CITE AU QUOTIDIEN : RICHES PAR DEFAUT…

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Maryse Quashie et Roger Folikoue | Photo : ALT

Les pêcheurs sénégalais et mauritaniens s’appauvrissent parce qu’ils n’arrivent plus à pêcher assez de poissons pour survivre, eux qui profitaient des eaux comptées parmi les plus poissonneuses du monde. Pourquoi ? Parce qu’au large des côtes africaines de gros chalutiers viennent ramasser le poisson en énormes quantités, poisson qui est désormais hors de la portée des pêcheurs africains. Ces jours-ci les exemples au Cameroun avec ses millions d’hectares de terres cédées à des opérateurs « privés » et du cobalt en RDC, dont l’Etat ne détient que 49% des parts, défraient la chronique.

De façon générale nos ressources naturelles, le fer de la Mauritanie, la bauxite de la Guinée, les bois précieux d’Afrique Centrale, etc. sont exploitées par d’autres et bénéficient à des pays étrangers à qui on a concédé le droit de faire valoir toutes ces richesses à leur propre profit.

Par conséquent, si nous pouvons évaluer notre richesse potentielle par rapport aux énormes montants détournés par certains individus, et les considérer comme des actifs qui se trouvent ailleurs que là où elles devaient être, dans les caisses de nos Etats ou investis dans des programmes pour le développement de nos pays, nous sommes aussi riches en quelque sorte par défaut, à cause de ce que pouvaient nous rapporter nos ressources naturelles et qui ne nous revient guère.

Pour aller plus loin, pour ce qui concerne notre pays, imaginez ce qu’auraient pu rapporter le clinker, les phosphates, si on ne les avait pas bradés bien souvent, pour injecter de l’argent dans tel ou tel projet plus ou moins au service du bien-être de la population.

Dans le même sens, pensons au coût des mauvais choix stratégiques à différents niveaux de notre administration : tout ce que nous aurions pu gagner pour faire reculer la pauvreté, et qui nous a échappé à cause de l’incompétence d’une personne ou de personnes placées au mauvais endroit à cause d’intérêts politiques : véhicules, appareils et autres matériels qui pourrissent sous des bâches dans des hangars parce qu’inutilisables !

Pensons également à ces multiples privatisations (Togo-Telecom par exemple) dont on ignore les vraies raisons mais qui ressemblent à une dilapidation de richesses nationales.

Enfin réfléchissons à ce que nous manquons en matière de développement à cause d’options inadaptées en matière de formation et d’emploi, parce qu’on n’a pas voulu écouter les vrais professionnels car on ne voulait pas les valoriser dans la mesure où ils n’étaient pas du bon

côté politique ! Par exemple, pensons à la plus-value que pourrait apporter l’option de la professionnalisation au secondaire et au supérieur, au lieu d’en rester à copier le modèle français, classé parmi les moins opérationnels au plan mondial.

Nous sommes sûrs que vous êtes d’accord avec nous : nous Africains sommes ainsi riches en quelque sorte à cause de tout ce qui aurait pu nous revenir et qui continue à aller vers d’autres à cause d’une gouvernance économique inadaptée. Cela est franchementscandaleux et révoltant, n’est-ce pas ? D’autant plus que, comme les détournements, cette mauvaise gouvernance profite encore aux mêmes, ceux qui prennent des pots de vin pour signer des conventions et des concessions sur nos matières premières, qui sur base de népotisme et de clientélisme, placent n’importe qui n’importe où.

Alors une fois qu’on a dénoncé le système, qu’est-ce qui reste à faire ?

Nous entendons la question qui est posée. On a raison de la poser car ce système a des bases extrêmement solides. Au plan national, il repose non seulement sur des bases politiques mais plutôt sur des réseaux plus ou moins maffieux, auxquels participent des Togolais et des non Togolais, des réseaux qui ne sont pas près de renoncer à leurs prérogatives. Au plan international on se heurte à des éléments géopolitiques associés à la puissance des multinationales, puissance qui dépasse celle des pays.

Alors nous simples citoyens de petits pays comme le Togo, devons-nous reconnaître notre impuissance, laisser ruiner nos pays et notre continent, accepter de devenir de plus en plus pauvres, et vivre dans la misère ? Ne pourrions-nous pas employer les mêmes moyens que ceux qui nous dépouillent, c’est-à-dire nous mettre en réseaux ? Il s’agit d’abord de réseaux nationaux.

Dans un premier temps, il s’agit de répondre à la question suivante : que connait le citoyen moyen des ressources naturelles de son pays ? Et il ne s’agit pas là de ce que nous avons appris à l’école primaire à ce sujet. Il s’agit d’aller plus en profondeur région par région, localité par localité même ; il s’agit aussi de savoir si la ressource est exploitable, et pendant combien de temps, etc. Ce travail a commencé depuis le temps colonial car c’était un des objectifs de la colonisation, que d’exploiter les ressources des colonies, mais ce travail d’investigation qui le poursuit aujourd’hui ? Même cela, on le concède à des étrangers parfois pour être sûr d’avoir sa part du gâteau. Mais il n’est certainement pas trop tard pour que des nationaux, du paysan qui creuse sa terre tous les jours, qui connait les vertus de telle ou telle plante, aux enseignants, aux chercheurs et aux opérateurs économiques locaux, ce travail d’identification et de reconnaissance se fasse rigoureusement. N’est-il pas possible de mettre en place ces réseaux qui nous aideraient à remettre la main sur nos ressources, surtout celles dont on ne soupçonne pas encore l’existence ?

Dans un second temps, la question qui se pose est celle-ci : n’est-il pas trop tard ? Le monde n’est-il pas déjà partagé entre les multinationales et les hommes politiques véreux? Il semble bien que non. En Amazonie, par exemple, les cris d’alarme des populations autochtones, relayés par les citoyens soucieux de la préservation des ressources naturelles, réussissent à faire reculer ces multinationales, qui aujourd’hui ne peuvent plus se permettre d’aller se servir directement sans tenir compte de ceux qui ont toujours habité la forêt amazonienne. Il est vrai que des dégâts sont irréversibles mais des victoires ont quand même été obtenues.

Nous prenons l’exemple de l’Amazonie, parce qu’il n’y avait pas plus démunis devant les multinationales que les populations autochtones, pourtant la solidarité d’abord entre ces autochtones puis internationale a permis d’enclencher au moins la lutte.

Alors pourquoi pas les Africains ? Pourquoi restons-nous isolés chacun dans son pays, nous privant ainsi des moyens de la lutte ? Où sont nos réseaux de défense de nos ressources naturelles ?

Ainsi, les chalutiers étrangers ne sont-ils pas aussi au large de nos côtes ? Manger du poisson de mer fraichement pêché n’est-ce pas un luxe au Togo, alors que nous sommes obligés de consommer du poisson surgelé pêché on ne sait où, dans on ne sait quelles conditions et conditionné on ne sait comment ? Ne préfèrerions-nous pas manger du poisson pêché par les Sénégalais ou les Mauritaniens ? Et ainsi ne contribuerions-nous pas à leur mieux-vivre ?

Et que fait-on du coton produit au Mali, au Bénin ? Nous achetons de la friperie pour habiller nos enfants, friperie sortie des poubelles de l’occident, qui fait des milliers de kilomètres après avoir été produite ailleurs à partir du coton d’Afrique…

En fait, ce qui est inadmissible, ce n’est pas ce que font les multinationales du profit et leurs antennes africaines, ce qui est révoltant c’est la passivité des Africains : pourquoi donc les citoyens africains ne s’unissent-ils pas pour défendre leurs intérêts ? Certainement parce qu’ils croient que les institutions internationales mises en place par les pouvoirs mafieux s’occupent d’eux ? Ces organisations qui prétendent gérer au mieux les ressources naturelles continentales, ne sont-elles pas plutôt elles qui les bradent ?

Il faut que nous nous décidions à nous mobiliser pour refuser la situation actuelle : serons-nous toujours riches par défaut ?

citeauquotidien@gmail.com

Lomé, le 14 août 2020

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