Une population livrée aux malfrats…pendant qu’on surfe sur la mer


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Le lynchage d’un présumé voleur de moto la semaine dernière a fait sortir de leur indifférence les ministères en charge de la Justice et de la Sécurité. Les locataires des deux ministères, Pius Agbétomey et le colonel Yark Damehame ont sorti un communiqué dans lequel ils disent condamner avec « la dernière énergie » ce supplice du collier auquel aurait été victime un Ivoirien et qui, selon eux, « casse les règles et procédures réglementaires en situation de crime et délit ». Une réaction plus politique qu’autre chose et qui risque d’être une de plus.
 
Plus un seul jour au Togo sans des bruits de cambriolage, de braquage, souvent à mains armées, avec leurs lots de dégâts matériels et pertes en vies humaines. Le phénomène a atteint un tel niveau que même les services de sécurité américains au Togo ont dû alerter leurs ressortissants dans notre pays en les appelant à la vigilance. Le dispositif sécuritaire semble totalement dépassé ou inefficace face à la situation. Les citoyens sont livrés à eux-mêmes. Les commissariats sont incapables de répondre aux cris de détresse des citoyens. Même pour faire les constats après les forfaits, ils imposent aux victimes de prendre en charge les déplacements des agents. Et quand quelques rares fois, les braqueurs sont arrêtés, il faut juste compter quelques semaines ou mois pour les retrouver en liberté, se pavanant dans les quartiers, narguant leurs victimes et perpétrant de nouveaux crimes.
 
Dans ces conditions, l’ « affaire » de cambriolage devient juteuse. Le climat propice et encourageant. Ce «start-up » connaît un véritable succès sous nos cieux, attirant quotidiennement de nouveaux acteurs.
 
Face à cette situation, les populations s’organisent et se livrent à des actes, certes regrettables, de lynchages comme ceux dont a été victime l’Ivoirien Kwamé N’Dri. Il n’est d’ailleurs pas la première victime de ce phénomène dans le mois d’août. Avant lui, d’autres présumés voleurs, Togolais ou non, ont été aussi soumis au même supplice à Lomé et ailleurs, dans les mêmes circonstances. Si ce dernier cas a poussé le gouvernement à sortir un communiqué menaçant, c’est que le présumé braqueur devenu victime de lynchage est de nationalité ivoirienne et les activistes du web ont enflammé la toile avec des messages d’appel à la vengeance. Probablement que des milieux diplomatiques des deux pays ont également échangé des correspondances.
 
Dans leur communiqué au ton menaçant, les deux ministres ont dit avoir ouvert « une enquête pour identifier les présumés auteurs de ces actes qui seront traduits devant les juridictions compétentes » et adressé « une sévère mise en garde à tous ceux qui exercent par action ou par complicité toute forme de justice privée sur tel présumé auteur d’infraction ». Ils ont lancé un appel à la population «à faire confiance aux instances judiciaires et aux forces de sécurité chaque fois qu’elle se trouve en situation de crime et de délit et lui demande instamment de ne point se faire justice ».
 
Au lieu d’adresser un message ferme aux gangsters de tout acabit, toutes nationalités confondues, qui sèment désolation sur le passage, en même temps qu’ils en appellent au sens civique des Togolais, les ministres ont plus semblé brandir le droit des criminels à la sécurité en leur garantissant une protection. Un criminel, fût-il étranger, n’a pas sa place au sein de la société. Et pour décourager ces actes, le système judiciaire doit être assez ferme à l’égard de ceux qui prennent plaisir à lancer des opérations de cambriolage contre d’honnêtes citoyens. Tant que le citoyen ne sera pas rassuré que celui qui a tenté de lui retirer ses biens voire d’attenter à sa vie et qu’il a réussi à maitriser ne sera pas châtié, mais qu’il risque de se retrouver en liberté et de répéter son acte, il sera difficile pour lui de faire confiance à l’Etat.
 
La confiance ne se décrète pas, elle naît et se consolide progressivement, lorsque les conditions sont réunies. Et actuellement au Togo, les conditions sont loin de susciter une quelconque confiance entre les populations et les forces de sécurité. Comment faire confiance à quelqu’un qui passe son temps à vous dire qu’il n’a même pas de moyens pour se déplacer pour faire le constat d’un braquage ? Comment être rassuré lorsque vous avez été plusieurs fois victime de cambriolage sans qu’aucun secours ne vous soit porté ?
 
Malgré la flambée de l’insécurité dans notre pays, la riposte semble si désinvolte qu’on se demande si les autorités en prennent conscience. Par exemple, pendant que dans les commissariats, les effectifs sont dérisoires, les postes-frontières et autres grouillent d’agents désœuvrés qui ne sont là que pour se partager les fruits du racket.
 
Et pour espérer être affectés à ces postes, les agents vont jusqu’à contracter des prêts bancaires qu’ils reversent à leurs supérieurs, pour ceux qui n’ont pas de protecteur au sein du système. En conséquence, une bonne partie des agents des forces de police est non opérationnelle. Et par ricochet, le terrain de la lutte contre l’insécurité est abandonné ; ce qui n’est certainement pas pour déplaire aux criminels.
 
Avec un certain Yark Damehame au ministère en charge de la Sécurité et un certain Yotroféï Massina à la direction de la Gendarmerie, tous d’eux des gendarmes, donc dans leur domaine, il est tout de même curieux que l’insécurité flambe ainsi dans le pays.
 
Avec un regard dans le passé pas très lointain, on peut se rendre compte de comment le système sécuritaire togolais est si inefficace, sinon incompétent, peut-être tacitement complice. Les auteurs des braquages du consul de Liban, de l’aéroport, du magasin de Fontana au grand marché, sont toujours en liberté. Ils continuent de courir avec des armes de guerre, de redoutables AK47. Les enquêteurs de Yark qui ont pu identifier et interpeller les présumés auteurs des incendies des marchés en moins de 48 heures, sont incapables de retrouver les traces des manipulateurs des AK47.
 
C’est dans ce contexte que le pouvoir se lance plutôt dans des campagnes dites de sécurité sur la mer. Une conférence est même annoncée pour novembre prochain. Et des fonds colossaux sont mis sur la table pour organiser cette conférence qui ressemble plus à une opération de relation publique et marketing qu’autre chose. Environ 5000 personnes viendront séjourner au Togo, mangeront, boiront, feront un peu de tourisme, prendront leur cachet et retourneront chez eux. Les commissariats et brigades resteront sans moyens. Les citoyens continueront d’être livrés aux hommes à machettes et/ou à armes à feu. Les véhicules des citoyens, dont ceux des ministres civils, demeureront des cibles des voleurs. Parce qu’ici c’est Togo et les préoccupations des populations et priorités des pouvoirs publics sont deux réalités parallèles.
 
Mensah K.
 
source : L’ALTERNATIVE – N°445 du 04 Août 2015
 

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