Togo, Lutte contre la Corruption : Une Urgence qui ne doit pas déboucher sur des Règlements de comptes

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Siège de la Haute Autorité de Prévention et de Lutte contre la Corruption et les Infractions Assimilées (HAPLUCIA) à Kégué, Lomé, Togo, le 31 août 2018 | Photo : @lome


« Si Faure Gnassingbé décide de lutter contre la corruption, à la prochaine réunion d’UNIR, il n’y aura plus personne». Cette phrase prononcée par Thomas Koumou, responsable de l’Association Veille Economique, résume parfaitement le dilemme dans lequel se trouve aujourd’hui le régime en matière de lutte contre ce fléau. La lutte contre la corruption sous Faure Gnassingbé est un pari perdu d’avance pour la simple raison que ce fléau est érigé en système de gouvernance par les tenants du régime depuis plus de 50 ans.

Cette pratique systémique et structurelle sous le règne du père et le fils se décline en plusieurs aspects, à savoir enrichissement illicite, détournement de derniers publics, commission et retro commission sur les projets, passation de marchés publics gré à gré, cumul de fonctions, refus de déclaration des biens conformément à la Constitution, népotisme, enrôlement de faux diplômés dans la Fonction publique, concours frauduleux, prise illégale d’intérêts, conflits d’intérêts, concussion, délit d’initié, pillage, bradage du patrimoine de l’Etat, trafic de tout genre, fraudes électorales, achat de consciences, etc. A y voir de près, le système de gouvernance au Togo est à l’image d’une association de malfaiteurs, sinon une mafia pour dire clairement les choses, avec au sommet un chef qui veille sur l’ensemble des clans.

L’ensemble des clans travaillent à entretenir et consolider le système puisque la survie de tous en dépend. Comme dans ces genres d’organisation, il surgit de temps en temps des conflits entre les divers membres, poussant parfois les uns à sacrifier les autres sous le couvert de la lutte contre la corruption ou d’autres accusations du genre atteinte à la sureté intérieure de l’Etat ou escroquerie internationale.

Corruption au Togo : un tableau de plus en plus sombre

La gouvernance de Faure Gnassingbé depuis bientôt 15 ans se décline en scandales les uns les plus retentissants que les autres, et ceci en toute impunité. Sous son autorité, son entourage (ministres, DG de société, maitresses de la République, etc.) ont fait plus de dégâts qu’en 38 ans de régence de son père. Le Togo est le seul pays en Afrique de l’Ouest où les ministres, DG et proches du Président de la République sont plus riches que les hommes d’affaires. Forts du parapluie de l’impunité qui les couvre, ces prévaricateurs, pilleurs de la République continuent tranquillement leurs entreprises de démolition des secteurs juteux de l’économie nationale.

Port Autonome de Lomé, banques, NSCT, SNPT, hôtels, Togotélecom, CEET, CEB, etc. le nombre des sociétés d’Etat en faillite ou sous perfusion ne se compte plus. C’est une véritable hécatombe, un désastre dont personne n’est responsable depuis le sommet de l’Etat jusqu’à la base. Dans les quartiers de la capitale et à l’intérieur du pays, les réalisations issues de la corruption sont ostensibles et choquent ceux qui sont encore préoccupés de la saine gestion des affaires publiques. La multiplication des immeubles, la mainmise sur le foncier, l’érection des palaces par des individus dont les salaires ne peuvent servir à de telles folies, voilà quelques exemples qui font les sujets de débats dans les quartiers.

Les scandales qui touchent des ministres au sein du gouvernement sont légion et ne peuvent se passer dans un pays normal. Nous sommes revenus sur le cas de 4 mousquetaires dans un article précédent pour dénoncer le fait qu’ils partent du gouvernement en toute impunité.

Ninsao Gnofam, Ouro-Koura Agadazi, Guy Madjé Lorenzo, Fiatuawoo Sessenou ; ces messieurs ont créé d’énormes préjudices à l’Etat dans les domaines du sport, du foncier, de l’agriculture et des infrastructures. Outre ces ministres virés du gouvernement, il en existe qui dépense l’argent du contribuable comme s’ils étaient des princes des monarchies du Golfe. Comment peut-on expliquer que malgré l’extrême pauvreté qui sévit dans ce pays, des ministres au gouvernement en mission à l’extérieur logent dans des hôtels de 8000 euros la nuitée, parfois plus durant une semaine voire dix jours, et ce sont des sociétés d’Etat sous leur tutelle qui règlent les factures. Comment peut-on admettre qu’un ou qu’une ministre rallie Accra par un jet privé loué par l’Etat afin de prendre un vol commercial en direction de l’Occident et le même scénario dans le sens contraire au retour ?

Faure Gnassingbé est l’homme le plus renseigné au Togo, il ne peut donc pas faire semblant de ne pas être au courant de cette gabegie dont les auteurs sont souvent à ses côtés. Il n’est donc pas surprenant que dans le dernier rapport de Transparancy International publié il y a quelques semaines, le Togo occupe une place peu honorable. Un score de 30 sur une échelle de 100 et un rang 129e sur 180 pays.

Lutte contre la corruption : un combat impossible sous Faure Gnassingbé

La lutte contre la corruption sous le règne de Faure Gnassingbé est un combat perdu d’avance. Il ne peut en être autrement puisque le système de gouvernance mis en place a pour socle principal la corruption. C’est cette pratique qui permet à tous les cadres du parti au pouvoir, de la base au sommet, de s’enrichir vachement et s’investir après pour la survie du régime à travers les élections frauduleuses, les achats de conscience, la corruption des observateurs, des diplomates, des leaders d’opinion, etc. Le chef ne peut donc pas se mettre à détricoter un système qui assure sa survie au pouvoir. Il ne peut donc pas scier la branche sur laquelle il est lui-même assis. Et pourtant le pays dispose de tout un arsenal pour lutter contre ce fléau.

On peut citer l’Inspection Générale d’Etat (IGE) qui dépend directement de la Présidence de la République ; l’Inspection générale des Finances et l’Inspection du Trésor placées sous l’autorité du ministre de l’Economie et des Finances. Il faut ajouter à cette liste la Cour des comptes prévue depuis 1992 dans la Constitution, mais ce n’est qu’il y a quelques années sous la pression de l’UEMOA que le pouvoir a mis en place cette institution. En analysant le profil de ses membres et son fonctionnement, elle ressemble plus à une maison de retraite qu’à une structure dynamique.

Le comble, c’est que certains responsables de ces structures dont la mission est de traquer les crimes économiques, cèdent eux-mêmes à la corruption, une preuve supplémentaire que le pays est pourri dans tous les domaines. Plongées dans une léthargie, elles ont fait le lit de la corruption. Pour faire un clin d’œil aux partenaires et gagner des points dans le processus du MCC (Millénium Challenge Account), il a été créé par la Loi N°2015 du 28 juillet 2015 la Haute Autorité de prévention et de lutte contre la corruption et les infractions assimilées (HAPLUCIA). Selon le porte-parole du gouvernement à l’époque, la création de cette institution traduit « la volonté du gouvernement de combattre ce fléau, véritable obstacle à la bonne gouvernance et au développement harmonieux du pays. »

Une volonté restée lettre morte puisque la fameuse Haute Autorité, trois ans après sa création, n’excelle que dans les séminaires de formation ou de sensibilisation pendant que les pilleurs continuent tranquillement leurs dégâts. En réalité, la création de cette structure n’est destinée qu’à flouer les partenaires. Au fond, le régime n’a aucune volonté ni envie de partir en guerre contre cette pratique qui est érigée en méthode de gouvernance depuis le sommet même de l’Etat. On ne peut pas lutter contre la corruption si on n’est pas soi-même un modèle.

En la matière, l’exemple ne vient pas du sommet

Comment peut-on lutter contre la corruption lorsqu’on encourage le cumul des postes au sein du gouvernement, dans l’administration et les sociétés d’Etat? Comment peut-on lutter contre la corruption lorsqu’on éprouve toutes les difficultés à faire partir de la tête de certaines structures de l’Etat des individus admis à la retraite depuis des années? Comment lutte-t-on contre ce fléau lorsqu’on ferme les yeux sur les prodigalités de certains ministres au gouvernement qui descendent dans les palaces à Paris à 8000 euros la nuitée et ceci, pendant une semaine ou dix jours, des factures qui sont réglées par des sociétés sous tutelle de ces ministres? Comment peut-on combattre un tel phénomène lorsque des ministres louent des jets privés pour rallier la capitale d’un pays voisin afin de prendre un vol commercial en direction de l’Occident? Comment peut -on enfin lutter contre la corruption lorsque des ministres à scandales sont maintenus au gouvernement jusqu’à leur départ, en toute impunité? On peut multiplier les exemples à n’en point finir. Voilà le dilemme devant lequel se trouve le pouvoir de Faure Gnassingbé.

Le cas NSCT : volonté d’assainir, diversion ou guerre des clans ?

C’est l’affaire qui défraie la chronique depuis quelques semaines. Plusieurs employés de la Nouvelle Société Cotonnière du Togo sont sous les verrous. Selon plusieurs sources, les cadres mis aux arrêts auraient pris des libertés avec les fonds de la société. Tout est parti d’une plainte du ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche d’alors, le colonel Ouro Koura Agadazi. Le SRI a été immédiatement mis en branle et l’enquête supervisée par le Directeur Général de la Gendarmerie nationale qu’on ne présente plus. Sept personnes ont été arrêtées, quatre (04) à Atakpamé et trois (03) à Lomé. Il s’agit de Djagni Kokou Kougnagli, Conseiller à l’ITRA, ancien DG de la NSCT ; Aratem Silah, Directeur de l’audit interne ; N’DU N’Wabuezu Julian, commerçant ; Assoumatine Aissah Yao, Opérateur économique, Tena Tandji Djouma épouse Aharh, Directrice des affaires internes; Aharh Apeta Agbeanda Directeur des Affaires financières et Tchida Boziroh, Conseiller principal du Directeur Général. Ces personnes ont été gardées dans les locaux du SRI pendant 2 semaines au-delà du délai de la garde à vue (même si elle est susceptible d’être prorogée).

Pendant ces semaines, elles n’ont pas eu accès aux avocats. Le Secrétaire permanent chargé des reformes administratives et économiques avec rang de ministre, Aharh Kpessou Mongo, par ailleurs Président du Conseil d’Administration de la NSCT a été auditionné et laissé libre, de même que le Directeur général actuel député de son état (une autre anomalie dans la gouvernance de Faure Gnassingbé). Des perquisitions ont été menées aux domiciles des prévenus et il est rapporté que chez l’un des cadres, il a été trouvé une forte somme en liquidité. Les prévenus sont déférés depuis plus de dix jours à la prison civile de Lomé et chaque jour, ils sont extraits de leurs cellules pour le SRI où, dit-on, l’enquête continue. Même à la prison civile de Lomé, les avocats des prévenus n’ont toujours pas eu accès au dossier.

C’est hier dans la journée après qu’ils ont été présentés au Doyen des juges d’instruction que les avocats commencent par en savoir un peu plus. Mais jusque-là, les procès-verbaux étant indisponibles, les avocats n’ont toujours pas accès au dossier. Selon les indiscrétions, les 7 prévenus sont accusés de trafic d’argent illicite, de détournement de fonds publics. L’audition continue ce jour auprès du Doyen des juges. Voilà où se trouve pour le moment la procédure.

Pour revenir à la gestion de la NSCT précédemment SOTOCO, cette boite est l’une des vaches à lait du régime, à l’instar des autres sociétés d’Etat. elle fonctionne comme une machine à sous au profit des barons et leurs familles qui se sucrent sur le dos des pauvres paysans. Sa gestion a toujours été sur la base du népotisme et du militantisme. En 2005, les camions de la SOTOCO ont servi à convoyer à Atakpamé et à Lomé les groupes de miliciens du Nord qui sont venus perpétrer des massacres sur les militants de l’opposition qui s’opposaient au hold-up électoral de Faure Gnassingbé. Ces entrepreneurs de la mort étaient hébergés sur le site de la Foire Togo 2000. Après une gestion calamiteuse de plusieurs décennies, sans établir un quelconque bilan ou situer les responsabilités, la SOTOCO fut dissoute et remplacée par la NSCT.

Avec la nouvelle société, les méthodes de gestion n’ont pas changé. Une puissante dame proche de la Présidence, femme soi-disant d’affaires, en a fait sa chasse gardée. Elle décroche par des procédures obscures des contrats de livraison d’engrais à coup de milliards. Un véritable circuit de détournement et de pillage de cette boîte, sous la bienveillance du ministre sortant Ouro-Koura Agadazi, connu pour être un obligé de cette dame. Il se dit que depuis un certain temps, les appétits voraces de la dame se heurtaient à la réticence de certains de la boîte. Est-ce pour se débarrasser de ces derniers que cette plainte a été mise en branle, avec en arrière-plan celle qui cherche à régler ses comptes ? On ne saurait le dire avec précision à cette étape. Toujours est-il que, si les 7 prévenus ont été déférés, c’est qu’il existe des indices concordants qui les accablent. Il ne s’agit donc pas de trouver des circonstances atténuantes à ces derniers.

Mais au-delà, la conduite de l’enquête elle-même suscite des interrogations. Au temps de feu Général Gnassingbé Eyadema, il avait été mis en place une fameuse Commission de lutte contre la corruption. Après quelques exploits spectaculaires dont on n’a d’ailleurs pas connu la suite, cette commission a sombré dans les pratiques douteuses et règlements de comptes. C’est sur ses cendres que la Haute Autorité a vu le jour il y a trois ans.

La lutte contre la corruption et les pratiques assimilées, si elle doit être menée, et il faut l’encourager d’ailleurs, ne doit être ni sélective ni un moyen pour certains clans du système de se débarrasser d’autres à cause des intérêts en jeu. Un combat de ce genre apparaitra comme une diversion, mieux, des règlements de comptes. La lutte contre ce fléau doit être menée sur des bases solides, des procédures claires en ressortant devant l’opinion montante des préjudices. C’est en procédant ainsi que ce combat peut être mené sans aucune suspicion.

Pour ce faire, les Togolais attendent la suite qui sera donnée au dossier NSCT en cours car en réalité, on ne peut faire une action de salubrité publique dans cette boîte sans demander des comptes au sieur Ouro-Koura Agadazi et à la puissante dame qui était pendant longtemps son parapluie. L’issue de cette affaire nous renseignera s’il s’agit d’une volonté manifeste de lutte contre la corruption ou c’est des clans qui s’affrontent au sein du système comme ils savent bien le faire.

 
Source : L’Alternative No.775 du 15 février 2019
 

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