Antoine Randolph libéré après une trentaine de jours de détention gratuite/Quid des griefs de recrutement de rebelles et d’atteinte à la sûreté de l’Etat ?

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Ouf, devraient dire sa famille, ses amis, ses proches ou simplement les Togolais épris du respect des droits de l’Homme. Antoine Randolph, présenté comme ayant voulu attenter à la sûreté intérieure de l’Etat togolais, ou plutôt du pouvoir de Faure Gnassingbé, contre toute attente, a été élargi sans bruit le vendredi 18 mars dernier, après une trentaine de jours de détention gratuite. Si on doit légitimement se réjouir que le compatriote ait recouvré sa liberté, cette libération illustre néanmoins la légèreté de l’accusation portée contre lui. Les opposants politiques devront plutôt se faire du mauvais sang sur leur sécurité.
 
Antoine Randolph recouvre sa liberté
 
C’était la nouvelle de la fin de semaine dernière. Les indiscrétions circulaient déjà la veille sur les réseaux sociaux au sujet des tractations pour sa libération, et tout a été confirmé dans la journée de vendredi. Antoine Randolph, le compatriote arrêté (officiellement) le 22 février à Sanvee-Condji à la frontière Togo-Bénin et accusé d’avoir voulu attenter à la sûreté intérieure de l’Etat – c’est le grief générique sous Faure Gnassingbé pour embastiller un prétendant sérieux ou supposé au fauteuil présidentiel -, a été libéré ce vendredi 18 mars, à la surprise générale. Un élargissement qui est intervenu sur la pointe des pieds, contrairement au bruit fait suite à son arrestation.
 
Le commun des Togolais s’attendait plutôt à ce qu’un de ces jours, le pouvoir présente au cours d’une conférence de presse, le corps du délit. Mais en lieu et place, c’est à une libération discrète que l’on a assisté. Qu’est-ce qui diantre a pu motiver l’élargissement d’un homme qui, selon les bruits des porte-voix du pouvoir et de ses « vuvuzélas », a voulu faire un coup d’Etat ? Sur la question, même les avocats ne sont pas bavards. Ils se contentent juste de l’élargissement de leur client. « Il a été réellement libéré. (…) Nous préférons qu’il ne dise rien. Il est libéré. C’est l’essentiel. La liberté n’a pas de prix», a confié Me Zeus Ajavon au confrère lagazettedutogo.com. Du côté du pouvoir, notamment du Procureur de la République, Essolizam Poyodi, et du ministre de la Sécurité et de la Protection civile, Yark Damehame, c’est le mutisme total. Pas de sortie officielle pour justifier cette libération.
 
Cet élargissement intervient dans un contexte de pressions tous azimuts, notamment de la diaspora. Après une première sortie qui a fait flop, la diaspora togolaise prévoyait manifester à nouveau ce samedi 19 mars, sur la Place de la République à Paris, à l’appel des organisations telles que le Cmdt, Synergie-Togo, Tournons la Page, le Ctr et autres. Certaines sources croient même savoir que ce sont ces pressions qui ont eu raison du pouvoir qui s’est vu contraint de libérer le Franco-togolais.
 
Légèreté ostentatoire de l’accusation
 
Officiellement, on ne connaît pas ce qui est reproché à Antoine Randolph, les véritables chefs d’accusation retenues contre lui. Ce sont les médias proches du pouvoir qui ont relevé les charges : recrutement de rebelles, tentative d’atteinte à la sécurité intérieure du Togo. Certains griots ont même rapporté que c’est l’un de ses neveux vivant en Côte d’Ivoire qui aurait vendu la mèche aux autorités d’Abidjan qui ont ensuite alerté Lomé qui a procédé à son arrestation.
 
Du côté des autorités compétentes, on s’était juste contenté de justifier l’arrestation du docteur à la retraite par « les besoins de l’enquête ». « S’il (Antoine Randolph) a été interpellé, c’est parce qu’il y a une nécessité de l’interpeller. (…) Cela à trait à la sécurité intérieure. (….) L’intéressé lui-même ne se plaint pas. (…) Il se retrouve bien dans les questions qu’on lui pose», avait dardé Yark Damehame, sur une radio de la place où il avait fait preuve d’une impertinence notoire en répondant avec mépris au chef de file de l’opposition qui l’avait saisi par courrier sur ce dossier. Le Procureur de la République, Blaise Poyodi était légèrement plus explicite, relevant dans un communiqué que c’est « suite à des renseignements des services de sécurité de pays amis » qu’il a été arrêté. « (…)
 
A l’issue des vérifications liminaires, il est apparu nécessairement d’ouvrir une enquête judiciaire, laquelle est confiée à la Direction centrale de la police judiciaire (Dcpj) pour vérifier les informations reçues qui font état de tentative d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat», avait-il écrit, laissant entendre que « pour les besoins d’enquêtes, l’intéressé reste à la disposition de la police judiciaire. L’issue de l’enquête permettra au parquet de prendre la décision qui s’impose conformément à la législation togolaise ».
 
C’était suffisamment clair que Yark Damehame et Essolizam Poyodi étaient dans les mêmes veines des griefs de recrutement de rebelles et d’atteinte à la sûreté de l’Etat. Ainsi, les Togolais s’attendaient à ce qu’on leur présente à la télé le corps du délit, les rebelles qu’Antoine Randolph aurait recrutés pour venir attaquer le Togo, éventuellement les armes achetées, etc., comme dans le dossier Kpatcha Gnassingbé. Mais rien de tout cela.
 
Et, contre toute attente, le pouvoir le libère, comme si de rien n’était. La preuve que l’accusation portée à son encontre était fallacieuse. Le plus cocasse, Antoine Randolph n’a jamais su jusqu’à sa libération ce vendredi, ce qui lui est au juste reproché, les raisons qui ont motivé son arrestation et sa détention. Du moins il ne lui a jamais été notifié formellement les charges. Lorsqu’on considère le traitement réservé à Kpatcha Gnassingbé et les siens, accusés en 2009 du grief fondamental d’atteinte à la sûreté de l’Etat, torturés, jugés, condamnés et maintenus en prison jusqu’à ce jour, on peut aisément comprendre que si l’on en vient à libérer Randolph, c’est que l’accusation portée contre lui ne tient pas. « Lorsque le service (La Dcpj, Ndlr), qui est un service public aura fini ses investigations, les uns et les autres seront situés», avait laissé entendre Yark Damehane. Sans doute qu’au terme des fameuses enquêtes, on n’a trouvé rien de consistant contre lui.
 
Inquiétude légitime pour la sécurité des opposants
 
Cette libération sur la pointe des pieds de Randolph, loin de réjouir, doit plutôt inquiéter les Togolais, notamment les opposants au pouvoir Rpt/Unir. L’homme a été donc arrêté et privé de liberté durant vingt-six (26) jours. Pour rien ! Après les enquêtes – Dieu sait s’il y en a vraiment eu -, on découvre par extraordinaire que le compatriote n’en est pour rien et le libère sans autre forme de procès. Pour un pays qui siège au Conseil des Droits de l’Homme de l’Onu depuis janvier dernier, c’est assez cocasse. Qu’est-ce qu’il se serait passé si cette affaire n’était pas suivie de près?
 
Il faut en effet le relever, c’est la presse qui a ébruité l’arrestation d’Antoine Randolph. Jean-Pierre Fabre, le chef de file de l’opposition s’est ensuite saisi du dossier et a interpellé le ministre de la Sécurité et de la Protection civile, par courrier en date du 24 février 2016. Ce qui avait obligé Yark Damehame à communiquer là-dessus. Les pressions tous azimuts qui ont suivi et entouré ce dossier en sont sans doute pour beaucoup dans la libération de l’homme. L’arrestation d’Antoine Randolph est même vécue par ses proches comme un enlèvement. C’est presque dans les mêmes conditions que certains hommes politiques, à l’instar d’Atsutsè Agbobli, ont disparu…
 
L’issue dans ce dossier prouve qu’avec Faure Gnassingbé, tous les moyens sont bons pour neutraliser les opposants politiques. On voit des conspirations partout, et au nom de la conservation du pouvoir, il suffit de coller le grief générique d’atteinte à la sûreté de l’Etat à un adversaire politique, et le tour est joué. On a d’ailleurs vu une application des intentions similaires avec le dossier Kpatcha Gnassingbé et celui des incendies. Des collabos du Prince ont mis le feu aux grands-marchés, l’accusation portée contre les leaders du Collectif « Sauvons le Togo » qui furent arrêtés et jetés en prison pour certains, inculpés pour d’autres à tour de bras, le pouvoir voulant juste les coincer…Ici c’est Togo !
 
Tino Kossi
 
source : Liberté: N° 2157 du Lundi 21 Mars 2016
 

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