Togo – Prof David Dosseh : « Nous refusons d’être sacrifiés pour un régime ignoble qui ne sert que ses intérêts »

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Déclaration liminaire

Chers concitoyens,

Les peuples à travers le monde choisissent leurs dirigeants avec l’espoir qu’ils leur apportent paix et prospérité, harmonie entre les communautés, développement social et économique, bonheur et joie de vivre. Les temps modernes ont fait de l’élection démocratique le mode traditionnel de désignation des dirigeants, avec la possibilité de les changer selon une périodicité déterminée, à chaque fois que le peuple estime que les objectifs pour lesquels ils ont été élus ne sont pas atteints.

Au Togo en 2005, les années de dictature et de mal gouvernance avaient laissé à la mort du Général Gnassingbé Eyadéma, je cite « un pays, socialement délabré, économiquement exsangue et politiquement divisé » (fin de citation). A l’évidence, les objectifs de prospérité et de bonheur pour le peuple étaient une chimère. Pourtant, au lieu d’ouvrir la voie du changement, l’élection présidentielle d’avril 2005 va pérenniser ce système dictatorial par un terrorisme d’État responsable de centaines de victimes.

Peuple togolais, depuis les événements tragiques de 2005, en dépit de nombreux témoignages recueillis ensuite par la CVJR, la justice de notre pays est restée inactive, passive et inopérante : aucun juge, aucun procureur, somme toute aucun magistrat n’a jamais ouvert une procédure judiciaire afin de situer les responsabilités, rendre justice aux victimes et apaiser les cœurs des familles meurtries.

Deux rapports d’enquêtes internationales ont clairement établi qu’au Togo, l’impunité est érigée par le pouvoir comme légitimation de la culture de violence et socle de la solidarité politique des membres de l’appareil répressif d’État.

Tout d’abord, la mission d’établissement des faits de l’ONU, chargée de faire la lumière sur les violences survenues au Togo avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24 avril 2005, a élaboré un rapport en août 2005 dans lequel elle relevait la « Persistance d’une culture de violence et de violations des droits de l’Homme : La culture de la violence, fondement de la pérennité du pouvoir du Président Gnassingbé Eyadéma constitue une dimension importante des violations des droits de l’Homme sous son règne et un facteur explicatif de la montée de la violence après son décès. Les mécanismes opératoires de cette culture sont d’une part le silence sur la réalité des actes et les pratiques de terreur, de répression et d’autre part l’impunité totale pour leurs responsables, commanditaires et exécutants. La restauration et la promotion des droits de l’Homme au Togo passe par l’éradication de ces mécanismes. »

Et ensuite, la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (Fidh), dans son rapport établi en novembre 2005 à l’issue d’une mission d’enquête internationale sur les mêmes évènements a également relevé que « la crise togolaise est une crise politique avec d’importantes répercussions sur la protection de la population civile et la situation des droits de l’Homme. La question des droits de l’Homme est au cœur de la culture de violence et d’impunité du système politique Togolais depuis une quarantaine d’années. La promotion, le respect et le renforcement des droits de l’Homme doivent donc constituer le socle de la construction de la démocratie au Togo ».

Il va donc sans dire qu’à la suite de violations graves et renouvelées des droits de l’homme, le premier acte essentiel attendu des autorités judiciaires est une réponse effective et immédiate aux droits des victimes à la justice.

Pourquoi la justice togolaise, qui devrait-être le substrat de la paix sociale, est-elle irrémédiablement silencieuse face à ces actes cruels et inhumains qui ont coûté la vie à des centaines de nos concitoyens ? Pourquoi la justice togolaise est-elle irrémédiablement silencieuse sur le cas des milices qui ont opéré à visage découvert, parfois sous le regard conciliant des forces de sécurité ? Pourquoi la justice togolaise est-elle irrémédiablement silencieuse quand nos enfants Anselme Sinandaré, 12 ans, et Douti Sinalengue, 21 ans, ont été massacrés par des éléments des forces de sécurité ? Pourquoi la justice togolaise est-elle irrémédiablement silencieuse quand notre enfant Jojo Zoumekey, 13 ans, a été abattu par un élément des forces de sécurité alors qu’il allait acheter de l’huile pour sa maman ? Pourquoi la justice est-elle irrémédiablement silencieuse quand notre enfant Moufidou, 11 ans, a été abattu comme un vulgaire animal, à bout portant par un élément des forces de sécurité ?

La liste des enfants tués et des autres victimes de la barbarie meurtrière au service du pouvoir est loin d’être achevée.

Durant trois mandats, notre nation n’a connu que désolation et impunité au lieu du bonheur et de la prospérité. Pourtant, la Cour Constitutionnelle et la CENI viennent encore de signer un blanc-seing le 22 février 2020, pour la perpétuation de ce système : le peuple togolais aurait semble-t-il, en toute incohérence, voté massivement pour la pérennisation de l’ordre dictatorial. Le FCTD au travers d’un monitoring citoyen a démontré que l’élection présidentielle du 22 février 2020 fut singulièrement antidémocratique et que dans notre pays, l’élection est devenue un mode de légitimation et de confiscation du pouvoir. Sans nul doute, la répression et l’impunité déployées à tour de bras par ce régime nourrissent le même objectif.

Le 4e mandat illégitime, illégal et sans aucun fondement a débuté comme tous les autres : par le sang de victimes innocentes versé impunément par des éléments des forces de sécurité qui, au lieu de rassurer et protéger les populations civiles, constituent aujourd’hui des vecteurs de frayeur et d’insécurité permanente. L’inacceptable et l’indécence ont atteint leur paroxysme.

Le 11 avril 2020, Monsieur GUELI Kodjossé est sauvagement assassiné par des éléments des forces de sécurité qui l’ont torturé et lui ont écrasé les testicules. Le 20 avril, un jeune homme est retrouvé mort au niveau du 4e lac à Akodessewa. Le 21 avril, un autre homme est retrouvé mort sur le Boulevard Houphouët Boigny à Gbenyedji. Tous ces assassinats sont survenus aux heures du couvre-feu et semblent fortement incriminer des éléments des forces de sécurité. M. KOUTOUATSI Dodji a été battu à mort le 22 avril par des éléments des forces de sécurité alors qu’il était sorti pour ses besoins naturels. On pensait que cette folie meurtrière allait enfin s’arrêter avec le relèvement du commandement de la force COVID-19, lorsqu’on a appris dans la nuit du 3 mai l’horreur de l’assassinat du Lieutenant-Colonel MADJOULBA Bitala chef corps du 1er Bataillon d’Intervention Rapide des Forces Armées Togolaises, égorgé et laissé sans vie dans son bureau.

Et la semaine dernière, le 21 mai et en plein jour, les forces de l’ordre se sont de nouveau illustrées en assassinant lâchement, devant une population médusée, et devant sa fillette, M. AGBENDE KPESSOU dit Mohamed à Avedji en lui tirant dessus à bout portant. Il laisse derrière lui une veuve et deux orphelins.

Jusqu’à quand allons-nous devoir supporter cette attitude lâche, cette violence gratuite des forces de sécurité ? Pourquoi certains éléments s’évertuent-ils à salir autant l’image de ce corps essentiel pour la sécurité de notre pays et la cohésion de notre nation ? Pourquoi nos frères militaires formés dans les grandes écoles à travers le monde et qui ont le sens de l’honneur, de la dignité, du courage acceptent-ils qu’on déshonore ainsi l’uniforme qu’ils arborent avec fierté ? La dignité et le courage ne sont-ils plus des valeurs au sein de leurs rangs ?

Aujourd’hui on se demande ce que l’autorité publique va encore inventer pour expliquer cet énième assassinat. Au Togo, les enquêtes sont ouvertes mais n’aboutissent jamais à l’identification et la condamnation des coupables quand il s’agit des forces de sécurité. Notre système de justice semble inapte et totalement déficient et incapable à conduire les enquêtes jusqu’à leur terme. Les enquêtes sont ouvertes pour apaiser les esprits et puis plus rien. Le temps passe et repasse sans qu’aucune autorité judiciaire n’ait le courage de se prononcer sur la qualification des actes et sur leurs auteurs. Où est l’institution judiciaire dans notre pays ? Pourquoi cette institution est devenue source d’injustice et semble être au service exclusif d’un clan ? Veut-on inciter les citoyens à se rendre eux-mêmes justice en face de tels scandales et de violations de droits humains ?

Comment, dans un seul et même pays, le Président de la République peut-il être à la fois, Président de la République, Chef des Armées, Ministre de la Défense et Président du Conseil Supérieur de la Magistrature ? En concentrant à la fois le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif, comment peut-on garantir une indépendance et une impartialité de la justice ? Quels recours pour les citoyens et quel modèle de gouvernance cela est-il censé refléter ? Pas un régime démocratique où les institutions, dites républicaines, sont indépendantes et impartiales, cela est certain. Pas une République où les citoyens naissent égaux en droits et en devoirs mais une République avec une justice à deux vitesses où les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ne font qu’un.

Chers concitoyens, aujourd’hui la mort de Mohamed est une mort de plus, une mort de trop. Le FCTD dit clairement NON à l’impunité et exige de la justice qu’elle fasse son travail en identifiant les coupables de tous ces crimes ; sinon, rien ne pourra nous interdire de penser comme monsieur Koffi Esaw, alors Garde des Sceaux et Ministre de la justice, qui déclarait lors de la cérémonie de lancement de la charte sur l’éthique et la déontologie du Magistrat que « pour une justice efficace et efficiente, il faut que cela [cette charte] s’accommode à la bonne moralité de ces acteurs [acteurs de la justice], car rien ne sert de prononcer inutilement la phrase suivante : [Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions , de les exercer en toute impartialité, de garder religieusement le secret des délibérations et de me conduire, en tout comme un digne et loyal magistrat.] »

Le FCTD dit NON à la violence gratuite des forces de sécurité en violation de l’article 21 de notre Constitution qui dispose que « la personne humaine est sacrée et inviolable. Nul ne peut être soumis à la torture ou à d’autres formes de traitements cruels, inhumains ou dégradants ». Le FCTD rappelle expressément que le crime se nourrit de l’impunité, l’impunité se nourrit du silence, et le déni de justice détruit la cohésion de la nation.

En cette grave période de crise sanitaire mondiale, le FCTD en appelle une fois encore à l’esprit patriotique de tous. Peuple togolais, ton destin est gravement mis en péril. Quelle que soit ton appartenance idéologique, quelle que soit ton ethnie, tu ne dois plus accepter d’être l’otage de cette classe dirigeante prête à tout pour se maintenir au pouvoir, même à sacrifier notre patrie. Tu dois te lever comme un seul homme, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest et défendre la patrie. Notre nation est en train de périr.

Pour motiver la justice et rappeler aux juges le sens de leur devoir en faveur des citoyens et dire NON à l’impunité, le FCTD annonce qu’un dépôt de gerbe se fera en mémoire des victimes des forces de sécurité. Et que désormais, un cortège funéraire hebdomadaire sera organisé jusqu’à ce que la justice parvienne à punir les coupables de ces crimes atroces.

Citoyens togolais, il est temps de nous remobiliser pour dire que ça suffit. Nous refusons d’être sacrifiés pour un régime ignoble qui ne sert que ses intérêts. Nous sommes un peuple, nous sommes une nation, nous avons une histoire et partageons un destin, nous devons être solidaires et œuvrer ensemble pour le bien de notre pays.

Je vous remercie.

« Togo Debout, Luttons sans défaillance »

Lomé, le 27 mai 2020

Le Front Citoyen Togo Debout,

Professeur David Ekoué DOSSEH

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