TOGO / Réformes politiques : La diversion de FAURE


« Ne vous trompez pas ! Faure Gnassingbé ne fera pas les réformes constitutionnelles » – Un cadre de l’UNIR
 
Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté

« Lui c’est lui, moi c’est moi ». Voilà une phrase chère à Faure Gnassingbé à son avènement au pouvoir. C’était une façon pour lui de marquer sa différence d’avec son géniteur qui n’avait pas laissé que de bons souvenirs, un euphémisme d’ailleurs, et surtout de promettre une gouvernance bien meilleure.
 
Si au début Faure a fait un effort surhumain pour faire oublier son père, il est guetté aujourd’hui par le syndrome d’une « EYADEMAïsation » qu’il urge de relever, avec les manœuvres entreprises autour des réformes constitutionnelles. Toute chose qui risque de ramener le pays « 100 ans en arrière » comme prédit par le « Vieux ».
Des efforts tentés pour faire oublier Eyadema
 
Faure Gnassingbé avait réussi, certes, à accaparer le pouvoir, avec les méthodes de la vieille époque. A peine Eyadema avait-il exhalé son dernier soupir ce samedi 5 février 2005 que l’armée sauta sur le fauteuil présidentiel, le lui confia et lui fit allégeance, bien que la Constitution ait prévu en caractères intelligibles et lisibles la succession en cas de vacance du pouvoir. En un temps trois mouvements, l’Assemblée « mouton » fit de lui député, président de l’Assemblée nationale puis président de la République par intérim et lui donna le pouvoir de terminer le temps restant du 3è mandat de son père, soit trois ans, avant d’envisager le début du sien propre. Pendant ce temps, tout fut mis en œuvre pour empêcher le Président de l’Assemblée et dauphin constitutionnel, Fambaré Natchaba qui était en mission, de rentrer au pays et assurer l’intérim. La terreur fut entretenue les jours d’après afin de faire accepter le coup de force au peuple. Mais le tollé qui avait accompagné cette montée au pouvoir avait énormément sonné le Prince qui fut obligé de renoncer au fauteuil provisoirement. Son retour ne sera pas plus propre, car il marchera sur les crânes et dans le sang d’un millier de ses compatriotes pour ce faire.
 
Les Togolais et la communauté internationale redoutaient un Eyadema bis et avaient beaucoup d’appréhensions sur la nature de la gouvernance qu’il allait incarner. On ne lui faisait nullement confiance. Et c’est dans ce contexte qu’il avait sorti ces propos : « Lui c’est lui, moi c’est moi » devant la presse internationale, au cours d’un de ses premiers voyages de persuasion aux allures d’opération de charme envers les décideurs du monde. Ces déclarations annonçaient simplement une prise de distance des méthodes de gouvernance de son père qui lui avait laissé une mauvaise image comme héritage qu’il devrait assumer. C’était une façon de gagner la confiance de l’opinion nationale et internationale.
 
Faure Gnassingbé n’avait manqué que de mettre ses dix doigts au feu et jurer vouloir faire oublier son géniteur. Il fit des efforts surhumains pour se démarquer de son père. La méthode forte a (stratégiquement) cédé la place à une simulation d’ouverture et il accepta d’ouvrir un dialogue avec l’opposition qui aboutira à la signature d’un accord presque de paix, l’Accord politique global (APG) et s’engagea à faire des réformes. Les vieilles pratiques politiciennes, à l’instar des marches de soutien suivies de lectures de motions pimentées contre les leaders de l’opposition traités de tous les noms d’oiseau et de distribution de billets de banque n’avaient plus droit de cité. Après s’être installé, le Prince se débarrassera progressivement des vieux galonnés qui l’ont aidé à monter au pouvoir.
 
C’est notamment au niveau de la gouvernance politique qu’il s’était employé à faire oublier son papa. Faure Gnassingbé avait comme honte de devoir assurer le passif lourd de son géniteur et voulait s’en débarrasser. L’ultime geste de rupture aura été la dissolution en avril 2012 du Rassemblement du peuple togolais (RPT), le dernier et grand héritage du passé, le parti qui a fait de lui ce qu’il est devenu, c’est-à-dire chef de l’Etat, et la création sur ses cendres de l’Union pour la République (UNIR). Il ne manquait juste à Faure, pour se démarquer définitivement sur le côté cosmétique de son père, de se défaire du patronyme Gnassingbé.
Le spectre d’une « EYADEMAïsation »
 
Certaines vieilles pratiques ont évidemment subsisté aux efforts (sic) de Faure Gnassingbé de tourner la page. Les fraudes électorales, le détournement des suffrages, les violations des droits de l’Homme, l’instrumentalisation de la Justice, les détournements de deniers publics, l’enrichissement illicite et leurs suites de crimes économiques qui ont toujours droit de cité signifiaient déjà une continuité de la gouvernance séculaire. Mais par rapport à la conception ou à l’obsession du pouvoir, il y a une « EYADEMAïsation » progressive de Faure Gnassingbé qui ne dit pas son nom. C’est ce qui transparaît dans les manœuvres entreprises autour de la question des réformes constitutionnelles.
 
En effet, comme il l’annonçait en Allemagne, Faure Gnassingbé ne compte plus composer avec les leaders de l’opposition qu’il avait suppliés de venir à la table des discussions en 2006 et qui, au nom de la paix, avaient avait signé l’APG le 20 août 2006 pour lui accorder la légitimité dont il avait besoin pour gouverner. Après avoir profité et fait déclarer caduc cet accord par les porte-voix de son parti, il ne compte plus s’encombrer des politiques, mais choisit de composer exclusivement avec les intellectuels togolais à travers une certaine Commission de réflexion.
 
A-t-on encore besoin de préalables pour opérer les réformes constitutionnelles recommandées par l’APG ? Voilà la question qui se pose sur la légitimité de la mise en place de la fameuse Commission composée d’universitaires, d’intellectuels et autres membres de la société civile forte (au Togo ?). « NON ! Les parties prenantes à l’APG au cours des pourparlers avaient déjà discuté et recommandé des réformes qui consacreraient le retour aux acquis de la Constitution de 1992. Plusieurs cadres créés ont connu de cette question des réformes, sans compter l’accord RPT/UFC qui a repris ce chantier à son compte. Faure sait déjà ce que les Togolais veulent : limitation du mandat, scrutin à deux tours. Tout ce qu’il faut aujourd’hui, c’est juste de concrétiser par une modification. Le reste n’est que du dilatoire », peste un observateur.
 
Il faut en effet noter qu’une multitude de cadres ont déjà été créés soi-disant pour réfléchir sur cette question des réformes. Il y a eu les différentes versions du Cadre permanent de dialogue et de concertation (CPDC) qui ont déjà planché sur les réformes et formules à proposer, les dialogues intérimaires initiés en amont des élections, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) créée par Faure Gnassingbé lui-même qui est allée loin en recommandant simplement le retour aux fondamentaux de la Constitution de 1992. Il y a aussi une overdose de commissions de réflexion qu’il faut souligner. Faut-il le rappeler, le gouvernement créait déjà le 9 janvier 2015, conformément à l’annonce de Faure Gnassingbé en fin d’année 2014, une « Commission de réflexion sur les réformes politiques, institutionnelles et constitutionnelles au Togo » dirigée par Awa Nana.
 
« Annoncée par le Chef de l’Etat dans son message à la nation du 31 décembre 2014, cette commission dont la création est préconisée par la huitième recommandation du Rapport de la Commission Vérité Justice et Réconciliation, est présidée par Madame Amadou Abdou-Nana Awa-Daboya, nommée ce jour vendredi 9 janvier 2015, par décret du Président de la République. Cette Commission aura pour principale mission de proposer dans les meilleurs délais un texte de réforme politique, institutionnelle et constitutionnelle qui tient compte de notre histoire, reflète nos réalités et répond aux aspirations les plus profondes du peuple togolais. Elle contribuera à insuffler une nouvelle dynamique au processus de réformes politiques, institutionnelles et constitutionnelles », indiquait le communiqué officiel.
 
Mais comme si cela ne suffisait pas, Faure Gnassingbé annonce une autre commission formée d’intellectuels et qui devrait, selon les indiscrétions, être dirigée par le Prof Dodzi Kokoroko. Que deviendrait alors la Commission Awa Nana ? C’est une constance que lorsque le pouvoir crée autant de commissions sur une problématique, c’est pour la noyer. Cette fameuse Commission d’intellectuels ne vise qu’à tailler à Faure Gnassingbé une Constitution qui lui permettrait de régner no limit.
 
Que peut-on attendre d’ailleurs de quelqu’un qui a fait rejeter en juin 2014 le projet de loi de réformes introduit par son propre gouvernement, qui a refusé en mai 2015 devant ses pairs de la CEDEAO, d’avaliser le projet de protocole visant à limiter à deux les mandats dans l’espace ? Lorsqu’on considère les contorsions intellectuelles de l’homme dans son interview sur Deutsche Welle sur la problématique de la limitation des mandats présidentiels qu’il ne voit pas comme une panacée, il n’y a point de doute à nourrir sur ses intentions réelles.
 
Ce qu’on retient le plus d’Eyadema, c’est qu’il aura fait trente-huit (38) bonnes années sans partage du pouvoir, et seule la mort l’y a enlevé. Son successeur, mine de rien, est en train de marcher dans ses pas. Parvenu au pouvoir en 2005, dans les conditions connues de tous, et après avoir bouclé ses deux mandats légitimes acceptés en démocratie, il n’a pas hésité à candidater à un 3e mandat en avril 2015. Et la dernière, il se défait des politiques qui posent trop d’exigences et veut s’entourer exclusivement des « intellectuels » togolais malléables et corvéables à merci pour se faire tracer le sillon d’une régence aussi élastique que possible. Surtout qu’autour de lui, il est interdit de lorgner le fauteuil présidentiel et il réussit toujours à neutraliser les ambitions réelles ou supposées, l’opposition est impuissante et presque réduite à néant, Faure Gnassingbé se trace les sillons d’une régence à vie. A cette allure, il risque de battre le record de longévité au pouvoir de son géniteur.
 
« Ne vous trompez pas ! Faure Gnassingbé ne fera pas les réformes constitutionnelles et institutionnelles. Ces commissions et ces discours ne visent qu’à endormir le peuple et à gagner du temps dans la perspective de la présidentielle de 2020. Vous allez voir qu’après les travaux de ces intellectuels dont il parle, il rangera leur rapport dans le tiroir. Le chef de l’Etat manque de volonté politique », confie un cadre de l’UNIR.
 
Le « Lui c’est lui, moi c’est moi » n’était visiblement que du bluff…
 
Source : [29/06/2016] Tino Kossi, Liberté No. 2223
 

Laisser un commentaire