Tribune libre : La réaction de la présidence de la République loin de convaincre


 
C’est à la fois l’air amusé et indigné que j’ai lu dans le quotidien Liberté et dans son numéro 1464 du vendredi 31 mai, la réaction de la présidence de la République togolaise suite à la publication des nouvelles révélations de M. Mohamed Loum. J’ai appris par ailleurs que toute la journée de ce vendredi, le responsable de la communication de la présidence aurait fait le tour des médias et cela, dans une opération de « blanchissage » du président de la République par rapport à la révélation selon laquelle, en personne, M. Faure Gnassingbé aurait échangé au téléphone avec le jeune homme. Alors, qu’est-ce qui a tant fait s’agiter et courir la présidence aujourd’hui, alors qu’elle aurait pu le faire depuis longtemps déjà, mais a préféré s’emmurer dans un silence étonnant ?
 
Qu’est-ce que la présidence a fait quand, dès le 16 mars et le 21, le jeune homme avait dénoncé les tortures à lui infligées par les officiers de gendarmerie, Akakpo et les autres qu’il avait nommément cités, tortures, rien que pour l’amener à collaborer, à citer des noms de membres du CST ? Pourtant, le Togo a un contentieux avec Genève et Abuja en ce moment même en matière d’utilisation de torture sur les citoyens. Pourquoi la présidence n’avait-elle pas, à l’époque, apporté de démenti, lorsque dans sa lettre à M. Fabre, le jeune homme révélait : « Ils m’ont promis de l’argent et ont promis de m’extrader après la procédure judiciaire et que je serai le héros de ces enquêtes mensongères, et que j’aurai une grosse récompense de la part du chef de l’Etat » ?
 
En tant qu’abonnée de ce journal, un recours à mes archives m’a permis de m’élever en tant que citoyenne de la République contre une telle initiative par laquelle les Togolais sont en droit de considérer que les autorités de leur pays n’ont aucun égard pour eux et les infantilise. Je ne m’en prendrai pas directement au patron des services de communication de la présidence, puisque je sais comment le régime en place fonctionne. Je m’en prends à l’entité « présidence de la République » et à son principal occupant tout en considérant l’homme de la cellule de communication comme un héraut missionné qui se voit obligé de préserver son gagne-pain et sa vie.
 
Alors, si depuis presque cinq mois que l’affaire des incendies anime les débats de la vie socio-politique et économique de notre pays, celui qui réagit aujourd’hui pour le compte de la présidence, prenant fait et cause pour M. Faure Gnassingbé ne l’avait jamais fait, je suis tenté de croire que c’est parce que personne ne le lui avait demandé, et Dieu sait qu’ils savent tous, jusqu’au chef de l’Etat, que rien n’était faux dans les informations relayées jusqu’ici par la presse. Si subitement, il est obligé de réagir, il va sans dire qu’on l’y a contraint. Que dans ce pays, diantre, on laisse la presse, les presses sérieuses faire leur boulot et à la présidence aussi de faire le sien et bien !
 
De mon humble point de vue, c’est que dans la même semaine, sur RFI et France 24, M. Le Floch-Prigent qui avait été libéré contre ce qu’il a qualifié lui-même de rançon, a indexé directement le chef de l’Etat togolais comme étant personnellement derrière son arrestation. Cela, tous les Togolais le savaient. On n’oublie pas qu’il a déclaré qu’on lui avait demandé de charger M. Bodjona, ce qu’il n’a pas fait et qui lui a valu cette misère au Togo. Voilà que le jeune homme a révélé que le Cpte Akakpo a composé le numéro du chef de l’Etat et l’a mis à trois reprises en contact avec lui. Qui cela peut-il surprendre ? En tout cas, pas moi. De quoi se plaint-on aujourd’hui en tentant de menacer la presse ? La presse est-elle allée à la rencontre de M. Mohamed Loum ? Je tiens à faire un certain nombre d’observations.
 
D’abord, c’est cette même presse que ce pouvoir, pas très sérieux, avait sollicitée en janvier lorsqu’il croyait avoir trouvé en M. Mohamed Loum, et autres comparses, ceux par qui il pouvait concrétiser son rêve d’emprisonner des innocents, décapiter l’opposition et se créer un large boulevard pour les législatives. C’était pour répandre l’information au centre duquel se trouvait aux premières heures le même accusateur. Aujourd’hui, c’est également à travers une conférence de presse que les informations qui dérangent sont tombées dans les mains de la presse. Quel est le problème de la presse dans cette affaire ? C’est sur ce terrain que je m’en prendrais directement au bonhomme des services de communication et il doit savoir pourquoi.
 
Du seul fait que les informations n’arrangent pas le pouvoir, on trouve que « dans aucun pays, aucun organe de presse ne peut s’abriter derrière la liberté de presse pour servir de caisse de résonance à des mensonges aussi grossiers… ». Et que fait-on des « mensonges aussi grossiers » servis à l’opinion nationale et internationale par les gouvernants à travers le ministre Yark le 25 janvier devant les écrans de télévision, et qui se révéleront un pur montage ? Ce que le Premier ministre Ahoomey-Zunu, sans tarder, était parti aussitôt vendre en Europe pour noyer l’opposition.
 
Lorsqu’on écrit : « A titre exceptionnel, les services de la Présidence de la République se font le devoir de dénoncer avec la plus grande indignation … », on se demande si par l’expression « à titre exceptionnel », on n’a pas voulu se donner bonne opinion et faire croire que jusqu’ici c’est par sagesse qu’on a gardé le silence sur les informations distillées par la presse en évitant toute polémique inutile. Or, tout le monde sait que ce silence n’est dû à rien d’autre qu’à la mise à nu du Pouvoir dans ses basses œuvres, alors qu’il s’y attendait lui-même le moins du monde. Comme je viens de l’expliquer, il y a que dans la même semaine, le Français a dénoncé Faure Gnassingbé comme manipulateur de la justice et la même chose vient de M. Loum également. Tout ça aux yeux de la communauté internationale étant avilissant pour le pouvoir, il faut tenter de réagir et c’est ce qui a été fait. Voilà comment moi, je prends la chose.
 
Autre observation, je n’ai personnellement pas suivi le chargé de communication sur les radios, mais plusieurs sources ont rapporté qu’il aurait révélé que le chef de l’Etat, un personnage aussi important de l’Etat, ne peut pas se rabaisser à un tel point en échangeant avec un Mohamed Loum. Moi je voudrais lui dire que je n’ai pas vu de différence entre feu Gaston Vidada et celui-ci, et que tout porte à croire que M. Mohamed Loum semble avoir un niveau de conscience nettement plus élevé que celui du regretté Vidada. Paix à son âme.
 
Pourtant, ce dernier, peu avant sa mort, avait révélé comment il était un jour chez M. Faure Gnassingbé dans le cadre des manoeuvres de dissolution d’un parti politique, et qu’au moment de prendre congé de lui après les échanges, ne lui ayant pas dit merci, il lui avait demandé si on ne lui avait pas remis l’argent qu’il avait laissé pour lui chez Untel. Ayant répondu par la négative, il avait téléphoné séance tenante à celui qui était chargé de lui remettre les sous en ces termes : « J’ai en face de moi Gaston Vidada ». Puis il coupa aussitôt la communication tout énervé. Il lui avait indiqué une personnalité militaire qu’il devait aller voir pour prendre ce qui ne lui avait pas été remis. Cela avait été publié par un journal de la place au lendemain de l’assassinat de M. Vidada, je crois en 2011. Il faut arrêter de divertir le monde ! Ce sont les autorités actuelles qui s’amusent elles-mêmes avec l’institution sérieuse qu’est la PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE dans tout pays.
 
Lorsque la réaction de la présidence dit : « En relayant ainsi dans vos colonnes, sans aucune réserve, les divagations du dénommé Mohamed Loum dont les allégations fluctuent au gré du jour, vous portez gravement atteinte au respect dû aux institutions de la République », j’ai envie de demander à la présidence de faire elle-même preuve de plus de sérieux et personne ne lui « porterait gravement atteinte ». Car tel vous êtes, tel on vous prendra. Si la présidence de la République est une institution qui mérite respect, c’est à elle qu’il revient en premier lieu d’avoir des attitudes dignes et responsables. Or, ce n’est pas le cas des institutions togolaises en général en commençant par la présidence de la République.
 
Comment des citoyens peuvent-ils avoir du respect pour une institution qui se discrédite elle-même en charcutant un rapport qui lui a été remis suite à une enquête diligentée par elle-même ? Je pense à la CNDH. A titre de rappel, voici ce que j’avais lu quelques mois après le départ en exil du président de la CNDH et qui était un ordre donné à ce dernier par le président de la République : « Je te demande d’adopter le rapport tel que modifié par le conseiller Debbasch ». Comment peut-on lui manifester du respect, si après les incendies, le président de la République commet des spécialistes français pour une enquête dont le rapport lui a été transmis depuis des mois et mis sous embargo par la présidence et qu’il aura fallu la pression des autorités françaises pour qu’un procureur que certains qualifient de « Procureur privé de Faure », puisse en faire au moins le commentaire ? Peut-on avoir du respect pour des gens qui ne respectent pas les lois de la République ?
 
Lorsque la présidence s’agite aujourd’hui, je veux lui dire que le quotidien Liberté dans sa parution du mardi 21 mai, avait déjà fait état de la promesse faite à M. Loum, selon ses propres révélations, sûrement par le chef de l’Etat, de lui faire établir un passeport au nom de Gnassingbé (petit fils de feu Eyadèma). Qui peut aujourd’hui décider d’établir un passeport au nom de Gnassingbé à quelqu’un comme M. Mohamed Loum, un non membre de la famille Gnassingbé sans avoir de problème ? Il n’y a que celui qui porte ce nom et qui se trouverait à la tête d’un pays où le trafic d’influence est roi, un pays sans morale où, parce qu’on est à tel ou tel poste, on peut se permettre de commettre tous les abus comme un hors-la-loi. Pourquoi la présidence ne s’était-elle pas agitée comme elle l’a fait vendredi ?
 
Si certains peuvent douter de la véracité des dernières révélations et penser à « des allégations qui fluctuent au gré du jour », si des gens peuvent penser que les révélations de M. Loum sont « des mensonges grossiers », moi je ne le crois pas. Je vais même jusqu’à dire que dans ses dernières révélations, j’ai été surpris qu’il n’ait pas mentionné le nom de ce pays d’Asie dont il parle et qu’on lui aurait réservé comme destination avec une belle maison, lorsqu’il aura fini de coopérer avec le pouvoir. Il s’agit de la Malaisie et plus précisément de la capitale Kuala Lumpur. Moi j’avais cette information.
 
Ceci m’amène à dire quoi ? Que ceux qui pensent que les allégations fluctuent au gré du jour, doivent savoir que ce que ce jeune homme a subi, entendu et vu entre le 18 janvier où il dit avoir été arrêté et le 16 mars, date où il a écrit une lettre qui a mis à nu le pouvoir, cela fait deux mois. En deux mois de souffrances, de tortures et de plaisirs (du hamburger et autres repas copieux), il aura tellement expérimenté de choses qu’il n’est pas évident que devant une page de papier ou un micro, il ait la possibilité de se souvenir de tout à la fois et le sortir. Si demain il devrait parler à nouveau, il se rappellera sûrement un ou plusieurs autres épisodes oubliés la fois précédente. Ce qui importe pour moi, c’est que l’homme soit demeuré cohérent et que depuis le 16 mars jusqu’ici, il ne se soit jamais contredit. Il a même révélé que depuis son départ de la gendarmerie, on a continué à chercher à l’amener à revenir sur ses déclarations du 16 et du 21 mars devant le doyen des juges d’instruction et le procureur et qu’il ne le fera pas.
 
Le responsable des services de communication de la présidence a semblé conduire les journalistes vers un projet de la HAAC selon les informations. Je l’ai personnellement senti venir à travers la réaction publiée. Il aurait déclaré à la radio qu’il faut un autre pouvoir pour arrêter les dérives du quatrième pouvoir. Je veux qu’il comprenne qu’il n’y a pas de dérives du 4ème pouvoir au Togo, en tout cas, pas dans le camp où il semble les trouver. Il faut que la présidence de la République et toutes les institutions du pays se ressaisissent d’abord et le reste suivra. La réaction de la présidence de la République ne m’a pas convaincue ; elle est destinée aux petits enfants. Et je donne aujourd’hui raison à cette amie de quartier qui tourne en dérision notre présidence de la République en parlant de « poubelle de la République ».
 
Je dois préciser pour terminer, que j’ai dû m’absenter à d’importantes funérailles ce week-end pour me soulager et réagir à chaud à cette sortie ratée de la présidence. L’enjeu en vaut la chandelle.
 
Fait à Lomé le 01/06/2013
 
Une citoyenne togolaise
 
source : Liberté Togo
 
 

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