Comment vivre l’après 20 décembre 2018 ? La question se pose à tous les citoyens togolais. Faut-il développer des sentiments positifs ou des sentiments négatifs ? La réponse à cette question n’est pas simple. En effet, il faut d’abord se demander ce qu’on attendait de cette date. L’a-t-on obtenu ? Pas simple non plus de répondre à cette question. Oui car qu’est-ce que gagner des élections ? Se faire proclamer gagnant ou gagner chez la majorité des citoyens la reconnaissance qu’ils peuvent vous déléguer le droit de décider en leur nom en toute confiance ?

Au-delà de la question des objectifs visés, dans toute situation humaine, il est presque toujours impossible de dire que tout est rose ou tout est noir : le manichéisme n’est nullement de mise lorsqu’on sait qu’à toute victoire sont mêlées des larmes et que c’est au cœur de la défaite même que luit la lueur de la prochaine victoire.

En fait, après la première réaction où prédomine l’affectif se pose aussi la question «Que vais-je faire maintenant ?». C’est alors qu’on est obligé de se livrer à une analyse approfondie de la situation, en termes de gains et de pertes. Cela signifie faire un bilan non pas pour triompher ou se lamenter mais pour saisir sur quels éléments on va bâtir la suite. Ainsi pour répondre à la question de la nature de l’action future, et surtout des orientations à lui donner, on a plus que jamais besoin de penser…

Surviennent alors une kyrielle d’interrogations, mais à l’échelle d’un pays, l’une d’entre elle est axiale : Où trouver ceux qui doivent tracer les pistes d’avenir ?

Aujourd’hui, quelle que soit la tendance politique à laquelle on adhère, quelle que soit la couche sociale à laquelle on appartient, on a besoin de personnes à qui se référer, pour découvrir ces pistes d’avenir. Car tous se trouvent à la croisée des chemins : plusieurs choix se présentent et aucun véritable indice pour choisir ceci ou cela, car, au-delà des apparences, la situation actuelle n’a jamais été vécue, quelles que soient ses ressemblances avec 2005.

Il y aura, bien sûr, le discours des hommes politiques qui ont à cœur de montrer que ce qu’ils ont dit avant les élections se vérifie, et donc que ce qu’ils proposent après les élections est du coup crédible. Avec les effets d’annonce de la médiatisation, des citoyens les suivront…

Il y a, bien évidemment, des citoyens qui se tourneront plutôt vers des «prophètes» professionnels, se réclamant de telle ou telle religion, d’un prétendu lien avec la transcendance pour donner avis et conseils, qu’heureusement ne croiront que ceux se déclarant de la même religion…
Mais on trouve aussi des devins et des gourous, parmi les hommes de la presse écrite ou parlée, à qui le fait d’avoir un micro ou des colonnes dans une publication à disposition, donnent l’illusion qu’ils deviennent des «voix autorisées» pour décrypter le jeu politique au Togo. Il en est de même d’analystes politiques étrangers, spécialistes de l’Afrique, de la politique du Tiers-Monde, du développement et du sous-développement, etc.

Il y a même des personnes «providentielles» dont on murmure les noms en coulisse, ces personnes qui, d’un coup de baguette magique, reviendraient sur le sol de leur pays natal avec une solution toute prête dans leurs bagages…

Qui croire ? A quel type d’analyse faire confiance parce qu’elle prend suffisamment de distance mais aussi parce qu’elle a une vue globale de la situation ?

De fait, si on reprend l’image d’un groupe qui se trouve à la croisée des chemins, carrefour historique, dont dépend le destin de tout un peuple, lorsque le cheminement commun vous amène à ce point, alors on envoie en avant sur chacune des voies qui s’offre, des personnes chargées de les scruter, d’en mesurer les difficultés, d’en prévoir les atouts pour la communauté… Elles avancent un certain temps, et reviennent livrer leurs informations, donnent des avis. Le groupe est alors en mesure de prendre une décision.

Les personnes qui ont été envoyées tester les pistes possibles, ce sont des éclaireurs. Un éclaireur a une double compétence, d’une part, il connait les dangers possibles d’une voie, ses sens, il sait détecter aussi ce que les autres ne peuvent pas percevoir, et d’autre part il connait les potentialités du groupe.

Ces éclaireurs existent dans tout groupe humain, ils connaissent l’histoire du groupe et d’autres groupes. Ils sont au courant des voies qui s’offrent aux hommes voulant vivre ensemble, des dangers que recèlent ces voies, des exigences qu’elles comportent, des succès et des échecs que certains groupes ont déjà connus etc.

On pourrait appeler ces personnes des sages, ou des prophètes mais aujourd’hui il semble que ce profil soit celui de l’intellectuel. En effet, parlant des intellectuels, Roger FOLIKOUE déclarait (Tribune n°4 du 30 novembre 2018): «Il est temps pour eux de montrer leur science, de choisir de se prononcer nettement afin d’éclairer leurs concitoyens de manière à ce que ces derniers, eux aussi, puissent faire des choix importants. En effet, le devenir de notre pays dépend du comportement pour lequel chaque citoyen aura opté, comportement quotidien, comme se prononcer ou non dans une rencontre au coin d’une rue du quartier, ou acte qui engage publiquement, comme manifester ou non, se faire recenser ou non, aller voter ou non… (…).Tant de citoyens hésitent de bonne foi, manquant d’outils pour analyser correctement les diverses situations qui se succèdent !»

Si, avant le 20 décembre 2018, il était temps que les intellectuels sortent de leur mutisme, combien plus leur parole n’est-elle pas urgente en ce moment ?

Nous avons en effet besoin d’une étude prospective, qui analyse non seulement le jeu des acteurs politiques, comme le gouvernement et les partis, mais aussi le vécu des populations togolaises par rapport à ce jeu ; il y a nécessité de réflexions qui mettent en perspective le poids de l’histoire même de ce petit pays avec une forte armée et le sens des échéances électorales de ces dernières années ; il faut comprendre non seulement le sens de l’implication de la CEDEAO, et de pays comme la France mais aussi l’importance des intérêts financiers et l’impact de l’argent ; il nous faut articuler la volonté de rester longtemps au pouvoir de certains dirigeants dans les pays de l’Afrique de l’ouest avec le poids géopolitique du Togo, etc. …

Il est évident qu’il faut toute une communauté de penseurs pour produire une telle analyse…

Appel aux intellectuels : sortez, nous avons besoin d’éclaireurs !
 
Maryse Quashie
 

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