Togo : DRAME DE WACEM / Les membres du gouvernement se sont vautrés dans un mutisme complice.


L’émotion suscitée par le drame du 30 juin 2015 à la cimenterie de Wacem n’a pas été suivie d’actes pouvant contribuer à éviter le drame. Les membres du gouvernement se sont vautrés dans un mutisme complice. Selon les révélations faites par Agbéyomey Kodjo, président de l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (Obuts), les sociétés donnent aux ministres de leur ressort et au Premier ministre des cadeaux estimés à plusieurs dizaines de millions de francs CFA. Des cadeaux qui suffisent à acheter leur silence.
 
wacem_cimenterie


West african cement (Wacem). Ce nom regorge bien de significations. Pour certains, c’est la société qui est au cœur du scandale des Panama Papers, mais pour bien d’autres, c’est l’entreprise dont six (6) ouvriers ont perdu la vie dans l’explosion d’une citerne remplie de fuel. C’était le 30 juin 2015. Pour d’autres encore, Wacem représente la misère des populations des localités où l’on extrait les minerais et qui sont, tout comme les employés, abandonnées à elles-mêmes et condamnées à vivre dans la misère.
 
C’est évidemment cette dernière perception qui nous intéresse. Et pour cause, depuis son arrivée au Togo cette société ne s’est jamais souciée de l’aspect social de sa présence dans la préfecture de Yoto. Elle s’est seulement occupée de l’exploitation minière, faisant fi du développement socioéconomique de la localité. Pendant des années, sa seule préoccupation était l’extraction des minerais et les bénéfices qui découlent de la commercialisation des produits. De leurs côtés, les populations et les ouvriers ont gardé le silence jusqu’à ce jour de juin 2015 où la mort a emporté leurs proches.
 
Après l’explosion meurtrière, beaucoup avaient appelé à un changement radical dans les pratiques de cette entreprise. C’était le principal mot d’ordre lors des différentes manifestations qui ont suivi le drame. Des employés aux autorités locales en passant par les ressortissants de la localité et les familles des victimes, tous avaient plaidé pour une amélioration des conditions de vie et de travail. Dans son message, le préfet d’alors Komlan Toudéka, après avoir rendu hommage aux victimes, a demandé que les uns et les autres œuvrent pour que l’explosion meurtrière serve de leçon.
 
« Vous êtes de ces esprits triomphants qui réconfortent. En disparaissant, vous laissez derrière vous comme une trace lumineuse qui montrera aux autres le chemin à suivre. Vous êtes grands par la mort. Reposez-vous et que la terre vous soit légère », avait-il déclaré. Pour Francis Ekon qui, depuis le drame, parlait au nom des cadres de la préfecture de Yoto, la sécurité au travail doit être garantie et les dirigeants de Wacem ont le devoir de tenir compte de l’aspect développement durable. « Pourquoi faire des milliards de bénéfice et ne pas faire profiter la population ? Ne transférez pas les compétences aux autres qui n’ont ni les moyens, ni les capacités de régler les crises », avait-il conseillé aux dirigeants de Wacem. C’était le 18 juillet 2015, jour des funérailles des victimes.
 
Parmi tous les messages, c’est celui des ouvriers qui reste le plus poignant. « (…) Ils parleront également de leurs collègues à qui ils ne souhaiteront pour rien au monde le sort qui leur a été réservé aujourd’hui. S’ils pouvaient ils prieraient pour leurs collègues pour des conditions de travail et de vie décentes, pour des mesures de sécurité avec des protocoles stricts valables pour tous. Malheureusement, ils ne le peuvent plus. Mais nous qui sommes ici ; travailleurs, employeur, population, ministres, préfet et autorités diverses, nous pouvons changer les choses pendant qu’il est encore temps. Nous pouvons changer les choses, en passant par la culture du dialogue social sans discrimination aucune. Une culture qui met l’accent sur les valeurs humaines, la justice et la transparence pour la paix nécessaire à tout développement. C’est seulement à cela qu’on pourra reconnaitre la sincérité de nos pleurs, de notre tristesse et de cet hommage aussi important en ce jour particulier dans la vie de WACEM, de YOTO et du TOGO en général. Oui nous interpellons ici les autorités à œuvrer pour la justice à WACEM-FORTIA-PPBAG car il est absurde de s’imaginer la paix et le développement durable avec les droits des travailleurs bafoués comme c’est le cas aujourd’hui », avait lu Messan Sédonou, porte-parole des employés de Wacem.
 
A la lumière de ces déclarations, on peut conclure que tout le monde souhaite une amélioration des conditions de vie et de travail, non seulement à Wacem, mais aussi dans toutes les sociétés de l’industrie minière du Togo. On ne comprend donc pas pourquoi plus d’une année après ce drame, on en est toujours à réclamer l’application des mesures pour assurer la sécurité des travailleurs puisqu’il suffit que le gouvernement s’implique dans le dossier pour que les choses changent.
 
Malheureusement, l’Exécutif togolais est resté muet dans cette affaire et donne l’impression de rouler plutôt pour les « esclavagistes » de Wacem. La principale raison est que les membres du gouvernement tirent profit de la situation et préservent leurs intérêts. Ce qui nous met sur cette piste, ce sont les déclarations d’Agbéyomey Kodjo, président de l’Organisation pour bâtir dans l’union un Togo solidaire (Obuts). Lors du 8ème anniversaire de la création de son parti, l’ancien Premier ministre est revenu sur les avantages dont il a joui en tant que chef du gouvernement.
 
« Les cadeaux qu’on doit faire au Premier ministre ne doit pas dépasser 10 millions. La barre, c’est 10 millions et ce qu’on achète pour donner à chaque Premier ministre est d’une valeur de 10 millions. On reçoit des cadeaux de la part des sociétés, des membres du gouvernement, des gens de l’Assemblé nationale. Oui, nous recevons des cadeaux. Donc moi en tant que Premier ministre, fin décembre 2000, j’ai reçu de beaucoup d’entreprises dont Wacem des cadeaux qui se chiffrent à 10 millions. En décembre 2001, j’ai reçu des cadeaux équivalents à la même somme. Mais en décembre 2002, j’étais hors du pays. Mais de toutes les façons toutes les entreprises structurées dans le pays envoient des cadeaux à leur ministre de tutelle. En tout cas, moi, j’en ai reçu », avait-il reconnu.
 
Ce qui signifie que les Premiers ministres ayant suivi le natif de Tokpli en ont aussi reçu : Koffi Sama, Edem Kodjo, Yawovi Agboyibor, Komlan Mally, Gilbert Houngbo, Arthème Ahoomey Zunu et Komi Klassou. Tous recevaient des présents et faisaient comme si tout allait pour le mieux dans la localité. Une source nous a même confié que certains recevaient même des tonnes de ciment avec lesquelles ils ont construit leur maison. « Les dirigeants de Wacem sont très actifs dans la corruption. Ils donnent d’importants cadeaux à beaucoup de personnalités de ce pays. Vous comprenez pourquoi ils ont l’habitude de dire qu’ils nourrissent nos ministres. Il y a des ministres chez qui des tonnes de ciment ont été livrées gratuitement », dévoile-t-elle.
 
Si en leur temps, tous ces gens avaient fermé les yeux sur le malheur que vivent au quotidien les employés de Wacem, il n’est pas surprenant que l’actuel ministre des Mines et de l’Energie, Marc Ably Bidamon, Gilbert Bawara de la Fonction publique et de la Réforme administrative qui a dirigé les négociations suite au drame de juin 2015, et le Premier ministre Sélom Klassou soient devenus muets dans ce dossier. Cette pratique qui consiste pour les sociétés à accorder des libéralités aux ministres, a parfaitement réussi dans le cas de Wacem puisque tous semblent tétanisés et incapables de se prononcer.
 
Le cas du Premier ministre est d’autant plus frappant qu’il est également actionnaire de Wacem. Il cumule donc les dividendes avec les cadeaux qu’il reçoit des dirigeants de cette société. On en déduit donc que Sélom Klassou et ses collègues ne peuvent que fermer les yeux sur les violations des droits de l’homme. Des violations relevées par la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) dans son rapport publié en juin 2016 sur la Zone franche dont se réclame Wacem. Ils surfent sur les anomalies que contient la législation du pays. « Ces anomalies se traduisent par l’usage des contrats à durée déterminée pour des emplois qui sont en réalité pérennes, la non déclaration des employés à la Caisse de sécurité sociale, la non jouissance du droit au congé annuel par les employés, l’absence des mesures de sécurité, l’ineffectivité du droit syndical et du dialogue social et la pollution de l’environnement », souligne le rapport. Des exemples qui reflètent la réalité des ouvriers de Wacem.
 
Source : G.A., Liberté