Portrait d’un Démocrate Converti : Muhammadu Buhari, Profil à la Dimension d’un Continent

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République Fédérale du Nigéria, 923773 km², le pays du Naïra a pour capital Abuja. Indépendant de la Grande Bretagne le 1er octobre 1960, le leader économique de l’Afrique sait compter sur ses 191 millions d’habitants. Deuxième producteur de films au monde, le pays regorge de faits d’armes qui peuvent s’apparenter à de la fiction, mais c’est bien des réalités. Ce dossier fait un zoom sur la vie d’un homme, un « démocrate converti » comme il aime se désigner lui-même, Muhammadou Buhari. Homme de principe, l’actuel Président de la République du Nigeria est un militaire qui convertit sa retraite pour la politique, mais que sait-on de cet homme d’État aux dimensions d’un continent ?

Qui est Buhari Muhammadu ?

Le continent noir a trop de problèmes pour que des citoyens d’un certain charisme restent les bras croisés. L’ex Général est donc conscient de son devoir et n’a pas l’intention de se faire compter ni la gestion de l’Afrique, ni celle de la sous-région, moins encore de son propre pays. De la génération des années 60 à nos jours, son nom est inséparable de la vie politico-militaire du Nigeria. Rescapé des grands hommes des années 60, entre temps de gloire et prison, comme un roseau, l’officier plie sans rompre.

Peuhl de Katsina State, le 23eme enfant de feu chef Hardo Adamu et de Zulaihat, Buhari est né le 17 Décembre 1942 à Daura. Le père tire sa révérence alors que le jeune Buhari n’avait que 4 ans. Sous les soins de sa tendre mère, il suit ses études primaires dans son Daura natal et à Mai’adua avant de se retrouver à l’école model de Katsina en 1953 puis à l’école secondaire provincial de la même ville. A 19 ans, il embrasse le métier des armes. De 1962 à 1963, le jeune militaire suit les cours officiers à Mons Officer Cadet School en Angleterre. Janvier 1963, jeune lieutenant, il est admis au bataillon de la seconde infanterie d’Abeokuta. De novembre 1963 à Janvier 1964, il s’invite au centre d’entrainement militaire de Kaduna. La formation sera compléter par une inscription en cours-officier sur la logistique mécanique armée au Royaume Unies. De 1965 à 1967, il est commandant au bataillon de la Seconde Infanterie de son pays.

En Juillet 1966, il s’invite déjà dans la cour des grands et fait parler de lui dans ce que l’opinion nigériane a désigné par « le contre coup d’Etat ». C’était alors avec un autre monument de l’histoire du Nigeria, le Lt-Col Murtala Muhammed. Le contre coup en question était une contre-offensive qui démet le Général Aguiyi Ironsi du pouvoir. Ce dernier s’était en effet autoproclamé président suite au coup de force avorté du 15 janvier 1966 contre la première République de Abubakar Tafawa Balewa. Dans ce renversement de juillet 66, Buhari avait pour compagnons d’armes, les Lieutenants Sani Abacha, Ibrahim Babangida, Ibrahim Bako, le Major Theophilus Danjuma, entre autres. Le Nigeria a connu une guerre civile où malgré son jeune âge il occupe un rôle de premier rang. Le pays se normalise et l’officier est fait directeur général du transport et de l’approvisionnement de l’armée nigériane de 74 à 75.

C’est avec le Lieutenant-Colonel Buhari que les officiers Ibrahim Taiwo, Joseph Garba, Abdulahi Mohammed, Anthony Ochefu, Shehu Musa Yar’Adua, Ibrahim Babangida et Alfred Aduloju déposent le Gal Yakubu Gowon en juillet 1975. Du 1er août 1975 au 3 Février 1976, le Gal Murtala Mohammed nomme Buhari comme Gouverneur de l’immense Etat du Nord-Est pour remédier à une situation socio-économique difficile. En guise de solution, cet État sera divisé en différents États par le gouvernement militaire. Ainsi est né Bauchi, Borno et Gongola.

Plus loin, en 91, l’Etat de Yobe naîtra de celui de Borno. Mars 1976, le président Olusegun Obasanjo fait de Buhari son responsable fédéral du pétrole et des ressources naturelles, actuel ministère du pétrole. Quand la compagnie Nationale du pétrole se créait en 1977, Mohammadou Buhari fut son premier chairman. Pendant ces responsabilités, 2.8 millions de dollars sont supposés disparus des comptes à la Midlands Bank au Royaume Unie. Les conclusions du tribunal en charge de la vente du pétrole brut, après investigations du juge Ayo Irikefe, finiront par blanchir le chairman. Mieux, c’est avec cette gestion que l’État investit d’une part dans les gazoducs qui connectent le terminal de Bonny et la raffinerie du Port Harcourt aux dépôts et d’autre part, la construction de 21 infrastructures de stockage des produits pétroliers de Lagos-Maiduguri-Calabar- Gusau.

1978-1979, l’officier quitte l’administration civile et renoue avec son corps de métier. Il est alors membre du secrétariat militaire de l’Etat-major des armées. De 1979 à 1980, colonel de son état, il fréquente l’école de guerre de la US Army à Pennsylvania pour finir avec un diplôme en études stratégiques. En 1983 le Tchad envahit l’Etat de Borno, c’est lui qui repousse l’invasion jusqu’au territoire ennemi sous l’œil vigilent du président Shagari.

Décembre 1983, le Major Buhari était incontournable parmi les auteurs d’un autre coup de force qui démet Shehu Shagari. Buhari justifie l’intervention militaire contre la seconde République par le désespoir consécutive à une corruption endémique qui gangrène le pays. Sani Abacha, désormais devant la scène, dans sa première intervention trouve un lien entre la corruption et le déclin économique généralisé.

De 1983-1985, le faiseur de rois commence, lui-même, l’expérience de la magistrature suprême. Pour reformer l’économie, le désormais Président Buhari reconstruit le système socio-politique et économique. Il encourage la restriction des dépenses publiques et va en lutte contre la corruption qui hante l’éthique sociale. Le nouvel homme fort initie l’importation des industries de substitution basées sur les matières premières locales.

Très tôt, le voici qui, d’une façon audacieuse, divorce avec le FMI, Fond Monétaire international. Pour cause, l’institution financière a conseillé la dévaluation du Naïra de 60%. Il annonce des mesures telles que la suspension temporaire des recrutements dans la fonction publique, l’augmentation des tôt d’intérêts, l’interdiction des prêts étatiques, il lance l’importation des matières premières et pièces détachées qui rentrent dans l’industrialisation et la modernisation de l’agriculture. Le président se donne les moyens de sa politique, ses mesures de restriction permettent de réduire le budget de Shagari de 15 %. Toutefois, il se fait l’héritier de la politique extérieure de ce dernier dans les relations avec l’OUA, les Nations Unies, la CEDEAO et le Commonwealth tout en mettant l’accent sur l’Afrique et les voisins de son pays.

Comme un rêve d’enfance, il n’a pas de clémence pour la corruption, une offensive contre les intérêts indus est lancée. En 20 mois, environs 500 politiciens et hommes d’affaire sont envoyés en détention pour corruption. Les détenus ne sont libérés qu’après restitution des sommes et acceptation de certaines conditions. On comprend donc que l’offensive actuelle contre les fonds illicites au Nigéria est un vieux projet pour le président. Il était aussi en guerre contre l’indiscipline et l’immoralité publique. Les droits de l’homme étaient son chantier sans oublier la lutte contre les stupéfiants.

Reculer pour mieux sauter

Dans un pays continent, une telle politique ne passe pas comme une lettre à la poste. En Août 1985, l’arroseur arrosé, Buhari est renversé par un coup d’État militaire conduit par le général Ibrahim Babangida qui invite les contempteurs de son prédécesseur au gouvernement et envoie celui-ci en détention à Bénin City. La cellule du président déchu n’avait droit qu’à une télévision de deux chaînes et une visite des membres de sa famille sur autorisation du nouvel homme fort. 1988, la mort lui sépare de ce qu’il a de plus précieux, sa chère Maman, il est alors libéré après 3 ans de détention. C’est aussi à cette année qu’il divorce avec Safinatu, son épouse, et invite l’actuelle Première Dame, Aïsha Halilu, au foyer. L’homme retourne à l’agriculture et devient le pionnier de la Fondation de Katshina avec pour objectif d’encourager le développement social et économique de cet État.

En 1998, son expérience lui vaut la confiance pour diriger le Fond Pétrolier de Garantie créé par Sani Abacha à partir des revenus des produits pétroliers. Grâce à sa gestion, un reportage de « New African » loue la transparence du Fond Pétrolier de Garanti comme une rare ‘’success story’’. En 2003, 2007 et 2011 il est candidat malheureux respectivement avec Olusegun Obasajo, Umaru Yar’Adua et Goodluck Jonathan. En bon peuhl de surcroît rôdé à la témérité militaire, l’homme ne sait pas abdiquer. Alors, ces échecs répétés, loin de décourager, conduisent le fils du chef Hardo Adamu à une deuxième gloire. En 2015, il reprend le poil de la bête.

L’entourage du président sortant demande vainement sa disqualification en tant que candidat. Les Nigérians lui placent leur confiance le 31 Mars 2015 et il prête serment le 29 Mai dans une cérémonie qui a connu 23 chefs d’État et de Gouvernement. De la part de ses détracteurs, les allégations d’accointances avec un certain agenda islamiste n’ont pas pu tenir devant sa détermination. En réponse, il lance le 6 janvier 2015: « puisqu’ils ne peuvent pas nous battre, ils nous accusent de régionalisme et de fondamentalisme ».

Le nouveau président hérite d’un pays rendu triste par une insécurité imposée par la secte Boko Haram. En bon militaire, il fait de ce problème sécuritaire une priorité à son agenda et obtient les résultats. En 2016 l’officier converti annonce que «la secte est techniquement défaite». Malgré quelques soucis de santé, l’homme est à la hauteur de sa tâche, le chantier est encore grand contre ces fléaux, mais les lignes ont assez bougé par rapport au temps d’avant son arrivée. L’ex-général Muhammadu Buhari est conscient des inégalités économiques, des divisions ethniques et religieuses. L’expérience fait la différence, le président ne compte pas abandonner son peuple en si bon chemin. Le 9 avril 2018, il a annoncé sa candidature à un second mandat. Les élections présidentielles se tiendront en février 2019. Une façon de dire que malgré les difficultés, du haut de ses 76 ans, le natif de Katshéna a encore de l’expérience à vendre et il sait que son peuple attend encore de lui. Son pays continue par garder sa place de première puissance économique de l’Afrique.

Le rôle africain d’un géant

Buhari n’est pas seulement un espoir limité au Nigeria. Ce pays est l’un des plus grands contributeurs de troupes aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies. Il participe actuellement à 9 des 14 opérations en cours. Le Président s’est imposé comme un acteur diplomatique de premier plan en Afrique de l’Ouest et au sein de l’Union africaine. Il contribue à promouvoir la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest dont Abuja garde le siège.

C’est donc un pays qui embrasse au-delà de ses frontières et le profil de son président colle bien aux défis qui attendent. Entre moments de gloire et difficultés, Buhari est le président d’un pays qui a fait la triste expérience d’une guerre civile de 67 à 70, un pays qui a connu six coups d’État et 28 ans de régime militaire. Entre monts et vallées, le Général s’est forgé une personnalité d’abord à la hauteur de son pays mais aussi d’un continent. Il n’est pas l’héritier d’un pouvoir tout cousu comme une cerise sur le gâteau. Son engagement dans la recherche de solutions aux crises et pour le bien-être des pays voisins, de la sous-région et de son continent, fait de lui un homme qui sait ce que récent un peuple en détresse. Il sait bien qu’autant que le malheur et l’instabilité, le bonheur et la prospérité sont contagieux. L’homme fort du Nigeria préfère donc que les pays de la CEDEAO se contaminent d’un bien-être et d’une prospérité partagés. S’il est donc possible d’éviter le pire, il ne garde pas sa langue dans la poche: « Les transitions pacifiques ne sont plus négociables en Afrique de l’Ouest», va-t-il cracher à 5 jours du début du dialogue inter-togolais. Avec des positions tranchées, le discret meneur de la CEDEAO, sait que les longs règnes desservent l’Afrique, la solution ne passe que par l’alternance et une démocratie fonctionnelle sous la sentinelle des textes et dispositions communautaires. Il n’a donc pas hésité à tendre la main au Sénégal pour trouver une solution militaire à la Gambie qui ne faisait que 20 ans sous une dictature.

Au nom de ce vivre ensemble dont Buhari est le premier parrain, la CEDEAO est présentement sur le chantier guinéen qui vient d’ailleurs de subir des sanctions ciblées. Le peuple togolais est conscient qu’une mission inachevée ne ressemble pas aux grands hommes. Ici il y a 51 ans que le développement se résume à la lutte des classes. Quand un régime dure trop, ses représentants finissent par croire que leur mission c’est la conservation du pouvoir et tous les moyens sont bons. D’où le Togolais veut bien arrêter de compter les morts, de faire le deuil, pour enfin embrasser la construction. Le peuple en lutte est conscient du rôle que le géant du continent joue contre Lomé qui refuse de s’aligner derrière le nouvel ordre porteur d’un bien être partagé.

Quasiment tous les présidents africains tiennent à la libération du peuple Togolais des griffes d’une monarchie cinquantenaire, mais Buhari Mouhammed est l’un des hommes d’état qui se sont démarqués et décidés à affronter le taureau par les cornes. Après un tel parcours, si Buhari a une mission à achever pour son continent, cette mission se trouve au Togo. C’est en traversant les petits pays que les grands hommes marquent leur parcours de combattant. Un adage ne dit-il pas que « Le malade qui garde longtemps le lit ne croit au remède que le jour de sa guérison ! ». Mais depuis que Buhari est associé à sa souffrance, le citoyen Togolais a renoué avec l’espoir d’une libération.

Abi-Alfa

Source : Le Rendez-Vous No.327 du 11 mai 2018
 

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