La PĂŞche en Eau Trouble au Togo

0
682

« Et, comme vous le savez, le seigneur Podogan se croit capable de tout, le très mystérieux pêcheur en eau trouble…le seigneur Podogan. »

L’eau est trouble au Togo, on peut le dire tout haut et risquer ce qu’on risque, même le sort de Jean-Baptiste, trouble depuis le premier meurtre, le 13 janvier 1963, celui du père fondateur, trouble donc depuis les profondeurs de la terre jusqu’aux eaux du ciel qu’on veut nous présenter comme bleu, trouble qui envahit et essaie de noyer une vraie indépendance, trouble qui immerge les hommes, les femmes, corps, âmes et consciences… Ce qui change ce n’est pas la nature du trouble et la quantité de maux dans lesquels il nous plonge depuis des décennies, mais les flots petits ou grands, selon le temps.

Trouble du sang des innocents, cheveux blancs ou enfants bu par l’argile boueuse des lagunes et le sable des plages, ou mélangé aux vagues impétueuses de la mer, trouble des os aussi fragiles que ceux des bébés ou craquant comme ceux des vieillards tremblants, à un pas de la mort ou même ceux vigoureux et forts des jeunes gens, mais tous brisés, criblés de balles, fracassés sous un coup de hache, de massue, de pierre, de marteau… crânes, omoplates, fémurs, tibias…

Trouble des chairs humaines déchirées, déchiquetées en lambeaux, broyées sous les roues des chars souillant les chiendents dans la brousse, éclaboussant les troncs et les branches, la nature tachée de traces indélébiles des crimes d’État, ou s’attachant à la poussière des chemins qu’empruntent les marches des manifestants ou simplement des passants, des ouvriers à la tâche dans leurs ateliers…

Trouble d’un pouvoir qui sait que ses jours sont comptés et qui ne peut plus cacher qu’il livre depuis plusieurs décennies la guerre aux populations, qu’elles soient du nord, du sud, de l’est, de l’ouest, quand elles lui sont hostiles et le manifestent, qu’il les poursuit où qu’elles aillent, armé jusqu’aux dents et peut les massacrer partout si elles ne se plient pas à ses quatre volontés.

Un général qui ne vaut que… Tanga

Le chef d’état-major, ce triste général comme il n’y en a que sous nos cieux, c’est-à-dire sous un règne cruel et bestial, ce triste général qui n’a rien de Félix (donc rien d’heureux), dont le nom évoque plutôt, par la ressemblance des sons et des valeurs, humainement parlant, cette piécette de monnaie que nous avons connue, Tanga, cinquante centimes, conduit lui-même les opérations sur le terrain. Plus, il n’hésite pas à tirer lui-même sur un apprenti-mécanicien dans un garage, comme sur un lapin de garenne. Le général, « fétide » de ses œuvres, donne l’exemple des exploits de répression des populations qui s’enfuient, en panique, par les rues, les sentiers, les plantations, les broussailles, les forêts, les eaux… À ses petits soldats… de plomb de s’en donner à cœur joie.

Trouble des cris, des lamentations, des pleurs et des plaintes, des prières et des supplications, hommes, femmes, enfants mis à genoux, terrassés, courbés, accablés, ligotés, baignant dans leurs larmes et même parfois leurs déchets, dans une atmosphère de déflagrations, de détonations, de désolations dans les maisons comme dans les prisons où des bataillons entiers entrent, bastonnent, violent, volent, saccagent, vandalisent, font voler en éclats fenêtres et portes, toits et charpentes, voiles et vêtements. Hommes et femmes de tout âge ahuris sont de force dénudés, impuissants. Cela provoque le plus effroyable fracas. Même les voix des nourrissons sont étouffées.

Trouble des fumées qui s’élèvent des incendies volontaires, allumés, enfers pour faire fuir les fidèles des foyers sacrés, feux d’artifice diaboliques de quelques fanfarons et fantômes affublés de titres ronflants, gens qui nous enfoncent de jour en jour dans le trouble, qui refusent de gagner leur pain à la sueur de leur front, donc recherchant le gain facile, dont la politique est la façon la plus sûre, le plus court moyen pour réaliser leur rêve de pluie de CFA faaa ! Plus heureux si ce sont des euros, des dollars ou d’autres devises…

Trouble des émotions, des angoisses, des incertitudes, de l’insécurité, de la hantise à tous les instants de l’irruption de soldats et de barbares miliciens tous terroristes masqués ou non, tapis dans l’obscurité, capables de causer tous les ravages possibles : assassinats, séquestrations, saccages, braquages…

Trouble, confusions des coups portés dans la cacophonie à tout, constitution, cours de justice, communautés villageoises et urbaines, religieuses et idéologiques, associations de combattants de la liberté contre les coupeurs de têtes, les corrompus de tout acabit, trouble des couleurs des coupures de banque qui éblouissent irrésistiblement les cœurs faibles et les esprits petits assoiffés de richesses.

Trouble dans les cœurs et les cerveaux, les veines et les artères, les vertèbres, les viscères, les ventres affamés, les femmes éventrées. Trouble des ténèbres, de l’absence de perspectives d’avenir, de vraie vision remplacée par des langues mensongères qui, sous le prétexte que « nous sommes en politique », donneraient volontiers raison à la vipère qui sait mordre le plus sournoisement possible ses adversaires, au fauve à l’affût guettant sa proie, comme dans la jungle, oubliant ou faisant semblant d’oublier le proverbe : ce n’est pas parce qu’on a soif qu’on est autorisé à boire de toutes les eaux.

Trouble des hommes, des femmes qui aiment, inventent, créent le trouble dans le pays parce qu’ils peuvent aisément, impunément, y pêcher. Troubles des grands discours, des slogans, des arguments, d’un firmament faussement bleu. Trouble dans lequel il nous est difficile de distinguer le pourquoi du comment, reconnaître celui qui dit la vérité de celui qui ment.

Qui se laissera prendre le 20 décembre ?

C’est dans cette eau trouble que s’apprêtent à pêcher le 20 décembre 2018, non seulement ceux que nous connaissons comme habitués à ce genre de pratique, mais aussi ceux qui, nullement préoccupés de voir un horizon nouveau, prenant des écailles qui scintillent pour des poissons d’or sont tentés d’y participer.

Pêcheurs en eau trouble chacun utilisant l’instrument de son choix ou qu’il sait manier le plus aisément du monde : hameçon, nasse, filet… Qui se laissera prendre ?

Pécheurs en eau trouble se tenant au point stratégique le mieux situé pour la plus grande prise : à distance ou proche du rivage, hésitant d’abord (nous avons beaucoup de partisans du va-et-vient dans notre histoire politique), puis, à mesure qu’ils se sentent rassurés, de plus en plus près, un pied hors de l’eau et le second dedans (aux heures de gloire de l’animation on leur aurait récité le slogan de circonstance, approprié), ou les deux enfoncés parfois jusqu’à la boue. Ou dans une barque pour autant que possible éviter d’être mouillé… On ne sait jamais.

Ce ne sont pas les prétextes qui manquent : « Nous nous présentons aux élections législatives pour délivrer notre pays de la déliquescence ». « Nous nous présentons pour constituer l’opposition au sein de l’Assemblée nationale ». « Nous nous présentons pour barrer la route à la dictature ». « Nous nous présentons parce nous avons reçu une prophétie divine ». « Ce qui importe pour nous, c’est le développement du pays ».

Personne n’est dupe. Ces discours-là, nous les avons déjà entendus. Ils se font prophètes, vrais ou faux ? On leur rétorquerait volontiers, ironique : « Ainsi parlent tous les pêcheurs en eau trouble ! »

SĂ©nouvo Agbota Zinsou

Pire, des pêcheurs payés pour rendre encore plus glauque le parcours de cette eau dans laquelle nous pataugeons depuis plus de cinquante ans, espérant en tirer leur fortune et leur gloriole.

L’eau était déjà suffisamment trouble à la mort de Gnassingbé le père. C’est par un discours pareil que le fils a réussi à justifier son rocambolesque coup de force pour lui succéder, et cela, malgré les centaines de cadavres sur lesquels il a marché pour arriver au trône.

Le champion et le modèle, après son père, de la pêche en eau trouble, c’est donc bien lui.
 
SĂ©nouvo Agbota Zinsou
12 décembre 2018
 
source :
 

Laisser un commentaire