Vers la chute d’un serviteur zélé? : Le ministre Gilbert Badjilembayéna Bawara sur un siège éjectable

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Nommé ministre de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales dans le gouvernement d’Ahoomey-Zunu, Gilbert Badjilembayéna Bawara était très visible et bavard. Dans ses sorties fracassantes, il ne ménageait pas ses adversaires politiques, les traitant de tous les noms d’oiseau. Mais depuis que le feu a consumé les grands marchés de Kara et de Lomé qui sont sous sa tutelle, le ministre a perdu son latin. Et pour cause, le natif de Siou serait sur la sellette et pourrait perdre son poste lors du prochain remaniement.


La gloire d’un illustre inconnu


Gilbert Bawara fait partie de ces nombreux jeunes qui ont fait leur apparition sur la scène politique togolaise dès que le Général Gnassingbé Eyadema a exhalé son dernier soupir. Surfant sur la montée au pouvoir de Faure Gnassingbé, ils savaient que leur temps est enfin arrivé de jouir de la gestion des affaires du pays. Inconnu jusqu’à la parenthèse de sang qui a coûté la vie à au moins 400 Togolais, selon les Nations Unies, Gilbert Bawara s’est fait remarquer lors de la présentation du rapport de la LTDH sur les violations des droits de l’Homme de février à avril 2005. Selon les responsables de la Ligue à l’époque, il serait parmi les miliciens du RPT qui avaient tenté de perturber la réunion.


Dans le premier gouvernement de son ami Faure Gnassingbé dirigé par Edem Kodjo, Gilbert Bawara est nommé ministre de la Coopération et du NEPAD. Sa biographie officielle affiche : « Né à Siou (Préfecture de Doufelgou) le 13 mars 1968, M. Gilbert Badjilembayéna Bawara, ministre de la Coopération et du NEPAD décrocha en 1988, son Baccalauréat série A4. Inscrit à l’Université de Genève (Suisse) de 1988 à 1995, il obtint successivement une licence puis un Diplôme d’Etudes supérieures (postgraduate) en Droit. En marge de ses études universitaires, M. Bawara a effectué des recherches approfondies en droit germanique anglo-saxon, en droit international privé et en droit international comparé en Grande-Bretagne, en Allemagne et à Genève. De 1994 à 2004, M. Gilbert Bawara avait eu à exercer différentes fonctions et responsabilités au sein du système de l’Organisation des Nations Unies au siège de Genève et sur le terrain, notamment au Rwanda et en RDC, etc. ». Comme on peut le constater, rien n’est dit sur son séjour à l’Ambassade du Togo en République démocratique du Congo (RDC) où il avait assumé les tâches de garçon de course. Et selon les informations, c’était dans l’exercice de cette fonction qu’il avait côtoyé des hommes politiques congolais et un certain Louis Michel.


Devenu ministre du très stratégique poste de la Coopération, Gilbert Bawara a développé ses relations avec Louis Michel et était prêt à tous les sacrifices pour mettre ce dernier à l’aise et rendre possible la reprise de la coopération avec l’Union européenne. Même à Bruxelles, cette intimité suspecte entre les deux hommes faisait jaser nombre de fonctionnaires. Avec le soutien des réseaux de l’ex-président français Jacques Chirac, « ami personnel d’Eyadema » et la décrispation politique marquée par la signature de l’Accord politique global (APG), les voies étaient balisées pour une reprise de la coopération. Ce qui fut effectif après les élections législatives d’octobre 2012.


Ayant occupé ce poste de 2005 jusqu’en 2010, Bawara s’est bien servi, allant jusqu’à climatiser son garage pendant que le centre de santé de son Siou natal manque de tout. Il s’est même approprié la reprise de la coopération et était dans les bonnes grâces de Faure Gnassingbé. Les deux faisaient même tout ensemble. Il se raconte qu’un jour, Edem Kodjo, alors Premier ministre, était en séance de travail avec le chef de l’Etat quand surgit Bawara : « Mandja, fouka fouka ». Avec ce mot de passe, rien ne pouvait plus faire avancer les échanges entre les deux premiers membres de l’exécutif. Sur ces entrefaites, le maître des lieux avait mis fin à la séance de travail, au grand dam de l’Enarque.


L’heure de la dégringolade


En 2010, Faure Gnassingbé s’est offert un second mandat à la faveur d’un autre hold-up électoral et a réussi à séduire le fameux « opposant historique » Gilchrist Olympio qui a trahi les siens pour aller conclure un accord avec le RPT. Un cocasse gouvernement d’union nationale ou de cohabitation, c’est selon, a été mis en place. Et l’unique nouveauté dans cette équipe gouvernementale dirigée encore par Gilbert Fossoun Houngbo, était l’absence de Gilbert Badjilembayéna Bawara. Sa mise à l’écart était-elle une exigence de Gilchrist Olympio ?


A l’époque, beaucoup avaient répondu par l’affirmative. Lorsqu’il était aux affaires, Gilbert Bawara prenait plaisir à accabler d’injures le désormais « opposant préhistorique ». Combien de fois ne l’avait-il pas traité de sénile ? Hum ! Si au moins sur ce point, « Tamara » Bawara avait eu trop tôt raison contre tous ! Aujourd’hui, Gilchrist Olympio est devenu non seulement un problème pour ses ex-amis de l’UFC, mais aussi pour tout le peuple togolais qui, hier, ne jurait que par lui. Passons.


Plus tard, on apprendra également que le départ de Gilbert Bawara du gouvernement serait dû à une bisbille qu’il aurait eue avec la Directrice générale des impôts. On parle d’une affaire banale qui aurait mis la femme à tout faire de Monsieur le Président dans tous ses états. Et comme toujours, c’est elle qui sort gagnante de ce bras de fer.


Après quelques mois difficiles, il fut nommé Conseiller à la Présidence de la République. Monsieur le ministre qui faisait la pluie et le beau temps au CASEF, qui signait les conventions de financement des différents partenaires devant les caméras, devrait se contenter d’un petit bureau au Palais de la Marina. Là, il n’avait rien à faire, étant obligé tout comme les autres conseillers à ronger les ongles à longueur de journée. En plus, il lui était difficile de voir son ami Faure Gnassingbé. De peur d’abîmer ses ongles, il avait commencé à réfléchir sur sa vie : retourner en RDC où il a gardé de bonnes relations et abandonner à Lomé la somptueuse villa au garage climatisé ou rester au Togo tout en supportant les humiliations ? Mauvais mathématicien, il planchait sur cette équation quand Faure Gnassingbé a décidé de noyer son ami de l’Administration territoriale, de la Décentralisation et des Collectivités locales, Pascal Bodjona, dans l’affaire d’« escroquerie internationale ».


La nature ayant horreur du vide, Gilbert Bawara qui avait entre-temps profité de cette descente au purgatoire pour assainir ses relations avec Gilchrist Olympio, savait qu’il avait sa chance. Il est l’un de ceux qui ont travaillé à l’accouchement d’UNIR, ce parti dont les pratiques sont les mêmes que celles du RPT. Dans le même temps, les manifestations du Collectif « Sauvons le Togo » faisaient trembler le pouvoir, mais il n’y avait aucune grande gueule qui puisse défendre l’indéfendable. Mais Gilbert Bawara était prêt à accomplir le sale boulot. Reçu dans une émission sur une radio de la place, il a eu le toupet de traiter les responsables du CST et leurs militants de « badauds ». Un acte condamné par tout le monde, sauf Faure Gnassingbé qui l’a récompensé en le nommant ministre de l’Administration territoriale en remplacement de Pascal Bodjona.


Un come-back compliqué


En effet, Faure Gnassingbé qui a la rancune tenace, a nommé Gilbert Bawara pour se venger et se moquer de ses opposants réunis au sein du CST. Mais comme le disait par le passé le sage de la Radio Lomé, « le mouton qui salit la place publique, publie sa propre saleté ». En le nommant, c’est Faure Gnassingbé lui-même qui montre aux yeux du monde ses propres limites en tant que premier magistrat du pays, garant de l’unité nationale. Une chef de l’Etat qui a le sens de la démocratie doit toujours avoir un peu d’égard pour ses opposants.


Il faut le dire, cette nomination de Bawara au poste de ministre de l’Administration territoriale ne pouvait que raviver la tension dans le pays et bloquer toute initiative de réconciliation. Au lieu de faire preuve de tact et de circonspection, Bawara ne cesse de voir les autres de haut. Obligé parfois de travestir la réalité comme ce fut le cas lors de l’organisation des manifestations du CST en août 2012. Le ministre avait, dans un communiqué diffusé sur les médias publics, signifié que les deux parties – gouvernement et CST – s’étaient mises d’accord sur l’interdiction de la manifestation à Deckon alors qu’il n’en était rien. « Le CST est d’autant plus choqué que le ministre Gilbert Bawara présume d’avance que même les manifestations à venir sont d’ores et déjà dangereuses et comporteraient des risques avérés de dérapages et de dégradation des biens publics et privés et donc interdites systématiquement. Face à l’outrecuidance du ministre Gilbert Bawara, personnage sans scrupule connu pour ses propos inconvenants, impudents, outranciers et désobligeants à l’endroit du peuple togolais, et son mépris avéré des leaders de l’opposition, dont le retour au Gouvernement a été ressenti comme une provocation par la population et qui vient d’être pris en flagrant délit de mensonge, le Collectif « Sauvons le Togo » ne peut qu’exprimer son indignation, sa profonde déception et son dégoût », avait protesté le CST.


En dépit de ce zèle, les relations se dégraderaient entre Faure Gnassingbé et son ministre. « Bawara fait partie de l’aile dure qui avait dit au chef de l’Etat qu’elle allait organiser les élections législatives sans aucun problème. Ces gens lui ont même fait croire que les partenaires du Togo, surtout l’UE, allaient financer les élections. Mais les nombreuses missions occultes de Gilbert Bawara en Europe n’ont rien apporté. Même Louis Michel ne peut grand-chose. On a même l’impression que l’UE durcit sa position vis-à-vis du pouvoir de Lomé. Ce qui ne plaît pas à Faure Gnassingbé », affirme un ancien diplomate. Soit dit en passant, Bruxelles conditionne le financement des prochaines élections législatives et locales à l’effectivité des réformes constitutionnelles et institutionnelles ainsi qu’à la mise en œuvre des recommandations des missions d’observation électorale de 2007 et 2010.


Il nous revient en outre que Bawara aurait donné quelque part son avis sur le sort qui est réservé à son prédécesseur Pascal Bodjona. « Il faut reconnaître que c’est méchant, ce que le chef de l’Etat a fait à Pascal », aurait-il dit oubliant que les commérages restent la chose la mieux partagée dans l’entourage de Faure Gnassingbé. Naturellement, cette remarque a été portée à la connaissance de qui de droit.


Par ailleurs, le très volubile ministre de l’Administration territoriale qui, pour interdire les manifestations du CST à Deckon, proclamait urbi et orbi qu’il défendait les intérêts des commerçants, s’est muré dans un silence pétaradant après les incendies qui ont frappé les grands marchés de Kara et de Lomé. Un mutisme qui fait jaser nombre de Togolais. « Où est le ministre Bawara ? Pourquoi ne parle-t-il pas depuis la survenance de ces incendies ? », se demande-t-on.


En fait, Bawara n’a pas apprécié ce qui s’est passé et pense que ces incendies visent à saboter son travail à la tête du ministère de l’Administration, et par ricochet la gouvernance de Faure Gnassingbé. Selon les informations, ceux qui orientent les enquêtes pour décapiter le CST auraient exercé des pressions sur lui afin qu’il se prête à la comédie offerte fin janvier dernier par le Colonel Yark Damehame. Mais il aurait refusé de porter cette lourde responsabilité devant l’histoire. Depuis, ceux-ci auraient juré lui faire payer ce culot. Il se susurre qu’il pourrait perdre son poste et connaître le même sort que Pascal Bodjona. « La méthode est la même. Il suffit seulement de ressusciter un ancien dossier dans lequel il est mouillé et son sort est réglé », confie un haut cadre.


Avec le pouvoir Faure Gnassingbé, tout est possible et il n’est pas exclu que Gilbert Badjilembayéna Bawara soit, à son tour, bouffé par la dictature. Comme le dirait l’autre, la roue tourne.


R. Kédjagni


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