La Police, le corps le plus malheureux au Togo

   64 000 F prélevés sur le salaire des policiers déployés dans le cadre des opérations des Nations Unies

 
C’était avec joie que les fonctionnaires de la Police nationale avaient accueilli l’adoption, le 10 juillet 2015 par les députés à l’Assemblée nationale, d’un statut particulier devant régir leur corps. Ils croyaient ainsi avoir un soulagement et connaitre un mieux-être de leurs conditions de vie et d’exercice de leur métier. Mais plus d’un an après, le décret d’application de cette loi se fait toujours attendre. Et pendant ce temps, les agents continuent de broyer le noir, sevrés des avantages connexes à eux concédés par ce texte, leurs droits divers bafoués…
Caricature : Donisen Donald / Liberté
 

Caricature : Donisen Donald / Liberté
Caricature : Donisen Donald / Liberté


La Police, le parent pauvre des corps habillés
 
Au Togo, la Police a toujours été le mal aimé des hommes en arme habillés, et c’est un secret de Polichinelle. Alors que les autres corps comme la Gendarmerie, l’armée et autres sont l’objet de toutes les sollicitudes de la part des gouvernants, les fonctionnaires de la Police, eux n’ont jamais bénéficié de l’intérêt des gouvernants, abandonnés dans des conditions indécentes de travail.
 
Les salaires à eux payés étaient misérables. Point besoin de parler de primes et d’avantages quelconques, leurs droits étaient bafoués…Tel était le décor des conditions de travail des fonctionnaires de la Police qui assurent pourtant l’essentiel du travail de maintien de l’ordre. Il va de soi que ces agents n’arrivent pas à vivre décemment avec ces revenus dérisoires. Cette situation fait d’eux des proies faciles à la corruption. C’est ainsi que pour arrondir leurs fins de mois, ou plutôt pour ne pas mourir de faim, les policiers versent dans le racket quotidien des usagers de la route. Contre une surcharge attentatoire à la vie des passagers, un billet de 1000 F ou de 2000 F de glissé et le taximan a la voie libre pour continuer sa route, une pièce de 500 F ou un billet de 1000 F et le conducteur de taximoto qui a violé un feu rouge, repart, comme si de rien n’était. Parfois même, ce sont les agents qui tendent des pièges aux motocyclistes et automobilistes afin qu’ils y tombent et soient rançonnés (sic).
 
Ces conditions de vie impactaient forcément l’efficacité du service rendu par ce corps. C’était avec joie que les fonctionnaires de Police et le commun des Togolais avaient accueilli la nouvelle du vote le 10 juillet 2015 de la loi portant statut particulier de la Police ; un geste qui venait combler un vide existant. Le nouveau texte corrigeait (sur le papier) un certain nombre d’anomalies et offrait de bien meilleures conditions de travail et de vie aux agents. Avertis de cette habitude des gouvernants togolais consistant à voter des textes mais à ne pas faciliter leur entrée en vigueur, nous écrivions déjà dans la parution N°1983 du 13 juillet 2015 : « Vivement que ce nouveau texte ne connaisse pas le même sort que celui de 1991 qui contenait une kyrielle de mesures pour la bonne marche du travail du policier mais qui n’ont jamais été appliquées ». Malheureusement les nouveaux statuts ne sont jamais (réellement) entrés en vigueur. Et logiquement, la situation des fonctionnaires de Police ne s’est guère améliorée.
 
Les recrues de 2014, le cas illustratif
 
Cette vague recrutée en septembre 2013 suite au concours d’entrée dans la Police a intégré le Centre national d’instruction (CNI) le 14 mars 2014. Après huit (08) mois de formation, cette promotion 2014 en était sortie. Mais il a fallu que ces éléments attendent jusqu’à fin janvier 2015 pour avoir leurs premiers salaires, en plus étêtés des primes auxquelles ils avaient droit.
 
Les dispositions des nouveaux statuts prévoient que les primes (logement, risque et pharmacie) soient versées aux fonctionnaires de Police deux (02) ans après leur entrée au CNI. Durant ce temps, ils sont censés faire six (06) mois de formation de base au CNI, neuf (09) à douze (12) mois de cours à l’École nationale de police (ENP) et un (01) à six (06) mois de stage dans un Commissariat de sécurité publique. En mars 2016, le délai des deux ans prescrit était atteint et les agents formés et déployés devraient prétendre toucher ces primes. Mais jusqu’en fin du mois de juillet passé, soit deux ans et cinq mois après, cette promotion n’a pas encore joui de ce droit. « Ils ne sont encore qu’en formation pendant ces deux ans (…) », nous rétorque une source proche de la hiérarchie, histoire de balayer du revers de la main la prétention à jouir de ces primes. Mais c’est bien ce que prévoit la loi et qui n’est pas respecté.
 
D’ailleurs durant ce laps de temps, ces recrues étaient affectées dans des Commissariats sur toute l’étendue du territoire pour des missions de patrouilles et de maintien de l’ordre, donc étaient de service. Ce qui se fait habituellement, c’est après l’école qu’on titularise les élèves-policiers tout en leur attribuant des numéros matricules. Or, pour la classe 2014, ces policiers ont eu leur matricule depuis sept (7) mois et la titularisation a été aussi effectuée sur leur bulletin de paye. A preuve, certains officiers de police et commissaires ont été d’ailleurs sélectionnés pour poursuivre des formations à l’étranger, notamment en Côte d’Ivoire et au Cameroun. Mais tous ces agents de 2014 n’ont perçu aucune prime. Pourtant, il nous revient que le budget 2016 les a prises en compte. Doit-on y voir des manœuvres pour faire passer ces droits par pertes et profits ? Le drame ici, c’est que la plupart de ces fonctionnaires sont en location, auraient contracté des prêts auprès des banques et ils se retrouvent pour certains à 20 ou 30 000 F à la fin du mois. A chacun de se faire une idée du calvaire de ces agents. Le paiement de ces primes, quoiqu’insignifiantes, pourrait bien les soulager. Mais ils en sont sevrés. Et compte tenu des conditions salariales très difficiles, l’on assiste à des démissions.
 
Au-delà de la promotion 2014
 
Le calvaire de la classe 2014 cache à peine les conditions générales d’exercice du corps de la Police dans notre pays. Bien que le décret d’application n’ait pas été officiellement pris, au niveau de la hiérarchie, on darde que les nouveaux statuts sont tout de même entrés en application et évoque à l’appui le prétexte des agents qui devraient être admis à la retraite, mais ont été gardés en fonction pour l’instant. Soit. Mais quid des avancements et autres avantages connexes prescrits par la loi ? On ferme les yeux là-dessus. Les avancements se concèdent beaucoup plus selon les humeurs et le bon vouloir des supérieurs hiérarchiques et décideurs.
 
Loin de l’Etat, les agents sont parfois victimes de la cupidité de leurs chefs qui manœuvrent pour se sucrer sur leur dos. C’est ainsi que certaines décisions incompréhensibles et illégitimes sont prises et leur sont imposées. Comme le présente l’arrêté N°0178/MSCP-CAB du 9 juin 2016 qui précise que tout officier de police en mission à l’étranger, doit 64000 F mensuel au ministère (lire le document en fac similé). A quoi cela répond-il ? Mystère. « Nous ne connaissions pas les motivations de cette décision. Tout ce que je sais, c’est que le Colonel Titikpina avait, en son temps, tenté d’instituer cette mesure, mais il avait fini par la ranger suite au tollé qu’elle avait suscité. Ce prélèvement ne répond à rien du tout », confie un Commissaire qui a requis l’anonymat. Là où le bât blesse, c’est que certains ou plutôt la plupart des agents, avec les prêts contractés, sont loin de toucher 64 000 F mensuellement. Que fera-t-on d’eux ? Va-t-on leur demander de chercher l’argent ailleurs pour compléter le montant à prélever ? Questions pour le seul champion de la Sécurité et de la Protection civile. Mais pour l’heure, personne n’ose broncher.
 
Parlant de défense de leurs droits, sous d’autres cieux, les policiers ont la possibilité de se syndiquer. En France dont la plupart des pays francophones d’Afrique s’inspirent des textes réglementaires pour confectionner les leurs, ce droit est concédé à la Police depuis les années 1945. C’étaient des syndicats autonomes de policiers qui se créaient, loin des syndicats généralistes des travailleurs. Mais depuis plusieurs années, ils s’affilient aux fédérations généralistes des travailleurs. En France, il existe aujourd’hui une multitude de syndicats de policiers. Ces organisations syndicales jouent un rôle important dans l’organisation et le fonctionnement de la Police nationale, et l’on va parfois jusqu’à parler de « cogestion ». Elles influencent énormément la composition des commissions paritaires qui statuent sur la carrière des policiers, et à tous les échelons de la vie administrative, défendent évidemment leurs droits, veillent à leur respect. Mais au Togo, les fonctionnaires de Police sont sevrés de ce droit de former des syndicats. Et c’est sans doute fait à dessein. Peut-on espérer arriver un jour à cette évolution où les fonctionnaires de la Police auront le droit de se syndiquer dans notre pays ?
 
Le pouvoir a beaucoup à y gagner. Une telle faveur (sic) ne ferait que redorer l’image du gouvernement et donnerait au Togo l’image d’un Etat civilisé qui s’adapte, à son rythme, aux vertus de la démocratie. Et au finish, c’est Faure Gnassingbé qui devrait en gagner des dividendes politiques. Vivement que les statuts particuliers soient appliqués et les avantages dus concédés aux agents. Cela y va aussi de l’efficacité du service de maintien d’ordre et de sécurité qu’ils rendent à la population.
 
Source : Tino Kossi, Liberté