et responsables de l’opposition dont plusieurs ont été tués et leurs corps jetés dans la mer. Ces tueries avaient fait l’objet de rapport accablant d’Amnesty International et des pitreries du genre « Nous les populations de Kpendjal, déclarons n’avoir pas vu des cadavres sur notre plage ».
 
La reconnaissance de son tort est un pas important vers la réconciliation. Le devoir de vérité devrait être une valeur sacrée chez Mme Awa Nana, au regard de la mission à elle confiée, celle de mettre en œuvre les recommandations de la CVJR, apaiser les cœurs des victimes des violences politiques, notamment celles de 2005, faire faire les réformes, réconcilier les Togolais. Mais elle se plait plutôt dans un travestissement outrancier de l’Histoire, se disqualifiant de facto par rapport à sa mission de réconcilier les Togolais. Visiblement, l’Alliance nationale pour le changement (ANC), le Pacte socialiste pour le renouveau (PSR) et autres ont raison de boycotter son fameux atelier qui, de toute vraisemblance, n’est qu’une diversion pour amuser la galerie.
 
Source : Tino Kossi, Liberté